" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 19 novembre 2016

Qu'est-ce que l'hérésie ?

Comme parmi tant d’autres, le mot « hérésie » est devenu tabou depuis plus d’une génération. Il a disparu du vocabulaire du chrétien moderne. Certains ouvrages osent cependant l’évoquer mais pour relativiser son importance ou pour évoquer un fait historique devenu suranné. Il manifesterait en effet une certaine conception de la foi d’un monde chrétien aujourd’hui disparu ou obsolète. On dit qu’elle n’est qu’une invention. On cite allègrement Saint Justin comme le malheureux inventeur. Mais en dénigrant le terme, on méprise ce qu’il porte, c’est-à-dire une signification, une histoire, une réalité. Car derrière le mot se trouve la foi, la vérité, l’Église. N’y aurait-il pas un mépris, un travestissement du christianisme en voulant le bannir ? L’article a pour objet de revenir sur la notion d’hérésie…

L’hérésie, choisir sa vérité

Saint Nicolas gifle l'hérétique Arius
Le terme d’« hérésie » vient du grec « hairesis ». Il est  formé du verbe grec « haireo » qui signifie « action de prendre », « choisir à son gré ». Il était utilisé par les philosophes grecs pour désigner une secte d’une école philosophique. « L’esprit, devant un donné qui se présente comme intrinsèquement homogène, décide de disjoindre cette unité objective pour éliminer, selon son jugement propre, tel ou tel des éléments en cause. »[1]

Dans le christianisme, l’hérésie consiste à choisir des vérités de foi parmi celles enseignées comme telles par l’Église et en rejeter une partie. Une hérésie est donc une vérité partielle qui est prise pour une vérité totale, bientôt exclusive. Elle s’oppose donc à l’orthodoxie qui donne son assentiment à l’ensemble des vérités de foi. Saint Thomas d’Aquin nous donne une définition de l’hérétique : « si, parmi les vérités enseignées par l’Église, il ne retient que ce qu’il veut et délaisse ce dont il ne veut pas, il n’adhère plus à la doctrine de l’Église comme à une règle infaillible, mais à son propre jugement. Aussi l‘hérétique qui rejette avec obstination un seul article de foi n’est pas disposé à suivre, sur les autres, l’enseignement de l’Église ; [...] il n’a donc, en matière de foi, qu’une opinion humaine, dictée par sa volonté »[2].

Un hérétique est donc avant tout un chrétien. Ce n’est pas un apostat, c’est-à-dire un chrétien qui renie sa foi. Ce n’est pas non plus un indifférent ou un ignorant. C’est un chrétien qui choisit parmi les vérités enseignées par l’Église celles qu’il lui plaît et nie une ou plusieurs vérités que l’Église enseigne comme étant révélées

Au fond de l’hérésie : l’orgueil

Nestorius
L’hérésie n’est pas essentiellement un défaut d’intelligence. L’erreur provient d’une intelligence faible ou d’un jugement inexact. L’hérésie naît d'une volonté mauvaise. Un adjectif revient souvient pour qualifier l’hérésie. On parle d’obstination, de persévérance, d’opiniâtreté. L’hérétique est celui qui « rejette avec obstination… »... Pour qu’il y ait effectivement hérésie, il faut de la « pertinacité ». « Dès l’instant que l’on connaît suffisamment la règle de la foi dans l’Église, et que sur un point quelconque, pour un motif quelconque et sous n’importe quelle forme, on refuse de s’y soumettre, l’hérésie formelle est consommée [...]. Cette opposition voulue au magistère de l’Église constitue la pertinacité, que les auteurs requièrent pour qu’il y ait péché d’hérésie »[3]L’erreur ou l’ignorance ne constituent donc pas le fondement d’une hérésie. Au contraire, elles excusent l’hérétique. « … s’il n’est pas pertinace, mais prêt à corriger son jugement selon ce que détermine l’Église, et ainsi erre non par malice, mais par ignorance, il n’est pas hérétique »[4]. C’est aussi l’avis de Saint Augustin. « S’il y en a qui défendent leur manière de penser, quoique fausse et perverse, sans y mettre aucune opiniâtre animosité, mais en cherchant la vérité avec soin et avec précaution, étant prêts à se corriger dès qu’ils l’auront trouvée, il ne faut pas du tout les compter au rang des hérétiques »[5].

Certains commentateurs de Saint Thomas soulignent surtout l’audace des hérétiques, « ces hommes assez osés pour […] faire arbitrairement leur choix dans les Vérités venues du Ciel, retenir ce qui s’accommode à la couleur de leur esprit et rejeter ce qui les heurte, interpréter sans mandat et le plus souvent dénaturer un enseignement qu’ils déclarent divin et dont ils ne peuvent admettre cependant qu’il les dépasse. »[6] L’hérésie est présentée comme des opinions « qui entremêlent Jésus-Christ à leurs propres erreurs en cherchant à se faire passer dignes de foi. » Nous retrouvons encore un des traits de l’hérésie qu’a défini Saint Thomas d’Aquin. L’hérétique adhère finalement à son propre jugement au lieu d’adhérer au jugement de l’Église.

Dans l’hérésie, il y a donc connaissance et rejet de l’autorité de l’Église. L’hérétique s’oppose volontairement à l’Église. Il est d’abord un révolté. Lorsque Saint Clément de Rome parle d’hérésie, il utilise le terme grec « stasis » qui signifie « rébellion » au sens de soulèvement. Sans user le terme d’hérésie, Saint Ignace d’Antioche l’évoque comme une doctrine fausse qui entraîne l’absence de soumission à l’évêque. Une hérésie naît au moment où l’autorité de l’Église est rejetée sur un article de foi. Comme la négation formelle et obstinée d’une vérité de foi rompt l’unité de gouvernement, elle rompt aussi l’unité de l’Église. L’hérétique a rompu avec l’Église. La rupture ne vient pas de l’Église. L’Église reste une…

Saint Paul demande à Tite d’« éviter un homme hérétique, après une première et une seconde admonition ; sachant qu’un tel homme est perverti, et qu’il pêche, puisqu’il est condamné par son propre jugement. » (Tite, III, 10-11) Quand le chrétien persévère dans son erreur en dépit des demandes de correction de la part de l’autorité de l’Église, on dit qu’il est « perverti dans la foi » et qu’« il pêche par malice ». Il se condamne donc par lui-même.

Distinguer l’hérésie





Le plus souvent, l’hérétique défend ouvertement ses erreurs contre l’autorité de l’Église qui les réprouve. Parfois, il fait sécession sans même attendre la rupture officielle. L’hérésie est alors facilement discernable. Mais il est vrai aussi qu’elle peut se dissimuler à l’intérieur de l’Église. Parfois, elle est éconduite d’autorité. L’Église dénonce l’erreur et prononce l’anathème, c’est-à-dire la rupture. Dans tous les cas, l’hérétique est coupé de la vigne. Il est retranché de l’unité de l’Église.

Cependant, selon Saint Thomas d’Aquin, il n’est pas nécessaire d’être accusé publiquement comme un hérétique pour l’être véritablement. Celui qui nie sciemment des articles de foi mais n’a jamais été détecté et jugé individuellement par l’autorité est quand même hérétique. En effet, un hérétique ne l’est pas parce que l’Église le désigne publiquement par une mention soit individuelle soit collective. La déclaration formelle de l’autorité ecclésiastique ne fait que constater une hérésie ; elle ne la crée pas.

L’hérésie dès le commencement

L’hérésie n’est pas une chose nouvelle. Elle existe depuis l'origine du christianisme. Elle apparaît dans les épîtres de Saint Paul de manière implicite. L’Apôtre des Gentils demande aux Éphésiens de ne plus se livrer à l’erreur que « comme de petits enfants qui flottent, ni emportés çà et là à tout vent de doctrine, par la méchanceté des hommes, par l’astuce qui entraîne dans le piège de l’erreur. » (Éphésien, IV, 14) Dans sa première lettre à Timothée, Saint Paul revient sur le cas de l’Église d’Éphèse. Il a été envoyé dans cette ville pour « avertir certaines personnes de ne point enseigner une autre doctrine » (I Timothée, I, 3) que celle qu’il a transmise. Elles veulent être des docteurs de la loi mais ne comprennent ni ce qu’elles disent ni ce qu’elles affirment. Saint Paul dénonce le gnosticisme qui commence à faire ses ravages chez les chrétiens d’Éphèse. Ainsi il conclut sa lettre en demandant à Tite de conserver le dépôt et d’éviter les nouveautés profanes dans les paroles. Il avertit son disciple qu’il y a « beaucoup de rebelles, beaucoup se semeurs de vaines paroles, et de séducteurs » (Tite, I, 10). Il lui demande de « leur fermer la bouche, parce qu’ils causent la subversion de toutes les familles, enseignant ce qu’il ne faut pas » (Tite, I, 11). Saint Paul lui demande donc d’une part de maintenir l’enseignement qu’il a reçu, de garder l’authenticité de la foi et d’autre part, de le protéger contre les nouveautés et de s’opposer aux déviations menaçantes.

Saint Paul n’est pas le seul à nous avertir des dangers d’un enseignement erroné et à nous prêcher la nécessité de conserver intègre la foi reçue. Saint Pierre annonce qu’il y aura parmi les Chrétiens des « maîtres menteurs, qui introduiront des sectes de perdition, et renieront le Seigneur qui nous a rachetés, attirant sur eux une prompte perdition. » (II Pierre, II, 1). Saint Jean nous avertit aussi et nous demande alors du discernement : « Mes bien-aimés, ne croyez point à tout esprit, mais éprouvez les esprits, s’ils sont de Dieu ; parce que beaucoup de faux prophètes se sont élevés dans le monde. » (I Jean, IV, 1) Saint Jean s’oppose au docétisme. Les « faux prophètes » seront condamnés comme l’étaient les faux prophètes dans l’Ancien Testament.

Les Apôtres puis les Pères de l’Église sont conscients des dangers de l’hérésie. De nombreuses hérésies ont parfois failli emporter l’Église. Saint Paul présente l’hérésie comme une « gangrène » (II Timothée, II, 17). Elle a en effet la particularité de s’étendre et de gagner les âmes. Elle les pousse à la perdition. « Il eût mieux valu pour eux de ne pas connaître la voie de la justice, que de l’avoir connue et de revenir ensuite en arrière » (II Pierre, II, 21) Saint Clément de Rome nous demande fermement de « s’abstenir de toute plante étrangère, qui est l’hérésie » et de « se nourrir de la nourriture chrétienne »[7]. Saint Justin et Saint Cyprien voient dans l’hérésie un instrument du diable destiné à détruire l’unité de l’Église. D’elle naît en effet la confusion par la multiplicité de fausses croyances. Ils les voient comme une opposition à l’unité de foi.

Conclusion

Alfred de Loisy
1840-1940



Depuis les premières heures du christianisme, sûrs de leur jugement, enfermés dans leur propre certitude, des chrétiens ont persévéré dans des erreurs et se sont opposés à l’enseignement de l’Église, refusant de se soumettre à son autorité. Ils se sont alors exclus de l’Église et généralement ils ont fondé de nouvelles communautés. En remettant en cause son enseignement, l’hérésie porte atteinte à l’unité de la foi et à l’unité de gouvernement donc à l’unité de l’Église. La division des Chrétiens que nous connaissons actuellement provient de ces ruptures. Lorsque l’Église désigne et condamne une hérésie, elle cherche avant tout à défendre son autorité qui justement garantit l’unité de foi et l'authenticité de la foi afin de protéger les fidèles et de consolider leur foi.

Si ce que nous devons croire est livré au choix de chacun, que devient la foi ? Il est donc nécessaire de préserver son intégrité contre les erreurs et de la défendre contre les opinions afin que l’Église transmette la foi et préserve son unité au cours du temps et partout où elle est répandue. Notre foi est celle des premiers chrétiens comme celle qui les ont succédé. Il n’y a qu’une Église comme il n’y a qu’un Royaume des cieux. Il y a hérésie parce qu'il y a une autorité garante de l’unité de foi. Refuser le terme, l'enfouir dans la mémoire du passé, la considérer comme une chose surannée, c'est en fait affaiblir l'autorité de l’Église.

Derrière l’hérésie se trouve en fait une prétention, celle de juger de la foi par soi-même. Qui sommes-nous pour la juger et remettre en cause l’autorité de l’Église ? Qui même peut la juger ? La raison, nos sentiments ou encore les maximes du monde ? À la source de l’hérésie se trouvent toujours au fond d’une âme, une colère, une envie, une ambition. Des raisons purement personnelles, affectives peuvent souvent l’expliquer. C’est à ces racines que se trouve très souvent la véritable rupture. La rupture avec l’Église n’est finalement que la manifestation, l’extériorisation d’une rupture déjà consommée en soi. Le chrétien n’appartenait déjà plus à l’âme de l’Église avant de devenir un membre exclu. Pour que l’hérétique appartienne à nouveau à son corps, il est donc nécessaire de soigner son âme et de panser ses blessures …

L’hérésie manifeste la faiblesse humaine devant un choix. Certes nous devons regretter la division des Chrétiens et combattre contre leur désunion pour favoriser une véritable union en Notre Seigneur Jésus-Christ dans son Église mais tant que la lumière brillera, il y aura toujours des âmes qui préféreront l’obscurité. La faute ne réside pas dans la lumière mais dans l’homme. Il y aura toujours des loups qui emporteront des brebis. L’hérésie est même une nécessité. « Il faut qu’il y ait même des hérésies, afin qu’on découvre ceux d’entre vous qui sont éprouvés. » (I Corinthiens, XI, 19) L’erreur trop souvent rencontrée est d’ignorer cette réalité des choses ou de la minimiser en défendant la différence et le pluralisme. Mais que devient le loup s’il prend la forme d’un berger ? Le troupeau sera vite décimé. Que serait devenu le dépôt de la foi si les chrétiens avaient suivi les premières erreurs ? Refuser de combattre l'hérésie est un véritable crime contre la charité !… La lutte contre l’hérésie est avant tout un combat de la charité. « Comprends donc qu’il s’agit d’un procès inspiré par l’amour »[8]. Bannir ce terme revient à refuser ce combat …





Notes et références
[1] Marie-Dominique Chenu, Orthodoxie et hérésie, le point de vue du théologien, conférence proposée pour l’ouverture du colloque Hérésie et Sociétés, Royaumont, 1962, www.persee.fr.
[2] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 5, a. 3.
[3] Dictionnaire de théologie catholique, article « hérésie ».
[4] Saint Thomas d’Aquin, Commentaire sur toutes les épîtres de St. Paul, leçon 2 sur Tite III, 10 - Il.
[5] Saint Augustin, Epist. 43, cap. 3 et Décrétales, § 24)
[6] R. Sinueux O.P., Initiation à la théologie de Saint Thomas, 2ème partie, Livre XII, 3.
[7]Saint Clément de Rome, Épître aux Tralliens, VI, 1-2.
[8] Saint Augustin

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