" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


vendredi 26 mai 2017

Justice et miséricorde de Dieu

Il y a 500 ans un homme a déclenché une des plus grandes révoltes religieuses que l’Église catholique a certainement connues. Elle a éclaté en un temps troublé, hélas propice à un tel drame. Luther en garde une responsabilité tant incontestable qu’écrasante. Qui pourrait le louer sans commettre une injustice ? Qui pourrait en effet louer celui qui a tant excité les passions des hommes au mépris de la foi et de la raison ?

Sûr de lui et de son élection divine, Luther a cherché à défendre et à imposer une certaine conception de la religion. Contrairement à ce que nous pourrions croire, sa révolte n’est pas essentiellement doctrinale. Elle ne répond pas non plus à une volonté de réforme. Luther cherche encore moins à rénover l’homme. C’est d’abord et avant tout une révolte personnelle et intime contre une certaine conception de la vie religieuse. Il a remis en cause les relations entre Dieu et l’homme telles qu’elles étaient perçues à son époque. Et ces relations, si fondamentales dans une société alors chrétienne, se fondaient sur le salut ou plutôt sur la volonté de se sauver. Ce n’est pas un hasard si une pratique abusive des Indulgences a été le déclencheur de la révolte. Revenons donc au cœur de cette révolte religieuse…

L’inefficace et dérisoire justice humaine

Tourmenté dans sa cellule monastique, Luther doute de son salut. Il se mortifie par de nombreux exercices douloureux. Il multiplie ses prières. Il double ses jeûnes. Rien n’y fait. Le doute subsiste en lui. Et si Dieu ne l’acceptait pas ? Si Dieu refusait ses mortifications, ses litanies, ses jeûnes ? Que deviendraient ses souffrances et ses douleurs si ses larmes Le rendaient indifférent ? Un sacrifice, que vaut-il en effet s’il est rejeté par le Tout-Puissant ? Quelle détresse pour cette une âme fervente ! Tout le sens de la religion y est ainsi exprimé. Mais le sens en est bien restreint, à la mesure d’un regard tourné vers soi.

Depuis le jour où Abraham a suivi la volonté divine, quittant sa terre et sa famille à l’appel du Très-Haut, un peuple particulier est né, marqué de la bénédiction divine. Et en ce jour où il a voulu sacrifier son unique fils, obéissant sans hésiter à l’ordre reçu, une chose extraordinaire s’est produite dans l’histoire de l’humanité. Un geste perdu dans un coin reculé du monde, à l’abri des palais et des fureurs du temps. Une initiative divine, un homme en est l’objet. Il écoute et exécute, le cœur soumis, l’esprit confiant. Une chose extraordinaire s’est produite. Une alliance est née entre Dieu et un peuple, alliance qui s’affermira au gré des événements et des vicissitudes humaines. Dieu a choisi un peuple, et ce peuple, en retour, a choisi Dieu. L’infinie puissance divine se rabaisse à un abîme de misère. Une sorte de contrat unit Dieu et le peuple juif. Or comme tout contrat, il implique des charges et des devoirs pour les deux contractants. Le peuple élu s’engage à remplir la Loi que Dieu lui a transmise. En échange, Dieu promet au peuple fidèle une protection sans faille, le bonheur et la prospérité. Chacun doit exécuter fidèlement les clauses du contrat. Telle est la justice née d’une alliance. Si l’homme demeure fidèle à la Loi, il est juste et obtient le salut. Les promesses divines ne s’accomplissent qu’envers l’homme fidèle. Telle est la justice de la Loi.

Luther est seul et enfermé dans sa cellule. Ses scrupules le tourmentent. Dans ses pensées, se dresse un Dieu terrible. Siégeant sur un trône inaccessible, inflexible derrière son tribunal, Il évalue rigoureusement ses mérites et ses fautes, même les plus cachés. Terré dans sa conscience, abîmé d’inquiétude, il tremble d’entendre la sentence.

Pourtant, Dieu nous a avertis de cette étrange vanité. Qui est en effet capable de porter le joug de la Loi ? Et Saint Paul, qui pourrait oublier ses paroles inspirées ? Il nous a pourtant avertis.  La justice de la Loi est et demeure inefficace. Elle est en effet impuissante car elle ne nous transforme pas. Elle est limitée et bien étroite. C’est une justice par les œuvres, c’est-à-dire une justice qui vient finalement de l’homme, une justice à la mesure de l’homme. Éclairé par le Saint Esprit, Saint Paul nous fait découvrir une autre justice, celle de Dieu.

L’indispensable et nécessaire justice de Dieu

L’Apôtre des Gentils distingue deux justices, « notre justice, celle qui vient de la loi » et de « la justice qui vient de Dieu par la foi », « celle qui vient de la foi en Christ » (Philippiens, III, 9). La justice de Dieu est celle qui vient de Dieu et celle qui nous fait juste. Et cette justice est distincte et supérieure à la justice de l’homme qui vient de la Loi. Cette dernière est insuffisante pour le salut. Seule la justice de Dieu est efficace. Elle se révèle et se répand au moyen de l’Évangile, moyennant la foi de l’homme qui adhère aux vérités de foi et qui croit en elles.

Baptême du roi d'Ethiopie
La justice de Dieu est une justice sûre, efficace, aimable. Elle est là, proche de nous, à portée de nos lèvres, à portée de notre cœur. « Si tu confesses de ta bouche Jésus comme Seigneur, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. »(Rom., X, 9) Le salut est en effet simple, aussi simple que le remède que propose le prophète Élisée à Naaman pour guérir de la lèpre (Voir IV, Rois, IV). Quoi de plus simple que de reconnaître que Jésus est le Seigneur, et, de cœur, croire que Dieu l’a réveillé d’entre les morts ? Mais cela demeure encore insuffisant, nous dit Saint Paul. Il nous reste en effet à confesser de bouche et par nos œuvres ce que nous croyons. Telle est la justice qui provient de Dieu et qui nous rend juste. « Voici que moi, je poserai dans les fondements de Sion une pierre, une pierre éprouvée, angulaire, précieuse, enfoncée dans le fondement  » (Isaïe, XXVIII, 16)

Le salut ne réside donc pas dans la Loi sinon l’homme en serait la source puisque tout dépendrait finalement de son obéissance à la Loi et donc de sa volonté. Telle est la grande leçon que nous devons entendre pour ne point nous égarer dans nos vanités. Le salut ne provient que de Dieu.

La redécouverte de la justice de Dieu ne date pas du XVIème siècle. Elle ne l’est pas non plus découverte au fond d’une cellule où s’apitoie une âme bien esseulée dans son ignorance. L’Église l’a souvent enseignée et défendue contre tous ceux qui voyaient en l’homme la source de leur salut. Au temps de la grande inquiétude, celle qui finira par emporter la paix de nombreuses nations, beaucoup de chrétiens ne voient pas non plus Dieu comme un grand juge impitoyable, pesant le moindre geste et la moindre pensée, pour séparer les bons des mauvais…

La souveraineté de Dieu ou la tyrannie de l’homme ?

Si le salut ne réside pas en l’homme, faut-il croire que l’homme n’ait rien à faire pour se sauver ? Faut-il, comme Luther et surtout Calvin, voir son destin déjà écrit dans le Livre des vivants avant même qu’il ne naisse et qu'il ne meurt ? Faut-il croire à l'inutilité des œuvres quand finalement la question du salut est la seule et essentielle question de sa vie ? Si nous croyons à la prédestination des bons et des mauvais, à la vie et à la mort, comme ils l’enseignent plus ou moins clairement, notre âme ne peut que trembler d’effroi. Certes, nous ne nous inquiétons pas de savoir si nous sommes élus ou rejetés. Nous en sommes même indifférents à notre sort puisque nous ne voulons que ce que Dieu veut et ne recherchons qu’à faire la volonté de Celui que nous voulons aimer plus que nous-mêmes. Que son règne vienne, que sa volonté soit faite ! Non, notre inquiétude est ailleurs. Nous éprouvons une réelle détresse. Si Dieu prédestine les hommes à l’éternité et à la damnation, sans aucun mérite de leur part, que deviennent alors l’universalité du salut et la valeur du sacrifice ultime de Jésus-Christ mort sur la Croix ? Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait-Il mort que pour les élus ? Mais les élus, que peuvent-ils bien faire des mérites de Notre Sauveur puisque leur sort est déjà scellé de toute éternité ? Or, « la justice est donnée à tout homme qui croit. » (Rom., X, 4)  

Quelle âme ne serait pas effrayée en songeant aux effets de la doctrine de la double prédestination ? Que deviennent ces martyrs, véritables froments du Christ, si finalement leur amour trempé dans le sang ne provient pas d’une âme élue ? Que deviennent ces ascètes de Dieu renonçant à tout dans la solitude et l’oubli ? Que deviennent ces hommes vendant tout, y compris eux-mêmes, pour libérer leurs prochains des geôles de l’esclavage ? Melanchthon et bien d’autres protestants ont senti au fond d’eux-mêmes les dangers d’une telle doctrine livrée à elle-même. Rien de bon ne peut en sortir. Pour y remédier, les hommes doivent alors s’enchaîner à un joug encore plus lourd que celui d’un peuple au cou raide. Calvin a ainsi par nécessité humaine instauré une nouvelle et stricte discipline, faite de règles minutieusement surveillées. Certes, il n’affirme pas que par cette discipline, l’homme est sauvé. Il croit au salut par la foi seule. Mais qui ne finit pas par en être persuadé ?

Avec une telle doctrine, l’âme ne peut que souffrir de la folie humaine. L’homme n’a plus d’entrave. La double prédestination lui montre toute la laideur de son visage et la noirceur de son cœur. Elle conduit à la perte de la morale chrétienne et de l’ascétisme, à la fin de la vie monastique. Que deviennent même les sacrements dans une telle conception du salut ? Tout un pan du christianisme s’effondre. Dieu étant indifférent à nos actions, nous finirons même par L’évacuer de notre existence, finissant par vivre comme s’Il n’existait pas dans notre monde. L’immoralisme et l’indifférentisme n’auront alors aucune difficulté pour se développer et se répandre avec toute leur laideur, enracinant un poison terrible dans nos cœurs. Et ceux qui sont convaincus de leur élection finiront par renverser toute forme d’autorité, croyant parler au nom de Dieu, engendrant révolte et rébellion. Une liberté sans Dieu, telle serait la conséquence d’une telle doctrine, qui s’appuie pourtant sur la toute-puissance de Dieu. Ainsi de manière insidieuse, l’homme prendra la place de Dieu. Comble de l’ironie. En voulant sauver l’idée de la souveraineté absolue de Dieu, on finit par vivre sous la tyrannie de l’homme

Le salut est possible pour tous les hommes

Dieu a fourni à l’homme tous les moyens pour son salut. Sans ses grâces, rien ne lui est possible. Mais comme tout être aimant, Dieu propose. Il n’impose pas. Ainsi, avec les grâces prévenantes, ses bonnes œuvres ne sont pas signes d’élection comme le croient les protestants, elles sont la foi vivante. Elles manifestent la charité d’une âme aimante. Celui qui croit sans vivre de sa foi est un homme qui se leurre de ses vanités. Celui qui vit sans la foi est un homme perdu pour un temps. Mais comme le bon larron, si son âme s’unit à la grâce qui lui est proposée, il est alors un homme sauvé. Rien n’est donc joué. Tout se joue tant que la vie demeure. Nul n’est définitivement perdu tant qu’il est encore capable d’accepter cette grâce qui s’ouvre à lui. Dieu est patient. Il connaît le prix d’une âme. Notre Seigneur Jésus-Christ est mort pour sauver tous les hommes. Faut-il encore que ces derniers croient de cœur et le confessent par la bouche et par les œuvres. Faut-il qu’ils s’unissent à Lui…

Pourtant, si l’Église enseigne que Dieu donne à tous les hommes les moyens dont ils ont besoin pour être sauvés, elle a toujours combattu les doctrines qui affirment que l’homme par les seules forces de son libre arbitre a l’initiative et le mérite du moindre mouvement qui le porte vers Dieu puisque de telles idées finissent par attribuer son salut à l’homme et non à Dieu. Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait-Il finalement qu’un exemple à imiter ? L’homme risquerait de s’épuiser en exercices de mortification non pour répondre à la volonté de Dieu mais pour trouver la certitude en lui ou pour faire taire ses scrupules. Luther a bien pris conscience de cette folle prétention qui ne peut livrer l’homme qu’à l’angoisse. L’homme se lassera rapidement de l’ascèse puisqu’elle n’apportera ni paix ni véritable certitude. Si son salut repose en lui, il n’y verra que vicissitude et désespoir. Il se révoltera contre de telles prétentions. Le salut ne peut donc provenir ni uniquement de Dieu, ni de l’homme.

Vérité et vertu, la nécessaire et incontournable harmonie

Toutes formes de pélagianisme ou de prédestinationisme renferment des erreurs et de désastreux effets. Pour s'opposer à ces deux doctrines, certains s’opposent aux erreurs et défendent la vérité, d’autres voient leurs effets dangereux et réclament le retour à une vie chrétienne authentique. Dans ce combat, les positions finissent par se radicaliser, soit pour affermir la vérité et l’unique vérité avec maladresse et arrogance sans voir qu’en la défendant de si mauvaises manières, ils en viennent à la desservir, soit pour insister uniquement sur les vertus chrétiennes sans s’apercevoir que ces mêmes vertus perdront lentement leurs assises sans les fondements de la vérité. On oublie facilement que l’une ne va pas sans l’autre, que la foi sans la charité ne peut vivre comme la charité sans la vérité agit aveuglement et sans efficacité. Toute la difficulté est donc d’enseigner la vérité et de la vivre dans l’amour de Dieu. Il est difficile d’avoir confiance en Dieu sans Le connaître. Il est encore plus dur de L’aimer sans connaître sa volonté et de s’y conformer afin de s’unir à Lui selon son bon plaisir.

La doctrine concernant la justification et la prédestination n’est guère aisée à saisir. Elle est encore plus difficile lorsque les passions s’y mêlent. Gottschalk et Hincmar de Reims [3] ne montrent guère d’humilité et de prudence nécessaires pour traiter de tels sujets. La violence et l’orgueil que manifeste Luther l'emportent sur la paix et la charité. Or, il faut se renoncer à soi pour entendre la Parole de Dieu. Il faut être docile à l’enseignement de l’Église pour connaître les vérités de foi et appliquer les vertus chrétiennes. Parfois, devant la profondeur du mystère et l’abîme de notre misère, nous devrions nous taire sans chercher à saisir ce que l’homme n’est pas encore prêt d’entendre.

À la recherche de justifications

Des voix s’élèvent pour accuser Saint Augustin d’être l’auteur du prédestinationisme. Il est vrai que souvent, ses citations sont utilisées pour le justifier. Mais Gottschalk, Luther ou Calvin reposent aussi sur la Sainte Écriture. Deux versets sont souvent repris. Celui de l’Épître de Saint Paul aux Romains est le plus souvent cité. « C’est en croyant de cœur qu’on parvient à la justice, et c’est en confessant de bouche qu’on parvient au salut. » (Rom., X, 10). Puis celui du verset du prophète Habacuc, que Saint Paul reprend aussi : « le juste vivra par la foi. » (Habacuc, II, 4) Pour appuyer ses propos, Luther osera modifier les paroles du prophète. Devons-nous alors aussi accuser les textes sacrés d’être responsables de leurs doctrines erronées ? Ce ne sont pas ces œuvres qui mènent les esprits dans la voie de l’erreur mais l’erreur provient d’un esprit déjà égaré, qui lit ces textes sans se renoncer, à la recherche d’arguments pour se justifier.

De telles œuvres sont aussi mal comprises. Ce qui est affirmé pour répondre à une difficulté particulière devient vérité absolue sans relation avec le contexte dans lequel elles ont été écrites. Elles sont lues sans prendre non plus en considération l’ensemble des œuvres. Une phrase plaît. L’esprit s’y complaît. Elle semble confirmer ce qu’il croît. Raffermi dans ses certitudes, l’orgueil en sort vainqueur. Mais est-ce bien la vérité la véritable gagnante ? Combien d’âmes se sont-elles perdues croyant trouver dans un texte sacré ce qui était uniquement en elles ?

Ces âmes n’écoutent finalement que ce qu’elles désirent entendre. Elles prennent des hommes de Dieu et de leurs ouvrages ce qu’elles veulent tout en rejetant ce qu’elles ne veulent point. De Saint Augustin, elles retiennent la toute-puissance de la grâce et la prédestination sans retenir la claire affirmation de sa docilité à l’égard de l’enseignement de l’Église. Nous revenons ainsi à la notion première de l’hérésie. C’est pourquoi Luther et tous ses successeurs dans sa révolte sont déclarés hérétiques. L’hérésie ne provient pas de l’autorité de l’Église qui les met à jour et les récuse mais de leur prétention, celle de trier les vérités de foi selon leurs propres convictions. Ils conçoivent une religion à leur mesure. Et comme leur conception est purement humaine, elle ne peut que varier.

Une vision à la mesure humaine, vouée à la variation

Dans son ouvrage Histoire des variations des églises protestantes (1682), Bossuet nous rappelle que l’un des critères traditionnels de la règle de la foi est l’immuabilité. « Lorsque parmi les chrétiens on a vu des variations dans l’exposition de la foi, on les a toujours regardées comme une marque de fausseté et d’inconséquence dans la doctrine exposée  […] C’est pourquoi, continue-t-il, tout ce qui varie, tout ce qui le charge de termes douteux et enveloppés a toujours paru suspect, non seulement frauduleux, mais absolument encore faux, parce qu’il marque un embarras que la vérité ne connaît pas. » Plus ancien, Tertullien constate que les hérétiques varient dans leurs règles, c’est-à-dire dans leur confession de foi. Tout change dans les hérésies contrairement à la confession de la vraie foi qui demeure immuable et ne se réforme point. « Assurément, il n’y a qu’une seule et unique règle de foi, seule immuable et irréformable »[1]. C’est la nature même des hérétiques de varier sans cesse. « Chacun parmi eux se croit en droit de changer et de modifier par son propre esprit ce qu’il a reçu comme c’est par son propre esprit que l’auteur de la secte l’a composée. » Ainsi « l’hérésie retient toujours sa propre nature en cessant d’innover ». Et commentant le conseil de Saint Paul, Saint Chrysostome nous avertit : « évitez les nouveautés, profanes dans vos discours, car les choses n’en demeureront pas là : une nouveauté en produit une autre, on s’égare sans fin quand on a une fois commencé à s’égarer. »[2]  La nouveauté est une maladie semblable à la gangrène.

Bossuet explique « le désordre dans les hérésies ». Le génie humain en est la première cause. Dès qu’il a goûté à la nouveauté, il ne cesse de la rechercher avec appétit. Mais comme elle est le produit de l’esprit humain, elle n’est guère parfaite. « On s’engage sans bien pénétrer toutes les suites de ce qu’on avance ; ce qu’une fausse lueur avait fait hasarder au commencement, le trouve avoir des inconvénients qui obligent les réformateurs à se réformer tous les jours ». Leurs propos ne pouvant les contenter, allant « par pièces mal assorties », ils ne savent quand leurs innovations cesseront.

Effectivement, nous le constatons clairement dans le cas de Luther. Il progresse dans sa pensée selon les circonstances et les résistances. Comme le notent certains commentateurs, c’est un esprit intelligent qui a tout embrassé dans le christianisme. Mais il se laisse emporter par son génie, avançant dans ses audaces sans prendre conscience des conséquences de sa doctrine. Et comme un juge intraitable, la réalité lui montre toute l’imperfection de sa pensée. Il doit donc la rectifier sans se démentir, y ajoutant finalement des contradictions. Mais ses disciples, comme Melanchthon, n’ont point cet honneur à défendre. Ils peuvent la modifier puisque la doctrine de Luther ne provient pas de leurs entrailles et de leurs expériences personnelles. Ils n’ont rien à perdre à la faire évoluer.

Comprenons bien la leçon de  Bossuet. Il ne s’agit pas de montrer que leur doctrine a évolué par rapport à l’enseignement de l’Église mais au sein même de la foi protestante. Il n’éprouve aucune difficulté pour montrer la variation des nombreuses confessions de foi tant elles sont nombreuses.

Ainsi la variation des confessions de foi s’expliquent par l’erreur fondamentale de l’âme qui croit ce qu’elle veut entendre. Elle conçoit la religion selon sa propre mesure pour confirmer ses certitudes et affirmer la paix de son âme. Et selon son génie, elle convainc son entourage de toute la véracité de sa conception. Selon sa force de conviction, elle fait naître un mouvement qui bouleversera les esprits ou ne sera simplement qu’un feu de paille.

Que peut faire une âme sûre d’elle-même et de sa vision religieuse si ce n’est d’affirmer sa liberté d’interpréter et d’entendre ce qu’elle veut croire ? Elle ne peut que récuser l’autorité de l’Église pour ne voir finalement en elle la seule autorité possible. Elle ne peut donc adhérer qu’à la doctrine du libre examen. Or, qu’est-ce qui nous assure de la certitude et de la paix si tout repose en nous ? Une telle âme ne peut que troubler et diviser. C’est pourquoi selon Saint Augustin, la paix ne réside que dans l’Église catholique

Or l’Église ignore une telle démarche. Elle ne se repose pas sur une œuvre ou sur un Père de l’Église, aussi saint et savant soit-il. L’Église n’est pas celle de Saint Paul, de Saint Augustin ou de Saint Thomas d’Aquin. Elle est celle de Dieu, celle que Notre Seigneur Jésus-Christ a fondée pour notre salut. Sa doctrine n’est pas celle d’un homme. L’autorité de la Sainte Écriture n’a de sens que si elle repose sur celle de l’Église. Saint Augustin l’a clairement compris.

Conclusion

Il y a donc 500 ans que Luther a affiché ses fameuses thèses. Elles portent en elles une certaine conception religieuse fondamentalement différente de celle enseignée et transmise par l’Église catholique. Il a conçu de nouveaux liens entre Dieu et les hommes, remettant en cause non seulement la doctrine catholique mais aussi son autorité, ses coutumes, et les pratiques religieuses qui rythmaient la société. Cette remise en cause ne pouvait qu’apporter troubles et violences, déchirement et ruine. Cette conception religieuse toute personnelle tend vers l’individualisme religieux au mépris de l’idée même du christianisme.

En excluant toute coopération humaine dans l’œuvre du salut, œuvre de toute une vie, on finit par exclure Dieu de toute pensée humaine. Certes, Il peut être au centre de toutes les prières et les louanges, mais Il est si éloigné qu’Il n’est plus accessible, saisissable, perceptible. Le monde se vide de Dieu. Ce n’est pas un hasard si les véritables mystiques, tels Saint Jean de la Croix ou Saint François de Sales, sont des catholiques. Ce n’est pas non plus un hasard si le monde a perdu son enchantement au fur et à mesure de la « protestantisation » du monde. L’homme commence à prendre la place de Dieu, au moins dans les esprits. Telle est certainement la conséquence des idées des prétendus réformateurs…



Notes et références
[1] Tertullien, De virginibus velandis, I, 4.
[2] Saint Jean Chrysostome, Homélie V, Commentaire de la deuxième épître à Timothée.
[3] Voir Émeraude, article précédent. 

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