" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 29 août 2015

Abraham, le père de la foi ?

Abraham est le père de la foi. A ce titre, on présente parfois les Chrétiens comme les frères des Juifs selon la foi, unis par des liens spirituels. On n’hésite pas alors à rapprocher le christianisme du judaïsme. Ce discours peut troubler les âmes. Si les Juifs et les Chrétiens sont frères, comment alors pouvons-nous expliquer l’attitude de l’Église depuis deux mille ans ? Leur séparation ne serait-ce qu’une dispute familiale comme nous en voyons souvent dans l’histoire ? Ce ne serait qu’une brouille transmise de génération en génération, de malentendus en malentendus ? 

Cette interprétation hâtive et incohérente est sans fondement. Pour y voir plus clair, interrogeons la Sainte Écriture. Elle est œuvre divine, écrite pour notre enseignement, si nous la regardons avec les yeux de la foi. « Qu’est-ce qu’enfin que l’Ancien Testament sinon le voile du Nouveau ? Et qu’est-ce que le Nouveau Testament, sinon la manifestation de l’ancien ? »[1] Nous savons que l’Ancien Testament annonce de manière cachée le Nouveau Testament qui lui-même est l’accomplissement de l’Ancien Testament. Par conséquent, par la Sainte Écriture, Dieu nous fait saisir le véritable sens de la filiation de la foi.

La double postérité d’Abraham

Dans La Cité de Dieu, lorsqu’il aborde l’histoire sainte, Saint Augustin revient longuement sur Abraham et sur les promesses qu’il a reçues de Dieu. La première de ces promesses comporte deux parties. L’une lui annonce que sa race possédera la terre de Canaan et qu’il est établi comme « chef d’un grand peuple ». L’autre est « beaucoup plus excellente » (Livre XVI, XVI) : « en toi toutes les tribus de la terre seront bénies. » Cette promesse annonce ainsi deux paternités. Abraham sera 
  • le père du seul pays d’Israël, « car c’est ce peuple qui a possédé cette terre. » (Livre XVI, XVIII) ;
  • le père de toutes les nations qui Lui demeureront fidèles. 
Sa postérité n’est donc pas seulement de l’ordre de la chair mais également de l’esprit. Ainsi Abraham est-il appelé notre père comme le rappelle Saint Etienne. « Le Dieu de gloire apparut à Abraham, notre père. »

« Et je te rendrai ta postérité nombreuse comme les grains de sable de la terre. » (Livre XVI, XXI). Saint Augustin voit dans ce verset une hyperbole, qui s’emploie quand « le signe est beaucoup plus grand que l’objet signifié » (Livre XVI, XXI). La postérité d’Abraham est en effet plus grande que la postérité selon la chair. Elle est non seulement « la postérité d’Israël, mais aussi celle qui vit et doit vivre à l’imitation de sa foi, entre toutes les nations de la terre » (Livre XVI, XXI).

Certes, cette multitude est aussi vraie au sens de la postérité de la chair. Le peuple juif s’est répandu et « s’est accru jusqu’à remplir presque toutes les parties du monde » (Livre XVI, XXI). Mais la promesse précise qu’elle sera valable jusqu’à la fin des siècles. Faut-il entendre cette expression par « éternellement » ou par le temps futur ? 

Abraham n’a pourtant qu’un seul héritier, Eliezer. Sans-doute pour dissiper ses inquiétudes, intervenant de nouveau, Dieu lui rappelle qu’une postérité innombrable lui est promise. Puis dans une nouvelle promesse, il précise la nature de cette multitude. Elle n’est plus comparée aux grains de sable mais aux étoiles du ciel. « C’est plutôt cette promesse qui lui annonce une postérité destinée à la gloire des béatitudes célestes » (Livre XVI, XXIII). Et « Abraham crut à Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice » (Rom., IV, 3). Comme le souligne Saint Paul, Abraham n’était pas encore circoncis et donc lié à l’ancienne alliance. Abraham n’est donc pas uniquement le Père des circoncis mais aussi le Père des incirconcis.

Le changement de son nom manifeste son nouveau rôle. Il ne sera plus appelé « Abram », qui signifie « père illustre » mais « Abraham ». Dieu lui en donne la raison : « c’est moi, mon alliance est avec toi ; et tu seras le père d’une multitude de nations. Ton nom ne se sera plus Abram, mais Abraham ; parce que je veux accroître ta puissance et t’élever sur les nations, et des rois sortiront de toi. Et j’établirai mon alliance entre moi et toi, entre moi et tes descendances ; et cette alliance sera éternelle, afin que je sois ton Dieu et celui de ta race après toi. » (Gen., XVII, 1) 

Isaac, le fils de la promesse

La Répudiation d'Agar

Ricci Sebastiano (1659-1734)
Dieu annonce à Abraham la naissance d’Isaac en qui Il lui renouvellera sa promesse. Sara, qui signifie « ma princesse », sera désormais appelée Sarah, c’est-à-dire « vertu ». Elle sera la mère du fils de la promesse en dépit de sa stérilité due à son grand âge. Pour assurer sa descendance, Abraham avait pris auparavant Agar, l’esclave de Sarah, et d’elle, il eut un fils, Ismaël. Plus tard, elle sera chassée avec son fils Ismaël.

Conformément à la Sainte Écriture et à la Tradition, nous voyons dans les épouses d’Abraham la figure des deux alliances. Sarah, son épouse libre, représente la Jérusalem céleste et figure le Nouveau Testament. Agar figure l’ancien Testament. Dieu prédit l’avenir de ses deux enfants, Isaac, fils de la femme libre et Ismaël, fils de la femme esclave. « C’est en Isaac que ta postérité aura son nom. » Dieu ajoute : « et le fils de l’esclave, je l’établirai chef d’une grande nation, parce qu’il est ta postérité. »(Gen., XXI, 12) 

Comment pouvons-nous comprendre la promesse relative à Isaac ? En reprenant les paroles de Saint Paul, Saint Augustin en donne une explication. « Les véritables fils d’Abraham sont les fils de la promesse. » (Rom., IX, 8) Ce n’est pas en effet selon la chair que l’homme appartient à la postérité d’Abraham. « Pour être de la postérité d’Abraham, les fils de la promesse ont leur nom en Isaac ». Ils « se réunissent au Christ à l’appel de la grâce. » (XVI, XXXII) 

Abraham reçoit en effet la promesse après avoir obéi à Dieu qui lui avait demandé de sacrifier Isaac, le fils de la promesse. Par son obéissance, il a montré une foi sincère à cette promesse. « C’est par la foi qu’Abraham s’élève, quand il est éprouvé en Isaac » (He., XI, 17). Tout cela est une figure de ce qui est arrivé en Notre Seigneur Jésus-Christ. Un bélier embarrassé par ses cornes dans un buisson remplacera Isaac et sera sacrifié. Cet holocauste figure le sacrifice du Christ. « J’ai juré par moi-même, dit le Seigneur ; puisque tu as fait selon ma parole, et n’as pas épargné ton fils bien-aimé, pour l’amour de moi, je te comblerai de bénédictions, et je multiplierai ta postérité autant que les étoiles du ciel et les grains de sable des rivages de la mer. Et ta postérité possédera en héritage les villes ennemies ; et dans ta race seront bénies toutes les nations de la terre, parce que tu as écouté ma parole. » L’holocauste est ainsi suivi de la confirmation par serment de la vocation des Gentils dans la postérité d’Abraham. Nous ne sommes plus en effet de l’ordre de la promesse mais du serment.



Abraham et le sacrifice d'Isaac

Le Dominiquin (1628-29)
De tous les enfants d’Abraham, seul Isaac reçoit l’héritage, c’est-à-dire la promesse divine. Seuls les fils selon la promesse ont en effet droit à l’héritage céleste. Saint Augustin voit dans les autres enfants la figure des Juifs charnels. Car les enfants de Dieu ne sont pas les enfants selon la chair mais les fils de la promesse. Car ce n’est pas par la chair que nous devenons enfants de Dieu mais uniquement par la grâce

Cette filiation par l’esprit et non par la chair se retrouve dans la naissance d’Isaac. Le fils de la promesse ne vient pas en effet par génération, c’est-à-dire par un acte pleinement naturel, mais par l’intervention de Dieu, par un miracle. Saint Augustin y voit l’image de la vocation des Gentils qui doit s’accomplir « non par génération, mais par régénération » (Live XVI, XXVI). 


Le signe de l’alliance

Pour marquer cette alliance, Dieu instaure la circoncision. « Tel sera le signe de l’alliance qui est entre vous et moi. » Le commandement de la circoncision touche tous les fils d’Abraham, y compris ceux qui sont issus de l’esclave. « C’est la preuve que la grâce est pour tous. » (Livre XVI, XXVI) Que figure en effet la circoncision ? Elle est « la nature dépouillée de sa vieillesse et renouvelée » (Livre XVI, XXVI). Elle est une figure de ce qui doit arriver. 

La circoncision est le signe d’une renaissance. Elle nous renvoie donc vers une mort. Elle nous renvoie en effet à une première alliance qui se manifeste dans une parole : « le jour où vous en mangerez vous mourrez de mort. » Par sa désobéissance, Adam a violé cette alliance. 

Toute alliance nécessite une loi. Il n’y a pas non plus de prévarications sans loi comme le rappelle Saint Paul. Si tous les hommes sont tenus comme pécheurs, cela signifie donc qu’ils sont tous assujettis à une loi et qu’ils sont tous coupables d’infraction à cette loi. La première alliance a été violée par Adam. Or les enfants sont innocents de toute négligence envers eux-mêmes. L’alliance divine n’est donc pas violée par eux-mêmes mais en lui. Ils ne l’ont pas rompue « par l’emploi propre de leur vie mais selon l’origine commune du genre humain ». Ils « ont tous enfreint l’alliance de Dieu, dans la personne de ce premier homme en qui ils ont péché. » (Livre XVI, XXVII) C’est parce que le père de l’humanité a trahi cette alliance que la mort est entrée dans le monde. 

Les fils selon la chair et selon la foi

Rebecca, l’épouse d’Isaac, reçoit aussi une promesse de Dieu : « deux nations sont dans ton sein, et deux peuples, sortis de tes flancs, se diviseront ; et l’un surmontera l’autre, et l’aîné sera soumis au plus jeune. » (Gen., XXV, 23) Ésaü, l’aîné, sera supplanté par Jacob. Cette prophétie s’est accomplie dans la race des Édomites, dits encore Iduméens, et dans celle du peuple d’Israël. « Il est toutefois plus probable que cette prophétie […] a un sens supérieur. » (Livre XVI, XXXVI) Qui maudira Jacob sera maudit, qui le bénira sera béni. Dans un songe, Dieu renouvelle à Jacob la promesse qu’il a faite à Abraham et à Isaac. « L’aîné est le type des juifs, et le jeune, celui des chrétiens. » (XVI, XLII)

Aux approches de la mort, Jacob bénit ses enfants. A Juda, il dit : « Juda, tes frères te glorifieront. Ta main s’appesantira sur le dos de tes ennemis ; les fils de ton père t’adoreront. Juda est un jeune lion ; tu t’es élevé, mon fils, dans ta sève vigoureuse ; tu t’es couché pour dormir comme le lion et le lionceau ; qui te réveillera ? Le sceptre ne sortira point de la maison de Juda, et les chefs issus de ta race ne manqueront pas jusqu’au jour de l’accomplissement des promesses. Il sera l’attente des nations, attachant à la vigne son poulain et le petit de son ânesse. Il lavera sa robe dans le vin, et son vêtement dans le sang de la grappe. Ses yeux sont rouges de vin, et ses dents plus blanches que le lait. » (Gen., IL, 8-12)

Saint Augustin voit dans cette bénédiction la figure du Christ. L’expression « sommeil » annonce sa mort. Le terme « élevé » pourrait signifier le genre de mort et rappeler la croix. Les termes de « couché » et « dormir » figurent sa sépulture. Le terme de « lion » atteste sa puissance. Le « vin » est l’annonce de son sang comme l’expression « sang de la grappe » le souligne. Sa robe lavée dans le vin et son vêtement purifié par le sang représentent l’Église. Les yeux rougis de vin rappellent le psaume « que la coupe de ton ivresse est belle ! » (Ps, XXII, 5), c’est-à-dire ses fidèles enivrés de l’Eucharistie. Les « dents plus blanches que le lait » sont les paroles des Apôtres. « C’est donc en lui que reposaient les promesses faites à Juda » (Livre XVI, XLI). « Et lui-même est l’attente des nations. »

C’est Isaac, le plus jeune, qui reçoit la bénédiction de son père. L’aîné s’en émeut légitimement. Il croit à une méprise de son père. Mais Jacob persiste. « Celui-ci sera l’auteur d’un peuple et s’élèvera en puissance. Mais son jeune frère sera plus grand que lui ; et de lui va descendre une multitude de nations. » (Gen., XLVIII) Contrairement aux droits coutumiers, tirés de la nature, ce n’est pas l’aîné qui reçoit l’héritage. Les fils de la promesse ne sont pas les fils selon la chair. Nous avons encore deux promesses distinctes, l’une annonçant le peuple d’Israël, filiation selon la chair, et l’autre toutes les races de la terre, filiation selon la foi.

Conclusion




Dieu promet à Abraham un héritage à sa postérité, le peuple d’Israël, selon la chair, et toutes les nations, selon la foi. Cette promesse a été renouvelée dans ses fils selon des principes qui ne répondent pas aux coutumes humaines mais bien à la volonté de Dieu. C’est en ce sens qu’Abraham est père du peuple juif selon la chair et des chrétiens selon la foi. La circoncision, qui marque la filiation charnelle, est aussi le signe de la nécessité d’une renaissance et nous renvoie au péché originel. L’épreuve à laquelle est soumise Abraham révèle la cause de la justification. C’est bien par la foi rendue manifeste par son geste qu’il est justifié. La Cité de Dieu est bien fondée sur la foi et non selon la chair. Elle annonce aussi le sacrifice de Notre Seigneur Jésus-Christ, préalable à cette renaissance. Les prophéties restent cependant encore voilées sur le Messie. 


Abraham et Isaac entourés

de Melchisédech (à gauche) et de Moïse(à droite). 

Cathédrale de Chartres, portail Nord.


Comme le souligne Saint Augustin, le point important à retenir des promesses divines est la distinction entre deux peuples, l’un selon la chair et l’autre selon la foi, et leur accomplissement respectivement dans le peuple d’Israël et dans l’Église. Cela est si important qu’il parlera de Moïse très rapidement et en référence avec les promesses données à Abraham. La fuite d’Égypte, l’errance dans le désert manifeste l’accomplissement de la promesse de Dieu à l’égard des fils de la promesse selon la chair. Les événements et l’établissement de la loi mosaïque contiennent aussi des « figures des choses à venir » et la « figure si réelle du Christ» (Livre XVI, XLIII). La Cité de Dieu est fondée sur les promesses qui font appel à la foi, promesses qui ont trouvé leur accomplissement dans le Christ. 

Les Juifs et les Chrétiens ne sont donc pas de la même nature de filiation. Ce ne sont donc pas des frères en dépit d’un passé dont les Chrétiens sont les successeurs légitimes. Cette différence de nature manifeste tout le drame des Juifs et leur malheur. Elle révèle le sens profond d’une réalité que nous ne devons pas voiler, réalité que Dieu Lui-même nous a annoncée par les prophéties bibliques. « A tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, enfants qui ne sont pas nés de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. » (Jean, I, 12-13) 


[1] Saint Augustin, Cité de Dieu, Livre XVI, XXVI. Toutes les citations, sauf avis contraire, proviennent de La Cité de Dieu, trad. du latin de L. Moreau, revu par Jean-Claude Eslin, éditions du Seuil, 1994.

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