" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 9 mai 2020

La morale juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (2) : la préservation de la pureté au risque de se perdre



 
Une morale n’est pas seulement un ensemble de règles qui régissent la vie quotidienne d’un individu, d’une société ou d’un peuple. Certes, elle peut s’incarner dans un ouvrage, un code ou encore dans des lois mais comme nous l’ont appris à leur dépend les philosophes antiques, ces textes sont impuissants par eux-mêmes à guider un peuple, à le transformer et à l’élever vers une plus grande sagesse et un véritable bonheur. La force armée et la soumission des corps à une autorité ne suffissent pas non plus. L’histoire du peuple juif en est un exemple. En dépit de leur passé mouvementé et tragique, il garde ses convictions religieuses, ses cérémonies, son âme.

Profondément religieux, le peuple juif est entièrement soumis à la Loi, qui incarne la volonté de Dieu. C’est elle qui règle la vie des Juifs, leurs activités, leurs relations sociales, leur intimité. Depuis leur captivité, les scribes ont maintenu vivaces les obligations et les préceptes qu’elle renferme, l’approfondissant, l’enseignant et l’interprétant. Mais, la morale juive connaît de réels dangers que représentent le paganisme et plus particulièrement l’hellénisme. Le peuple juif en est profondément conscient, cherchant à éviter toute souillure, toute contamination. C’est à ce prix qu’il est parvenu à perdurer en dépit des drames qu’il a vécus.

La préservation de sa pureté est en effet un des traits caractéristiques de sa morale, que nous allons désormais étudier dans ce deuxième article consacré à la morale juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le désir de pureté

Les questions de pureté ou de souillure sont en effet au centre de bien des inquiétudes chez les Juifs soucieux de leur religion. Tout un ensemble de prescriptions définissent, avec précision, ce qui est possible de faire pour rester pur et éviter de se souiller.

Elles se présentent sous trois formes. La désobéissance à la volonté divine est une première catégorie de fautes qui souillent l’âme. Elle consiste à ne pas suivre les commandements et les préceptes de Dieu. La seconde, qui résulte de la première, est la souillure que pourraient apporter à son contact un objet ou un événement jugé impur, comme certains aliments, le cadavre, le sang, l’accouchement, etc., conformément aux lois de pureté définies par la Loi. La troisième et dernière est « la corruption des étrangers », c’est-à-dire les païens. « S’ils ne me dominent pas, je serai alors sans tache, et purifié d’un très grand péché. »(Psaumes, XX, 14) Pour garder sa pureté et éviter de se souiller, le Juif doit non seulement obéir à la Loi mais aussi se préserver de tout contact avec ce qui est impur.

Si par malheur, le Juif contracte une souillure, il doit nécessairement se purifier par des sacrifices au Temple et, en attendant, protéger les autres Juifs en évitant toute vie sociale. Une fois par an, au jour de la fête de l’Expiation, un rite est prévu pour expier toutes les fautes du peuple juif. C’est le fameux rite des boucs émissaires. Un premier bouc est offert à Dieu en sacrifice d’expiation. Un second est envoyé dans le désert, lieu sauvage et aride, où habitent tous les démons. Nous retrouvons sous la forme de ce rituel les deux obligations que tout Juif doit suivre en cas de souillure.

La recherche de pureté peut être extrême, comme chez les Esséniens ou encore les Therapeutes [1], qui multiplient les ablutions pour se purifier. Cette volonté de purification se traduit surtout par le refus de tout contact avec ce qui est souillé. Les Esséniens, dont l’influence est faible dans la population, se sont ainsi éloignés de toute ville et même du Temple qu’ils considèrent souillé.

Les pharisiens ne sont pas en effet les plus rigoureux en matière de vie religieuse et morale. Les Esséniens sont encore plus pointilleux. Vivant en communauté, sous la direction d’un maître et au grès d’une règle fixée, ils s’attachent à appliquer la Loi et à observer rigoureusement le sabbat. Leur préoccupation première est la pureté absolue par une pratique assidue et minutieuse des ablutions et des rites de purification. Enfin, hors de leur communauté, tout est souillure. Les Juifs les estiment et les respectent. Ils les considèrent comme une école de perfection.

Le peuple juif à part des païens


Fra Angelico, Circoncision de Jésus (1451-1452).
 Museo di San Marco (Florence)
Les prescriptions de pureté obligent alors les Juifs de se séparer du monde païen. « Le législateur, instruit de toutes choses par Dieu, nous a enfermés dans des barrières inviolables et des murs de fer, afin que nous ne nous mêlions en rien à aucune des autres nations, nous gardant purs de corps et d’âme, nous purifiant des choses vaines […] »[2].

Comme le religieux imprègne la vie de tout Juif et de toute la société, les barrières mises en place pour éviter à l’âme et au peuple de contracter une souillure se sont élargies à ses coutumes et à sa manière de vivre. Selon Joseph Flavius, « on verra que notre législateur a pris les mesures les plus efficaces pour nous empêcher à la fois de corrompre nos coutumes nationales et de repousser ceux qui désirent y participer. Quiconque désire vivre soumis aux mêmes lois que nous, le législateur l’accueille avec bienveillance […] Mais il n’a pas voulu que nous mêlions à notre vie intime ceux qui viennent chez nous en passant. »[3]


Par ses barrières, le peuple juif cherche à préserver la pureté de son âme. Sa forte préoccupation est néanmoins d’ordre religieux. Contrairement à d’autres peuples, il s’oppose à tout syncrétisme et défend avec acharnement, d’autres diront avec entêtement, leur particularisme religieux. Mais c’est un fait historique, particulièrement remarquable, de voir la religion de ce peuple préservée de toute influence étrangère. Il est vrai qu’il a défendu, avec peine et souffrance, ses devoirs religieux, sa piété et son culte, n’hésitant pas se révolter en cas de danger d’impiété et de corruption. La volonté d’helléniser la culture juive a conduit à la révolte des Macchabées et à l’indépendance du peuple juif. Dès son arrivée, fort de son autorité et de sa fierté romaine, Ponce Pilate apprend à ses dépends ce qu’est la susceptibilité juive en cette matière. Le Juif n’hésite pas à se faire entendre quand la Loi n’est pas respectée, y compris par les païens, quelle que soit le rapport de force.

Un peuple en danger ?

Sous l’occupation romaine, les Juifs sont donc préoccupés de la pureté de leur religion et d’éviter toute influence païenne pour préserver leur pureté, notamment en évitant les contacts avec les païens. Mais cette préoccupation constante frise le mépris, voire la haine, notamment chez les pharisiens. Tout ce qui n’est pas juif est alors détesté. La présence de villes païennes autour de la Palestine, parlant grec et vivant comme des païens, est une calamité pour eux. Mais les Juifs peuvent-ils s’opposer à l’inéluctable avec la conquête romaine ? Les dieux païens sont en effet adorés en Galilée. Le nom de sa capitale, Tibériade, illustre l’irrésistible avancée de l’influence païenne. Hérode le Grand fait bâtir un temple à Auguste dans la capitale de la Samarie, dont le nom est aussi changé. Son nom est désormais Sébaste, terme grec qui nous renvoie à Auguste. La culture et les mœurs païennes, favorisées notamment par les rois, se répandent ainsi en Palestine.

Le danger s’explique aussi par la présence des païens en Palestine. Plus nous nous éloignons de Jérusalem, plus les Juifs sont minoritaire, plus la question s’avère délicate. Les Juifs sont répartis dans la vieille Terre promise, constituée de trois régions, la Judée, où se trouve Jérusalem, la Galilée, puis, entre les deux, la Samarie. Les Juifs sont aussi disséminés hors de la Palestine, à Babylone, en Égypte, à Rome. Ce sont les Juifs de la Diaspora. Jérusalem reste pour l’ensemble des Juifs leur cité. Peu de païens y vivent. Judée reste aussi fortement juive. En Galilée, la présence des païens est forte. Plus loin encore, ce sont les Juifs qui sont minoritaires. Le degré de cohabitation entre juifs et païens peut expliquer les différences de vie morale. Le contraste est en effet évident entre la Judée et la Galilée, entre le Juif de Jérusalem et celui de la Diaspora.

Les Juifs de Judée et de Galilée

Le Juif de la Judée est fortement attaché aux traditions, fier de son appartenance et bien instruits, refusant toute innovation. En outre, au retour de la captivité, elle fait l’objet d’une restauration menée par Esdras et Néhémie. Les écoles rabbiniques sont aussi plus présentes. C’est enfin à Jérusalem où s’élève le Temple et où se déroulent toutes les fêtes religieuses qui apportent son flot de pèlerins, venus de toutes les régions du monde. Aucune marque païenne n’y est admise dans la ville sainte. Jérusalem et plus largement la Judée représentent donc la terre juive par excellence. Nous pouvons alors comprendre la fierté du Judée et surtout celle du jérusalémite, qui se considèrent comme des orthodoxes droits, dévoués et fidèles à la Loi, garant de la pureté juive.

En Galilée, la population galiléenne est composite. Sa situation géographique explique sans-doute la présence de populations non-Juives. Sur son pourtour extérieur et même à l’intérieur, de vieilles villes grecques libres restent très hellénisées comme Capharnaüm et Sepphoris. Proche de la Galilée, sur le littoral maritime, nous trouvons Ptolémais, Tyr et Sidon. Éloignée de la fière Judée, région réputée riche et prospère, elle a attiré bien des étrangers. La politique d’Hérode renforce dans cette région la présence de la culture hellénique. Tibériade, fondée en l’an 29, est le symbole de l’influence grecque.

Les Galiléens sont à majorité paysans, laborieux et industrieux. Ils mènent une vie religieuse simple, voire superstitieuses. Ils sont bienveillants et complaisant tout en étant très droit et pieux. Nous pourrons alors imaginer les relations conflictuelles qui peuvent exister entre le Galiléen et le Judéen. Les premiers s’élèvent contre l’arrogance des seconds. En raison de la présence des étrangers sur son leur sol et dans leurs villes, les Galiléens sont considérées par les Judéens comme des sangs-mêlés, plus ou moins suspects d’impureté.

En dépit de leurs différences et divergences, les Juifs sont habités par un même mépris, voire une véritable haine, à l’égard des Samaritains. Entre la Judée et la Galilée, la Samarie occupe une position particulière. Anciennement terre promise, elle s’est séparée de la Judée, créant un profond schisme, vivant sa propre histoire, osant même construire un temple rival avec ses cultes. Elle s’est ensuite alliée à ses ennemis avant de subir la première la captivité. Au cours de l’exil, la région a été fortement habitée par une population païenne. La religion juive s’est ainsi mêlée aux religions païennes. Des dieux étrangers y habitent. La Samarie est la terre d’abomination et de sacrilège.

Les Juifs de la Diaspora

Plus cultivé, habitant au milieu des païens, le Juif de la Diaspora est surtout marqué par sa largeur d’esprit et sa souplesse. Le rigorisme à l’égard des Juifs n’est guère possible hors de la Palestine. Par la force des choses, les Juifs de la Diaspora côtoient nécessairement les païens et cela tous les jours. Conformément aux coutumes du monde antique, ils se regroupent dans un quartier qui leur est réservé, serrés les uns contre les autres, formant des communautés solides et reconnues par la loi romaine. Celle-ci garantit aussi le libre exercice de leur culte. Les communautés règlent leurs affaires intérieures selon leurs coutumes et leurs droits. La seule contrainte qui leur est imposée est de ne pas construire des synagogues à proximité des temples.

À Alexandrie, à Rome ou dans les autres villes, les Juifs ne se mélangent pas aux païens même s’ils ont moins de répulsions à l’endroit des étrangers que les Judéens ou les Galiléens, moins soucieux de leur pureté. Leur insertion est pourtant grande au point que la plupart abandonne la langue juive au profit de la langue du pays hôte. C’est pour cette raison que les Juifs grecs ont traduit la Bible en grec, l’araméen et l’hébreu leur devenant incompréhensibles. Pourtant, la foi des Juifs reste intacte. Leur regard et leur cœur restent tournés vers Jérusalem. Ils envoient au Temple les offrandes prescrites par la Loi. Ils sont assidus aux réunions de leur synagogue. Ils font leur pèlerinage à la Ville sainte pour y manger la Pâque.

Les pharisiens

Parmi les Juifs, certains se montrent plus préoccupés de la pureté de la Loi et de l’influence des païens, ce sont les pharisiens. Ils forment un parti ou une association. Leurs chefs sont des scribes ou docteurs de la Loi. L’influence de ces derniers y est si grande que parfois, ils se confondent. C’est aussi par les scribes que les pharisiens peuvent étendre leur influence dans la population juive. Leur influence s’explique aussi par leurs sympathisants. La Loi est au centre de leur doctrine morale. Les pharisiens ont joué un rôle essentiel dans le maintien et l’intégrité de la morale juive au cours de l’occupation romaine.

Pour entrer dans cette association, il faut posséder une connaissance exacte des commandements et des traditions, et adhérer à l’enseignement des docteurs de la Loi du parti. Il faut aussi accomplir minutieusement les prescriptions relatives au repos sabbatique, aux purifications rituelles et aux dîmes lévitiques.

En effet, l’enseignement des pharisiens se manifeste surtout sur ces trois points. Concernant le repos sabbatique, les pharisiens ont multiplié les prescriptions, entrant dans les détails les plus infimes. Pour la pureté légale, des règles ont été rajoutées à la Loi, touchant les aliments, les maladies, les cadavres, les ustensiles d’usage quotidien, les ablutions et bains de purification, le contact des personnes et des choses réputées impures, etc. Quand aux dîmes dues aux prêtres et aux lévites, la liste des biens, revenus et produits imposés a été considérablement allongée.

Sur tous ces sujets, les pharisiens se préoccupent de tous les détails, cherchant à résoudre des cas de consciences les plus infimes au point de sombrer dans le ridicule. Est-il ainsi permis de manger un œuf pondu le jour du sabbat ? Jusqu’où faut-il plonger les mains dans l’eau pour les purifier ? Est-il licite de manger des fruits achetés sur le marché sans avoir la certitude que la dîme a été acquittée pour ces produits ? Un réseau de préceptes innombrables emprisonne ainsi étroitement le pharisien dans sa vie religieuse, morale et sociale.

Le pharisaïsme

Ainsi, les pharisiens se caractérisent par leur culte pour la Loi, mais un culte minutieux, trop minutieux au point d’être excessif. En effet, les docteurs de la Loi pharisiens tiennent la connaissance exacte de la Loi pour le moyen unique de progresser dans la perfection ou d’acquérir la justice.

La connaissance de la Loi et son enseignement deviennent donc le but suprême et dernier de leur activité au risque de voir la science théorique, casuistique, supplanter la piété intérieure, de transformer la pratique de la vertu en technique de spécialistes. Pour s’approcher de Dieu, fallait-il ainsi d’abord connaître tous les préceptes et les observances, fixés par la Loi ou la tradition puis les accomplir minutieusement, dans tous les détails de la vie quotidienne, sans distinguer leur caractère obligatoire et leur valeur. La religion du pharisien risque alors de se dégénérer en un formalisme extérieur, où l’observance de la Loi se trouve être l’objet principale de l’attention et de l’effort.

Le second risque, encore plus dangereux, est de faire croire aux pharisiens que la justice ou la sainteté provient finalement de ses efforts et de sa volonté, qu’elles sont dues à lui-même et non à Dieu. Il pourrait alors s’imaginer qu’il est juste par lui-même, développant ainsi un fort sentiment d’estime de lui-même et favorisant ainsi l’orgueil, et dans bien des cas, l’hypocrisie.

Le mépris du pharisien

Le publicain et le pharisien
Enfin, les pharisiens portent un réel mépris à l’égard de ceux qui ne pratiquent pas le même zèle à l’égard de la Loi et la Tradition. Pour les désigner, ils les qualifient de « Amha’ares », c’est-à-dire de peuple de la terre ou du pays. Y font partie les gens d’une moralité relâchée, les prêtres peu soucieux des préceptes relatifs à la pureté rituelle, les pécheurs publics… Ce mépris éloignent alors ces « Amha’ares » des Juifs pieux, du Temps et finalement de Dieu.

Pour les pharisiens, rien n’existe en dehors de la religion concrétisée dans la Loi et la Tradition, ce qui explique leur acharnement à protéger les Juifs de toute influence étrangère. Ils se montrent ainsi hostiles, raide et intransigeant à l’égard de tout ce qui peut nuire à la pureté du peuple juif. Un païen et tout ce qu’il touche sont donc impurs. La poussière même de leur terre était une souillure. Leur aversion est si grande à leur égard qu’ils peuvent ne pas les considérer comme un prochain. Ils s’opposent aussi à tous ceux qui s’accommodent de la présence de l’occupant.

Tous ceux qui représentent le pouvoir romain ou travaillent avec des païens font aussi l’objet de mépris de la part des pharisiens. Nous songeons par exemple aux publicains qui collectent les taxes au nom de l’autorité romaine. Cependant, il est bien difficile de vivre, au moins de commercer, en refusant tout contact avec des païens. C’est pourquoi toute une série de prescriptions sont enseignées pour faciliter la vie économique en réduisant au minimum la souillure. Ainsi est-il permis d’acheter des biens produits par des païens mais de ne pas les utiliser, ce qui revient à les vendre à d’autres païens.

Le mépris des Pharisiens touche aussi une autre catégorie de Juifs, qui s’accommode du pouvoir romain. Il s’agit des Sadducéens.

Les Sadducéens

Les Sadducéens regroupent les prêtres, responsables religieux du Temple et majoritaires au Sanhédrin, sorte d’assemblées en charge des lois et de la justice sans oublier des questions de doctrine. Ils dominent donc au Temple et au Sanhédrin. Se recrutant aussi auprès des familles fortunées, ils représentent l’aristocratie juive. Leur autorité est donc très grande mais leur influence est plutôt faible auprès des Juifs.

Contrairement aux Pharisiens, ils ont une conception plus littérale de la Bible au détriment de la tradition orale. Représentant les héritiers de la tradition des prêtres, les Sadducéens sont des conservateurs intransigeants, repoussant tout développement en matière de doctrine religieuse. Sur le plan moral, ils appliquent rigoureusement la Loi dans sa littéralité. Ainsi, appliquent-ils la loi du talion sans se préoccuper des adoucissements qu’autorisent les pharisiens.

Les Sadducéens se montrent aussi arrogants à l’égard des petits gens. Fort de leur fortune, ils se soucient davantage de maintenir leur rang social et de sauvegarder leurs privilèges. C’est pourquoi ils s’accommodent très bien de l’occupation romaine. Nous pouvons alors comprendre l’absence d’influence qu’ils exercent sur la population en matière de religion et de morale.

Le prosélytisme juif




Enfin, en dépit de l’aversion des Juifs à l’égard des non-juifs, plus ou moins grande selon leur insertion dans le monde païen, certains d’entre eux n’hésitent pas à convertir des païens. Cependant, le prosélytisme est surtout le travail d’individus disséminés, en particulier des Juifs de la Diaspora. Le souci d’apostolat est une de leurs caractéristiques.

Il est en effet constaté que la religion juive attire de nombreux païens en raison de la recherche de pureté et de la pratique des hautes vertus sociales et morales. Des païens abandonnent le culte païen pour adhérer à la religion juive. Cependant, la route de la conversion est complexe. Il existe deux catégories de prosélytes, les « craignant Dieu » ou prosélytes de la Porte, et les prosélytes de la justice, qui sont circoncis contrairement aux premiers qui pour cette raison ne font pas encore partie du peuple juif et donc n’appliquent pas toute la Loi. Le point d’obstacle à leur conversion est la circoncision, qui est perçue comme une humiliation pour les païens. Leur conversion implique aussi une perte de droits.

Le rayonnement de la religion juive est réalisé au moyen d’ouvrages apologétique, qui font connaître l’histoire du peuple élu, exalte le Dieu d’Israël, la sagesse juive et sa morale. Mais comme nous l’avons dit, elle attire surtout par l’exemple des vertus religieuses et morales pratiquées par les Juifs et par leur doctrine morale. « Le judaïsme avait sur les religions du monde gréco-romain une supériorité manifeste : il présentait une doctrine très nette et très haute sur Dieu, un culte tout spirituel sans aucune image de la divinité, une moralité supérieure et un code de règles précises pour la conduite de la vie. »[4]

Conclusion

Encadré par des peuples non juifs, soumis aux Romains, le peuple juif cherche à protéger son âme et sa culture de toute influence païenne. Cette préoccupation renforce certainement un des caractères forts de la morale juive qui est la recherche de la pureté, surtout corporelle. Elle est omniprésente chez les Juifs. Elle renforce aussi leur particularisme. Sa fierté d’être choisis par Dieu est sans égal. C’est ainsi qu’il se montre comme un peuple replié au caractère national très trempé. Les Juifs forment ainsi un peuple particulier, aux mœurs vertueuses reconnues, dans un monde qui ignore une telle élévation spirituelle et morale. C’est ainsi que la vie juive attire les païens.

Sa recherche de pureté peut aussi pousser les Juifs croire que l’observance de la Loi suffit pour gagner les faveurs de Dieu. Par conséquent, ils risquent de fonder leur sainteté dans leur volonté, ce qui peut engendrer fierté, orgueil et arrogance. C’est ainsi que les rapports entre les Juifs et les païens, puis au sein des Juifs, sont conflictuels. L’attitude du pharisien à l’égard des Juifs moins respectueux de la Loi ou plus compromis avec les non-juif est faite de mépris.

Le passé cimente aussi le peuple juif. Il est très présent dans la religion et les fêtes qui ponctuent régulièrement l’année. Il a façonné son âme et accrue ses liens avec Dieu. L’occupation romaine qu’il vit tous les jours comme un affront se présente comme un châtiment. La justice divine est ainsi vécue dans la chair. Tous les Juifs, qu’ils vivent à Jérusalem, en Galilée, à Alexandrie, tous se reconnaissent fortement à cette histoire, parfois glorieuse, souvent terrible. Cependant, en dépit de ses drames, le peuple juif demeure, toujours attaché à sa religion en dépit des variations qu’elle a subies au cours du temps.

C’est dans contexte juif que naît et se développe le christianisme. Toutefois, il n’est pas aussi simple. Il présente une complexité et une diversité que nous ne pouvons pas ignorer, y compris au sein du peuple juif. Tous ne sont pas pharisien, ni sadducéen. L’Essénien est un cas rare. Le politique se mêle à la religion. Le niveau social des Juifs et leur origine influent aussi sur leurs relations. Enfin, l’occupation romaine radicalise des positions et exacerbent les tensions. Cependant, cette diversité réelle ne remet pas en cause l’unité morale du peuple juif particulièrement unie par sa foi, son obéissance à la Loi et par son histoire.



Notes et références
[1] Communauté juive grecque, répandue en Égypte,  décrite par Philon d’Alexandrie, qui ressemble à celle des Esséniens. Elle est décrite dans un de ses ouvrages, intitulé De vita contemplativa.
[2] Lettre d’Aristée à Philocrate, § 129, dans Le judaïsme palestinien au temps de Jésus-Christ, Joseph Bonsirven, édition abrégée, Bauchesne, 1950.
[3]Flavius Joseph, Contre Apion, §28 dans L’amour du prochain dans la pensée juive, K. Hruby.
[4] A. Tricot, Initiation biblique, Introduction à l’étude de la Sainte Écriture, 7ème partie, chapitre XX, V, 2.

samedi 2 mai 2020

La morale juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (1) : la Loi au cœur de la morale juive


Souvent, par ignorance ou volontairement, la morale chrétienne est décrite comme un ensemble de règles à observer destinées à éviter le péché au point que pour une grande majorité de nos contemporains, elle se réduit à un « code de péché » insupportable ou impossible à observer. Cette conception de la morale chrétienne est réductrice et fausse. Elle manifeste clairement une méconnaissance du christianisme et un déni de réalité. Elle est aussi le signe d’une volonté malveillante qui cherche à mépriser et à discréditer en la présentant comme désuète, inadaptée à l’homme moderne et finalement repoussante, condamnable. C’est ainsi qu’aujourd’hui encore, la morale chrétienne est entachée de préjugés et de mensonges que nous pouvons ni ignorer ni seulement déplorer. Certains penseurs chrétiens se sont aussi appuyés sur cette conception inexacte pour imposer une nouvelle conception de la morale contraire à celle du christianisme, égarant encore plus de nombreux fidèles. Aujourd’hui, l’Église souffre d’une crise profonde de la morale.

Pour combattre les fausses conceptions de la morale et chercher à apporter un peu de clarté dans un monde bien enténébré, nous croyons nécessaire de revenir au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ, là où tout à commencer. Certains de nos articles ont déjà abordé des aspects de la morale païenne[1]. Nous allons désormais décrire la morale juive au début de notre ère

Un temps d’occupation et de scandale

Dans nos articles, nous avons déjà rapidement présenté le milieu juif dans lequel est né et a grandi Notre Seigneur Jésus-Christ[2]. De manière brève, nous avons en effet présenté la situation politique et religieuse à l’époque de son avènement. Cette description nous permet de mieux comprendre le contexte dans lequel va naître le christianisme. Rappelons très rapidement la situation politique de la Palestine au début de notre ère. Elle a son importance pour mieux saisir la morale juive…

Lorsque naît Notre Seigneur Jésus-Christ, la Palestine appartient à l’empire de Rome mais garde une certaine autonomie. Mais bientôt, elle en sera une province, gouvernée directement par l’autorité romaine. L’intervention de Pompée dans des querelles qui opposent les princes du royaume a mis fin au règne des rois de la dynastie hasmonéenne. Sous la tutelle des païens, elle supporte le règne d’Hérode Ier[3], dit le Grand (73 av. J.C. – 4). Il n’est guère aimé ni apprécié. Certes, celui-ci a agrandi et rénové le Temple de Jérusalem et parfois s’est montré bienfaiteur à l’égard du peuple juif mais il se montre en fait tyrannique, cruel et ambitieux. Usurpateur du trône, il se montre vil serviteur de Rome. Il a construit des temples et bâtiments païens, dédié des villes aux maîtres de l’empire et, sous son règne, la culture hellénique s’est développée. Ses mœurs et ceux de ses enfants scandalisent les Juifs. « Telle fut l’histoire d’Hérode le Grand : des effusions de sang, des spoliations, des impôts écrasants, la débauche, le mépris des lois. »[4]

À la mort d’Hérode, les Romains met fin au royaume de Judée. La Palestine est divisée et partagée entre ses fils. Archélaüs, fils aîné, gouverne la Judée, la Samarie et l’Idumée en tant qu’ethnarque avant d’être disgracié à la suite de plaintes des autorités juives. À partir de l’an 6, ses terres sont désormais administrées directement par un procurateur, qui relève lui-même du légat impérial de Syrie. Antipas est encore tétrarque de la Galilée et de la Pérée, Philippe, celui du reste de la Transjordanie. Leurs mœurs scandalisent les Juifs. L’hellénisme s’étend. Le peuple juif est sous la domination des païens. Qu’est-elle devenue la Terre promise ?

Les sources de connaissance portant sur la morale juive

Il est difficile de bien connaître la vie morale des Juifs aux temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Si nous ne prenons pas en compte le Nouveau Testament, nous serions bien dépourvus d’informations. Le Talmud[5] n’est pas encore constitué et sera influencé par la réaction juive à l’égard du christianisme. Il contient la Mischna, qui fixe un ensemble de règles à appliquer, mais elle représente la vision des écoles rabbiniques qui finalement imposera le judaïsme. Or, celui-ci ne représente pas encore la religion juive. Au début de notre ère, les règles ne sont pas encore fixées. Depuis la période des Macchabées, temps glorieux des Juifs, nombreuses font encore l’objet de discussions. Il est donc difficile de décrire les exigences de la vie morale de l’époque. Mais il est possible d’en dessiner de grands traits…

Flavius Joseph[6] (v. 36- v. 100) apporte un meilleur témoignage de la vie juive de l’époque de Notre Seigneur Jésus-Christ. Cependant, il est à prendre avec précaution. Ses œuvres intitulés Guerre des Juifs, Contre Apion et Antiquités juives, sont apologétiques. Elles ont pour but de défendre les Juifs face à leurs détracteurs et à l’incompréhension ou l’ignorance des païens. En outre, après avoir combattu les troupes romaines, il se rallie à Rome et gagne la confiance et l’estime des conquérants. Il est donc naturellement considéré comme un traître par ses concitoyens. Cependant, si « Flavius Joseph fut un très mauvais Juif », il est « un très bon historien »[7]. D’autres Juifs ont écrit des ouvrages apologétiques comme Photin ou l’auteur de la Lettre d’Aristée. Enfin, n’oublions le regard des Romains et des étrangers sur la moralité des Juifs.

Avec ces ressources, plutôt maigres, nous allons essayer de décrire les principaux traits de la morale juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ…

La morale juive, une morale religieuse

Le peuple juif est incontestablement un peuple profondément religieux, habité par la foi en un seul Dieu, qui s’est révélé au travers de son histoire et des Écritures Saintes. Tout est imprégné de sa foi. La morale juive est donc inséparable de la religion, de la piété, des devoirs religieux. Comment peut-elle en effet ne pas être religieuse quand le peuple juif a été constitué et organisé par la volonté divine ? Sa mémoire garde précieusement ses bienfaits depuis le départ d’Abraham. Sa libération et son départ d’Égypte sont au centre de ses souvenirs. Il n’oublie pas que la terre qu’il occupe est une terre sainte. Il se souvient encore des victoires inespérées que Dieu lui a apportées contre les nombreux ennemis qu’il a dû affronter. Il garde encore en mémoire la glorieuse royauté de David puis celle de Salomon. Ses épreuves, la destruction du Temple et sa captivité loin de la Judée ne s’oublient pas. Par conséquent, intimement présent dans son passé, voire constitutif de son histoire, Dieu est indissociable du peuple juif qui vit intimement en sa présence, dans toutes ses activités. Les calamités qui l’affligent, notamment l’occupation romaine, le coûtent énormément. Il vit aussi de ses douleurs signes de son désobéissance à l’égard de Dieu.

Le peuple juif est convaincu de son élection divine et porte en lui la fierté de Lui appartenir. Il défend jalousement son appartenance et pratique avec fidélité et ferveur les différents rites et rituels religieux. Il est en effet le peuple de l’alliance dont le corps est la Loi. Celle-ci est « la constitution qui encadre et délimite le pacte conclu par Dieu avec le peuple juif. »[8] La vie juive est alors encadrée par une série de règles. La morale juive est ainsi marquée par son légalisme.

La piété du Juif prend plusieurs formes : prière officielle ou personnelle, selon des formules fixées ou selon son inspiration, jeûne par humiliation, expiation ou pour obtenir des faveurs, œuvres de miséricorde ou de charité dont la pratique est une obligation morale à laquelle nul ne peut soustraire, pas même le pauvre. Toutes ces formes de piété manifestent un sentiment religieux profond et vivant, collectif et personnel. Elles traduisent le désir et la volonté d’honorer et de servir Dieu au-delà de tout formalisme.

Qu’est-ce que la Loi ?

La Loi regroupe l’ensemble des commandements qui se trouvent dans des livres sacrés regroupés aujourd’hui sous le nom de Pentateuque[9], dite aussi « Loi de Moïse », constitués de cinq livres : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. Ces livres ne sont pas des ouvrages de loi comme notre code civil. Les commandements sont en effet insérés dans le récit de l’histoire du peuple élu. Ils ne peuvent être compris s’ils sont séparés des liens que Dieu a établis à plusieurs reprises avec son peuple, c’est-à-dire de l’alliance entre Dieu et son peuple. Ce récit raconte aussi les merveilles et les miracles opérés par Dieu au profit de son peuple mais aussi les trahisons et les insoumissions de ce même peuple ainsi que les châtiments divins qu’il a subi en raison de ses péchés. L’alliance n’est donc pas un vain mot. Elle s’inscrit dans l’histoire et la mémoire. Elle engage la responsabilité des Juifs tant au niveau individuel que collectif.

Le Pentateuque raconte donc l’histoire de l’alliance entre Dieu et son peuple. Elle comprend aussi des enseignements fondamentaux sur Dieu Lui-même, tout ce que doit savoir ses fidèles. Il comprend aussi les clauses de l’alliance. Il précise les droits et les devoirs de chaque contractant ainsi que les conséquences en cas de non-respect. Elle implique la Loi dont la désobéissance a des conséquences sur l’ensemble du peuple. Inscrite dans l’histoire du peuple, la Loi est ainsi fondée sur l’alliance et sur ce que Dieu a fait. Par l’alliance, le peuple juif est assuré du soutien de Dieu. La Loi garantit donc la protection divine.

La Loi se fonde sur deux piliers : le respect de la foi en Dieu et la justice sociale. Le premier demande un renoncement aux autres divinités et une reconnaissance de sa souveraineté sur l’ensemble de la vie. Le second définit les droits de chacun. La justice est à appliquer sans distinction de classe sociale
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Que trouvons-nous dans la Loi ?

La Loi comprend 613 préceptes que le Juif doit observer. Nous pouvons distinguer plusieurs séries de règles. Un premier ensemble relève du domaine purement religieux. Il concerne les fêtes religieuses, les modalités des sacrifices, les devoirs et les privilèges des prêtres et des lévites, les motifs de souillure ou d’impureté, les rites de purification, le droit de refuge, etc. Le prophète Ézéchiel regroupe cet ensemble de lois sous l’expression de « loi de la Maison », c’est-à-dire celle du Temple. Ces règles ont une conséquence sur la vie quotidienne des Juifs et sur sa vie morale pour deux raisons. D’une part, les devoirs religieux sont fortement liés à la notion de pureté et à des obligations, notamment pour assister aux cérémonies et faire des sacrifices. Les modalités de pardon, nécessaire en cas de violation de la loi, y sont aussi définies.

Un troisième ensemble de règles porte sur les relations entre les individus au sein du peuple, de la tribu et de la famille. Elles régissent les activités sociales, politiques et judiciaires de la société. Elles fixent par exemple le repos du sabbat, les lois sur le mariage, l’alimentation, les droits de la femme, de l’époux, du propriétaire, les droits du salarié, le statut de l’esclavage, l’assistance des plus pauvres, l’existence de zone de refuge, l’interdiction du prêt à intérêt, les infractions et les peins associées, etc. Elles forment un véritable code civil et pénal du peuple juif. Parmi ces règles, certaines définissent ce qui est pur et impur.

La Loi comprend enfin le Décalogue sous plusieurs formes, simple dans la Table des Lois ou plus détaillée. C’est un véritable code moral, définissant les obligations, les devoirs et les interdits. Il est associé à des bénédictions et à des malédictions rattachées à son respect ou à sa désobéissance.

Aujourd’hui, les études bibliques répartissent ces règles sous forme de codes : le code de l’alliance[10], qui règle surtout la vie de la société, la loi de sainteté ou encore la loi sacerdotale et le code deutéronomique.
La Loi, volonté de Dieu


 
La Loi précise donc ce que Dieu attend de son peuple et la façon dont Il veut que son peuple vive, non seulement sur le plan religieux mais dans tous les domaines de la vie. Elle définit ainsi la morale. Elle fixe aussi les règles de la justice divine puisque c’est par la Loi que le peuple juif sera jugé. La Loi comprend en effet des bénédictions et des malédictions. Les unes sont données s’il persévère dans son obéissance, les autres s’il se détourne de ce que Dieu lui demande.

Pour le Juif, la Loi est sacrée, complète et parfaite en raison de son origine divine. Elle est l’expression de la volonté divine qui oblige tout Juif et concerne le peuple juif en son entier, une volonté transmise par la Sainte Écriture. « Vous avez ordonné que vos commandements soient gardés très exactement. Plût à Dieu que toutes mes voies soient dirigées pour garder vos justifications ! Alors je ne serai pas confondu, quand je fixerai mes yeux sur vos commandements. Je vous louerai dans la droiture de mon cœur, parce que j’ai appris les jugements de votre justice. Je garderais vos justifications : ne m’abandonnez pas entièrement. » (Psaumes, CXVIII, 4-8)

Parfois, la Loi est synonyme de Parole de Dieu. Elle est sa voix et le chemin qui mène vers Lui. « La loi du Seigneur est sans tache, elle convertit les âmes […] Les justices [11] du Seigneur sont droites, elles réjouissent les cœurs ; le précepte du Seigneur est plein de lumière, il éclaire les yeux. […] les jugements du Seigneur sont vrais, ils se justifient par eux-mêmes. » (Psaumes [12], XVIII, 8-10) Elle est même plus que cela. Elle est en effet pour Lui le signe sensible de l’amour de Dieu à son endroit. C’est pourquoi la Loi peut lui apparaître un joug léger. Les jugements du Seigneur « sont désirables au-dessus de l’or et de nombreuses pierres de prix, et plus doux que le miel et un rayon de miel. » Le Juif est donc soucieux et désireux de la connaître et de la transmettre à leurs enfants. « Chez nous, qu’on demande les lois au premier venu, il les dira toutes plus facilement que son propre nom. »[13]

La Loi imprègne donc la vie quotidienne du Juif, les activités privées, sociales et politiques. La Loi fait alors l’objet de méditation et d’études. Son étude est même un devoir supérieur à tout autre. Elle est en fait le noyau de la société juive. Elle la régisse sans distinction entre les activités privées, sociales et politique. Elle est la « Loi de vie ». Le peuple juif est donc appelé justement le peuple de la Loi. Finalement, « le peuple juif vivait de la Torah, avec la Torah, et pour la Torah. »[14]

Les prêtres, anciens maîtres de la Loi

« Si tu aperçois qu’un jugement […] est difficile et douteux, et que tu voies à tes portes que les avis des juges sont partagés, lève-toi, et monte au lieu qu’aura choisi le Seigneur ton Dieu. Et tu viendras vers les prêtres de la race Lévitique, et vers le juge qu’il y aura en ce temps-là ; tu les interrogeras, et ils te découvriront la vérité du jugement. » (Deutéronome, XVII, 8-9) À plusieurs reprises, le Deutéronome précise qu’il appartient aux prêtres d’interpréter la Loi et d’adapter les règles qu’elle prescrit. Les prêtres devaient répondre aux besoins auxquelles elle ne répondait pas tout en respectant ses principes, élaborant ainsi une sorte de jurisprudence.

Le Juif était alors dans l’obligation de suivre l’enseignement du prêtre au risque d’être châtié. « Tu feras tout ce qu’auront dit ceux qui président au lieu qu’aura choisi le Seigneur, et ce qu’ils t’auront enseigné, selon sa loi, et tu suivras leur avis, et tu te détourneras point à droite ni à gauche. Mais celui qui s’enorgueillira, ne voulant pas obéir au commandement du prêtre, qui, en ce temps-là, sera ministre du Seigneur, ton Dieu, ni à l’arrêt du juge, cet homme-là mourra, et tu ôteras le mal d’Israël.» (Deutéronome, XVII, 10-12)

Or, depuis la destruction du Temple et l’exil du peuple juif, les prêtres ont perdu ce rôle au profit des scribes ou docteurs de la Loi, les hommes du livre, désormais tenu de garder la Loi intacte et de la transmettre.

Les scribes et docteurs de la Loi, les nouveaux maîtres de la Loi



 
Au cours de la captivité, la synagogue est devenue une véritable institution[15]. Revenons en effet à l’histoire, en ce temps où le Temple, qui faisait la fierté du peuple juif, était détruit. Les Juifs ne pouvaient donc plus offrir à Dieu des sacrifices. Ils ont alors pris l’habitude de se réunir, au moins une fois par semaine, pour prier et entendre la parole de Dieu ainsi que des exhortations. Au retour de Palestine, les synagogues se sont multipliées dans toutes les villes. C’est ainsi que depuis leur déportation puis de leur retour en Palestine, les principaux acteurs de ces réunions dans les synagogues, c’est-à-dire les scribes, ont pris de l’importance au point de jouer le rôle des prêtres dans l’interprétation de la Loi. Parmi ces scribes, se détachent les docteurs de la Loi, encore appelé « rabbi », c’est-à-dire maître, aujourd’hui « rabbin », dont la tâche est d’enseigner la Loi.

Nous pouvons alors comprendre que si le Temple reste le seul lieu sacré par excellence, ou encore le centre de l’activité religieuse, dans lequel se succèdent les différentes cérémonies religieuses conformément aux prescriptions divines, lieu vers lequel aussi se tournent tous les regards et autour duquel la vie religieuse s’organise, les synagogues sont en fait les points centraux de la vie juive. Toute la famille, y compris les femmes, s’y rend les jours de sabbat et de fête. C’est donc au travers des scribes et des « rabbis » que le Juif apprend à observer et à aimer la Loi. Ils ont ainsi une grande influence auprès de la population juive.

La plupart de ces scribes sont de tendance pharisienne[16]. Ils étudient la Bible, la copient avec soin et rigueur, commentent et enseignent au peuple juif. En tant que maître et garant de la Sainte Écriture et de la tradition orale, ils sont consultés par les Juifs pour éclairer leur vie et répondre à toute sorte de questions. Les docteurs de la Loi sont réputés pour leur science et l’exactitude de leurs connaissances de la Loi. Enfin, leur influence s’explique aussi par leur réputation d’hommes pieux.

Ainsi, les scribes et plus particulièrement les docteurs de la Loi sont « entourés de respect et comblés d’honneurs pendant leur vie »[17]. Comme ils enseignent dans les synagogues, ils peuvent atteindre toute la population et modeler l’âme de tout Juif.

La tradition orale



 
L’ensemble des décisions et interprétations de la Loi proviennent ainsi de l’enseignement oral des docteurs de la Loi. Cet enseignement est considéré comme venant de Moïse en raison d’une chaîne interrompue de la tradition au travers des sages, appelé tannaïm [18]. La Mishna clôt cet enseignement. L’ensemble de cet enseignement oral, conservé en mémoire, constitue la tradition. Alors que la Loi écrite est fixée, intouchable, les scribes lui édifie un complément qui s’enrichit au gré des générations et dont la légitimité est fondé sur la chaîne interrompue de l’enseignement depuis Moïse.

Les prescriptions de la tradition orale ne viennent donc pas tous du texte sacré. Elles sont tirées de la Loi par conséquence ou par déduction. Certaines d’entre elles viennent aussi d’anciennes coutumes anciennes ou de la nécessité de répondre aux besoins du temps et à la faiblesse des hommes par l’usage d’une casuistique subtile. D’autres sont le résultat d’une exégèse poussée. C’est ainsi que les prescriptions auxquelles doivent se soumettre les Juifs se sont multipliées, devenant un lourd fardeau. En outre, le fait de les méconnaître est un péché aussi grave que mépriser les paroles de Dieu.

Conclusions

Profondément religieux, le peuple juif vit selon les commandements et les préceptes fixés par la Loi qui fixe un cadre de la vie quotidienne. Tout est orienté vers Dieu et l’accomplissement de sa volonté. Or la volonté divine est incarnée par la Loi, qui est alors au centre et au cœur de la vie juive et de toutes les préoccupations. Cependant, elle ne suffit pas pour répondre à tous les besoins. C’est ainsi que les scribes et docteurs de la Loi, qui en sont les garants et les interprètes, ont rajouté aux différents commandements et préceptes diverses règles afin de répondre aux besoins de leur peuple et aux divers cas de conscience au point d’enfermer le Juif dans un véritable maillage de prescriptions et d’interdits.

Salomé, Gustave Moreau
Ainsi, la morale juive ne peut qu’être profondément, intimement religieuse, fortement pratique et vécue dans le quotidien sous le regard tourné vers Dieu. Si elle a connu quelques variations au cours du temps, marquées par l’influence des scribes au détriment des prêtres, elle demeure encore vive et puissante au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ en dépit des drames que le peuple juif a connus.

Or, la morale juive est toujours menacée. Le peuple juif vit sous l’occupation romaine, c’est-à-dire païenne. Depuis leur retour de la captivité, la culture hellénique s’est aussi étendue et elle s’est encore affermie en Palestine avec Hérode le Grand et ses fils. Des villes sont dédiées aux Empereurs, abandonnant leur nom juif. À Jérusalem, au cœur de la ville sainte, Hérode a implanté un théâtre. L’hellénisme n’est pas seulement des pierres qui s’élèvent. C’est aussi un ensemble de mœurs, une morale particulière. Enfin, les Juifs ne résident pas uniquement en Palestine. Nombreux sont ceux qui vivent dans des citées au milieu des païens. Ce contexte hostile et dangereux n’est pas sans influence sur la morale juive.


Notes et références
[1] Voir Émeraude, janvier et février 2020, articles « La morale antique (3) : pessimisme et insatisfaction morale », « Les mœurs antiques (1) : avortement et exposition des enfants », « Les mœurs antiques (2) : les actes homosexuels », « Les mœurs antiques (3) : l’esclavage ».
[2] Voir Émeraude, mars 2015, articles « Le temps de Notre Seigneur Jésus-Christ » réparti en trois articles portant sur les partis religieux et politiques, la vie religieuse et la situation politique. Voir aussi avril 2015, « La pensée religieuse juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ » ou encore « Judaïsme, christianisme : continuité, rupture ? ».
[3] Hérode le Grand règne à partir de 37 avant Jésus-Christ.
[4] J. Klausner, Jésus de Nazareth, 1933.
[5] Voir Émeraude, février 2015, article « Notre Seigneur Jésus-Christ : le témoignage des Juifs ».
[6] Voir Émeraude, février 2015, article « Notre Seigneur Jésus-Christ : le témoignage des Juifs ».
[7] Archéologue Yigaël Yadin cité par Pierre Vidal Naquet, propos recueillis par Florence Groshens dans Conférence.
[8] Hans Joachim Scoeps, Etienne Trocmé, Jésus et la Loi juive,
[9] Pentateuque, terme forgé par les Juifs grecs, signifiant « cinq » (« penta ») « fabriquer, faire, forme » (« teuchos »). Au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ, et cela depuis Esdras, les cinq sont regroupés sous le terme de « Torah » dont le sens premier est « enseignement ». C’est plus tard, et sous l’influence de la version grecque de la Bible, qu’elle a pris le nom de « Loi ».
[10] Le code de l’alliance reprend surtout les prescriptions définies dans l’Exode (XX, 22-23). La loi de sainteté est plutôt disséminée dans le Lévitique. Le code deutéronomique porte sur le Deutéronome.
[11] Les « justices » désignent les commandements et les préceptes selon l’hébreu, c’est-à-dire la loi mosaïque. Voir référence.
[12] Bible selon la Vulgate, traduit et annotée par l’abbé S.J. Glaire, notes complétées par F. Vigouroux, Nouvelle édition, éditions D.F.T., 2002
[13] Joseph Flavius, Contre Apion, Livre II, XVIII, §178, trad. par Léon Blum, Publications de la société des études juives, Œuvres complètes de Flavius Joseph, tome septième, éditeur Ernest Leroux, 1902.
[14] A. Tricot, Initiation biblique, Introduction à l’étude de la Sainte Écriture, 7ème partie, chapitre XX, III, 5.1 publiée sous la direction de A. Robert et A. Tricot, Desclée & Cie,  1938.
[15] Voir Émeraude, mars 2015, article « La Terre sainte au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (2) : la vie religieuse. »
[16] Voir Émeraude, mars 2015, article « La Terre sainte au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (2) : les partis religieux et politiques »
[17] A. Tricot, Initiation biblique, Introduction à l’étude de la Sainte Écriture, 7ème partie, chapitre XX, III, 5.2.
[18] Tannaïm provient d’un terme judéo-araméen, signifiant répétiteur.