" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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vendredi 24 mai 2013

Sir Francis Galton, le père de l'eugénisme moderne

« L’eugénisme de Galton est un programme de sélection artificielle pour produire une race humaine supérieure » [1]. 


Sir Francis Galton (1822-1911) a utilisé le premier le terme d’eugénisme en 1883 [2]. A ce titre, il est reconnu comme le père de l’eugénisme moderne. Il a inspiré les politiques eugénistes et a fait développer l’eugénisme britannique. Saisi par la théorie de l’évolution de Darwin, son cousin, il est convaincu que l’homme peut continuer la sélection naturelle par la science. Cependant, sans lui enlever la paternité de l’eugénisme moderne, il faut bien avouer que depuis deux siècles, les théories eugénistes se sont bien développées et lui ont fourni les bases intellectuelles nécessaires dont il avait probablement besoin. Cet article a pour but de vous faire connaître le père de l’eugénisme moderne… 



Galton est un homme de science britannique du XIXème siècle, un « génie victorien »[3], « un génie à l’état pur » [4]. Il a foi en la science, et particulièrement dans la statistique, la mesure, le nombre. Sa fiche signalétique sur Wikipédia est exemplaire : « anthropologue, explorateur, géographe, inventeur, météorologue, proto-généticien, psychométrique et statisticien ». Parmi ses exploits, nous pouvons en effet signaler la découverte du caractère unique des empreintes digitales et l’usage qu’on pouvait en faire en criminologie, la mise au point du procédé de « photographie composite » [5], à l’origine des méthodes actuelles de morphing [6], la fondation de la psychométrie [7], l’invention de méthodes statistiques, notamment en psychologie, la découverte de nouvelles lois de probabilité, etc. 


Il est incontestablement un homme brillant qui touche à tout. En étudiant de plus près ses découvertes, nous pouvons constater qu’elles tournent en fait presque toutes vers un même sujet : la mensuration biométrique. Il est en effet « l’apôtre de la quantification » [8]. Il est surtout fasciné par les statistiques, « cette science pleine de beauté et d’intérêt » [9]. « Galton avait une tournure d’esprit essentiellement mathématique et statistique, il adorait compter » [10]. 



A partir d’observations biologiques, il identifie des caractères identitaires mesurables de l’individu puis les mesure pour en dresser un portrait générique physio-psychologique. Il applique ensuite la théorie des probabilités et les méthodes statistiques sur ces données et finalement sur l’homme. Ainsi peut-il inventer « l’homme-moyenne », classer les êtres humains et les hiérarchiser … 



Galton est un évolutionniste convaincu. La publication de L’Origine des Espèces de Darwin est une révélation pour lui. La théorie de l’évolution lui permet d’envisager que les talents, les facultés intellectuelles, les caractères psychologiques et physiques sont le résultat de l’évolution. Plus besoin de faire intervenir Dieu… En outre, il est convaincu que les qualités physiques et intellectuelles sont héréditaires, l’environnement jouant un rôle secondaire. La science serait-elle donc capable de les contrôler ? 

Les inégalités, notamment sociales, sont donc naturelles et s’expliquent par des facteurs héréditaires. « Selon Galton et ses contemporain, la pauvreté correspond à un état biologique : il est pauvre car il est déterminé biologiquement ainsi » [11]. Si la qualité d’un homme est finalement biologique, il est alors possible de l’améliorer biologiquement. « Quand j’eus compris que l’hérédité des qualités mentales, sur lesquelles j’avais fait mes recherches, était réelle, et que l’hérédité était un moyen de développer des qualités humaines, beaucoup plus puissant que le milieu, je désirai explorer l’échelle des qualités dans des sens différents, en vue d’établir dans quelle mesure l’enfantement, tout au moins théoriquement, pouvait modifier la race humaine. Une nouvelle race pouvait être créée, possédant en moyenne un degré de qualité égal à celui rencontré jusqu’ici dans les cas exceptionnels » [12]. L’eugénique est le moyen, selon Galton, de créer cette « nouvelle race ». 




L’eugénisme est la « science de l’amélioration de la race qui ne se borne nullement aux questions d’unions judicieuses, mais qui, particulièrement dans le cas de l’homme, s’occupe de toutes les influences susceptibles de donner aux races les mieux douées un plus grand nombre de chances de prévaloir sur les races les moins bonnes » [13]. Il s’agit avant tout d’étudier tout ce qui permet de promouvoir les désirables. Sa définition prend aussi en compte les facteurs héréditaires et environnementaux. Il ne se borne pas au contrôle des mariages et des unions. 
En 1904, Galton propose une autre définition : « étude des facteurs socialement contrôlables qui peuvent élever ou abaisser les qualités raciales des générations futures, aussi bien physiquement que mentalement » [14]. La deuxième définition est plus précise et restrictive. Elle prend désormais en compte tout ce qui touche les indésirables. Elle définit la nature de ses qualités : physique et mentale. Enfin, la dernière définition restreint l’eugénisme au champ social… La « race » peut donc s’élever en étudiant et en manipulant les qualités physiques et morales en vue des désirables au détriment des indésirables… 

Galton propose d’appliquer à l’homme la sélection artificielle puisqu’elle est efficace dans la reproduction des animaux. « L’amélioration du cheptel humain ne posait aucune difficulté insurmontable » [15]. On peut « obtenir par une sélection attentive, les races de chiens et de chevaux dotées de qualités spéciales […] et qu’il serait souhaitable de produire une race humaine supérieurement dotée par les moyens semblables » [16]. L’eugénisme ne se borne pas à étudier ; il est destiné à trouver des solutions pratiques, concrètes, efficaces pour parvenir à l’objectif fixé : créer une race humaine supérieure

Il est aussi un moyen de garantir la puissance de l’Angleterre. L’eugénisme permettra en effet de lutter contre la dégénérescence des élites, les « désirables », que constituent les ingénieurs, les médecins, les professions libérales, les hommes d’État, etc. Il doit encourager la reproduction des élites et freiner la reproduction des faibles. 

Mais pour être efficace, l’eugénisme doit apparaître comme un état d’esprit. Pour cela, Galton propose de faire de l’eugénisme une religion « laïque, substitut scientifique aux religions officielles », prônée par « une sorte de clergé scientifique » et d’« interdire sévèrement toutes les formes de charité sentimentale qui sont nuisibles pour la race » [17]. Elle développera néanmoins « les liens de l’espèce », « prend en considération les familles et les sociétés dans leur entièreté », « étend la philanthropie aux générations futures ». 

Le but de Galton est donc de faire de l’eugénisme une discipline scientifique à part entière et de l’introduire « dans la conscience nationale comme une religion ». Pour cela, il intervient dans des conférences, fonde plusieurs revues, stimule la création de sociétés eugéniques, crée un laboratoire… La prudence et de la discrétion sont aussi nécessaires. « Il est avant tout nécessaire, pour que les progrès de l’eugénisme soient couronnés de succès, que ses défenseurs procèdent avec discrétion et ne prétendent pas à une efficacité plus grande que celle que le futur pourrait confirmer » [18]. 

Pour appliquer son programme eugéniste, fallait-il encore prouver qu’effectivement les facultés intellectuelles étaient héréditaires pour que la sélection puisse agir. Ne seraient-elles pas plutôt sensibles aux facteurs environnementaux, au climat, à l’éducation, à la religion, au régime politique, à la richesse, etc. ? Par la statistique, il tente de distinguer et d’évaluer les parts respectives de l’hérédité et de l’acquis. Il cherche alors par tous les moyens de collecter des données statistiques d’anthropométriques tant physiques que psychologiques. Il mènera notamment des enquêtes par des questionnaires biaisées [19]. Il fonde un Laboratoire d’anthropométrique pour encourager la collecte d’informations… 

« L’opposition radicale entre hérédité et environnement était une idée propre à Galton tout à fait originale pour l’époque » [20]. On pensait à l’époque que toute variation héréditaire était d’abord variation acquise. L’enfant ressemble à ses parents car il provient d’eux. Avec la théorie d’évolution de Darwin, certains scientifiques pensent qu’il n’y a plus réellement de distinction entre les deux facteurs de variation que sont l’hérédité et l’environnement. Plus exactement, il y a interdépendance. « Il n’y a pas de séparation stricte entre deux systèmes de causalité distincts : ce qui environnemental, acquis, peut devenir progressivement héréditaire, et inversement, ce qui est héréditaire peut être transformé sous l’action de l’environnement » [20]. Ces deux facteurs finissent par se confondre à long terme. Telle était en particulier la théorie d’Alphonse de Candolle, un adversaire de Galton. 

Pour prouver sa théorie, Galton distingue vigoureusement deux composantes dans la constitution de l’organisme : la « nature » et la « nurture ». Un caractère est dit naturel s’il était héréditaire, c’est-à-dire susceptible d’évoluer. La « nurture » regroupe l’ensemble « des conditions externes à l’espèce, aussi bien physiques que culturelles : nourriture, climat, éducation, environnement socioculturel, etc. » [20]. Cela signifie que les variations sous l’effet de la « nurture » devaient être pratiquement sans effet sur la « nature » de l’organisme ou de sa lignée. L’enfant ressemble à ses parents car ils sont les produits d’une cause commune sous-jacente. Ainsi, selon Galton, la continuité des lignées embryonnaires explique seule les qualités de l’individu. Par conséquent, la volonté personnelle ne permet pas de les acquérir. « Je ne supporte pas l’hypothèse parfois exprimée, et souvent sous-entendue, surtout dans les contes écrits pour apprendre aux enfants à être sages, que les bébés naissent pratiquement semblables et que les seules actions créatrices de différence entre garçon et garçon, et entre homme et homme, sont les attentions soutenues et l’effort moral » [21]. Le déterminisme individuel précède la naissance ; l’eugénisme est justifié… 

Ainsi, armé de multiples données qu’il a collectées et des outils de la statistique, Galton tente de montrer que pour faire perfectionner l’espèce humaine, l’éducation est impuissante et qu’il faut agir biologiquement sur l’homme. La solution est donc uniquement d’ordre biologique. Or sa théorie se développe au moment où les « élites » occidentales semblent percevoir une dégénérescence de l’homme occidental et craint la perte de son hégémonie sur le monde. En outre, les dépenses liées aux mesures sociales sont de moins en moins appréciées. L’eugénisme, une solution pertinente pour les"élites" ?… 



Références
[1] D. Aubert-Marson, Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme, revue M/S Médecine Sciences, juin – juillet 2009, n° 25., http://mon.univ-montp2.fr/.
[2] F. Galton, Hereditary Genius : Inquiries into Human Faculty and its Development, 1869. 
[3] Forrest, DW Galton : the life and work of a Victorian genius, 1974, dans D. Aubert-Marson, Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme.
[4] Kevles Dj., Au nom de l’eugénisme, 1995, dans cité dans [1]
[5] A partir d’une multitude de clichés individuels, on peut isoler une physionomie typique et on parvient à un portrait type. 
[6] Technique consistant à « transformer de la façon la plus naturelle et la plus fluide un dessin initial vers un dessin final » (Wikipédia). Elle permet de transformer un visage en un autre, par exemple pour simuler le vieillissement.
[7] « L’art d’imposer la mesure et le nombre sur les opérations de l’esprit, comme dans la pratique de déterminer les temps de réaction des différentes personnes » (Francis Galton, Brain, 1879, www.w3.uohpsy.univ-tlse2.fr). 
[8] Gould, cité dans [1]
[9] F. Galton, cité dans [1].
[10] Thuillier, P. Galton, un grand bourgeois de la science. La Recherche 1975 cité dans cité dans [1]
[11] D. Aubert-Marson, Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme
[12] F. Galton, Mémoires, cité dans [1]
[13] F. Galton, Hereditary Genius : Inquiries into Human Faculty and its Development, cité dans [1].
[14] F. Galton, cité par Abbé Arnaud Sélégny, article « L’ère chrétienne » dans les Cahiers Saint Raphaël, Eugénisme : trier les hommes, n°91, Juin 2008. 
[15] F. Galton, Hereditary Genius : Inquiries into Human Faculty and its Development, dans D. Aubert-Marson, Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme
[16] F. Galton, Hereditary Geniuscité dans [1]
[17] F. Galton, The Americain Journal of Sociology, 1905, cité dans [1]
[18] F. Galton, Essays in eugenics, 1909, cité dans [1]
[19] Charles Lenay montre en effet que l’enquête mené par F Galton est biaisée dans Francis Galton : inné et acquis chez les grands hommes de la Société royale de Londres dans Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 6, fascicules 1-2, 1994, http://www.persee.fr. 
[20] Charles Lenay, Francis Galton : inné et acquis chez les grands hommes de la Société royale de Londres 
[21] F. Galton, Hereditary Genius : Inquiries into Human Faculty and its Development, 1869, réédition 1962, Charles Lenay, Francis Galton : inné et acquis chez les grands hommes de la Société royale de Londres.

lundi 20 mai 2013

La loi de complexification, une erreur de perception



Teilhard et ses disciples prétendent concilier le christianisme avec la science moderne, et plus spécialement avec l’évolutionnisme, à partir d’une théorie étrange mêlant sciences, philosophie et religion. Or la loi de complexité sur laquelle elle est fondée est remise en cause par les évolutionnistes eux-mêmes mais également par les sciences. Les principes de la théorie évolutionniste, appuyées par les découvertes scientifiques, notamment génétiques, ne peuvent en effet donner du sens à l’histoire de la vie. Suivre cette voie est imprudent et dangereux. Elle ne peut que nous éloigner de la science...


La science ne peut donner du sens à la vie. C’est pourquoi le scientifique évolutionniste et épistémologue Stephen Jay Gould [1] s’oppose de manière virulente à tous ces évolutionnistes inconséquents qui persistent dans cette voie. Il est aussi un « adversaire acharné de Teilhard » [2] pour d’autres raisons. Certes, nous pouvons ne pas être d’accord avec sa vision du monde et son interprétation scientifique mais nous ne pouvons pas ne pas l’entendre, surtout lorsqu’il dénonce le mythe du progrès… 


Dans L‘Éventail de la vie, Gould se demande en quoi le progrès caractérise-t-il l’histoire de la vie. Comment pouvons-nous voir une tendance dans les multiples variations qui affectent la vie ? Cette tendance vient-elle de notre perception ou d’une cause extérieure ? Serait-elle en effet le résultat d’un préjugé ou de nos connaissances ? Le scientifique a en effet le mérite de poser de bonnes questions sur un sujet si complexe. Il se demande avant tout si l’idée de progrès est une réalité ou le fruit de notre conscience. Si nous sommes plutôt victimes de nos préjugés, alors comment pouvons-nous nous tromper en dépit de nos connaissances scientifiques ? Sa réflexion est intéressante car elle nous montre comment une idée parvient à dominer les esprits en dépit de sa fausseté. 

Première erreur : considérer un point particulier d’un système pour le système lui-même 

Selon Gould, l’erreur principale est de se focaliser sur un point spécifique d’un système tout en le considérant comme représentatif du système lui-même. Prenons un exemple. Regardons les images des manuels scolaires qui décrivent de manière chronologique l’évolution de l’homme à partir d’une souche unicellulaire. A partir d’un schéma simple, nous visualisons l’histoire de la vie selon une succession de transformations : cellules, bactéries, poissons, reptiles, mammifères, primates, hommes. Teilhard rajoute l’atome, la molécule, les corps organiques, etc. Dans cette série, les choses deviennent apparemment plus complexes. Encore faut-il définir ce qu’est la complexité, mais c’est un autre sujet. Néanmoins, nous penserons qu’effectivement, la vie semble se complexifier depuis la cellule jusqu’à l’homme ou depuis l’atome jusqu’à nous. L’image porte donc admirablement l’idée de complexification de la vie… 


Posons-nous de bonnes questions. Que représente cette chaîne dans l’arbre de la vie selon la théorie de l’Évolution ?... Une petite lignée insignifiante au regard de l’ensemble des organismes vivants, une lignée négligeable du point de vue chronologique et quantitatif. Objectivement, pouvons-nous en effet caractériser l’histoire de la vie par cette seule lignée ? Qu’est-ce qu’en effet cette lignée par rapport à toutes celles qui ont donné lieu à la biodiversité ?... Elle est en outre singulière puisque nous y sommes inclus. 


L’image biaise en fait la réalité. Elle ne représente pas l’histoire de la vie mais une aventure particulière, celle d’une lignée particulière. Pouvons-nous alors croire qu’elle est représentative de l’histoire de la vie ? Ne représente-t-elle pas plutôt une vision anthropologique de la vie ? Une vie entièrement tournée vers l’homme ? L’homme au centre de la vie… Elle s’appuie en effet avant tout sur une conviction, un présupposé : l’homme est l’apogée de la vie. Or, n’est-ce pas ce que certains évolutionnistes essayent de prouver ? La foi peut nous le dire, non la science. Teilhard élabore sa théorie non sur des principes scientifiques mais bien sur ses propres conceptions religieuses ou philosophiques.

« Nous sommes certes les détenteurs d’une extraordinaire invention de l’évolution appelée conscience […]. Mais comment tenir cette invention pour l’aboutissement suprême d’une dynamique fondamentale de la vie alors que 80% des organismes multicellulaires […] connaissent un magnifique succès évolutif et ne manifestent au cours du temps aucune tendance à la complexité neurologique […] ? » [3]. 


Finalement, en focalisant l’attention sur des particularités et en cherchant à les traduire sur un ensemble très vaste, sur toute l’histoire de la vie, le mythe du progrès finit par s'imposer. C’est la faiblesse du raisonnement inductif, si caractéristique de certains scientifiques empiristes. Nous avons déjà évoqué cette erreur dans la théorie originelle de l’évolution : la théorie restreinte a été généralisée à l’ensemble de la vie [4]. Teilhard applique aussi ce principe. Ce qui est vrai chez les uns peut être aussi être appliqué chez les autres quelle que soit leur nature [5]. C’est méconnaître absolument la complexité et la diversité de la vie… Cette erreur porte parfois le nom de réductionnisme

L’orgueil à la source du mythe du progrès ? 

Gould voit dans cette vision anthropocentrique le signe de l’arrogance humaine. « Nous nous raccrochons au progrès […] parce que nous sommes pas encore prêts pour la révolution darwinienne et qu’il est notre meilleur espoir de préserver notre arrogance dans un monde en évolution. Telles sont, à mon sens, les seules raisons qui expliquent pourquoi l’argument du progrès, malgré sa pauvreté et son invraisemblance, conserve aujourd’hui une telle emprise sur nous » [6]. Le mythe du progrès dans l’évolution est « le produit d’un préjugé social et d’un espoir psychologique », et non le résultat d’observations scientifiques. Ce n’est que pure illusion…



La foi explique la place particulière et privilégiée de l’homme dans l’œuvre de la Création mais rejette la vision anthropologique de la vie. Nous ne pouvons pas nous appuyer sur la science pour y croire. La science peut nous révéler la beauté de l’œuvre et nous aider à y voir un chef d’œuvre. « Quand j’étais jeune, j’étais croyant par tradition car ma famille l’était. C’est ainsi que, petit à petit, mon activité scientifique a approfondi ma foi » [7]. Car « la beauté du monde est un signe. Or, la science, pour moi, dévoile cette beauté du monde ». La science peut témoigner mais elle est incapable de donner du sens. 

Vision trompeuse de l’histoire de la vie… 



« De nombreuses régressions sont survenus en chemin, mais la moyenne globale au cours de l’histoire de la vie s’est déplacée du simple et du rare vers le plus complexe et le plus nombreux. Durant le dernier milliard d’années, les animaux ont dans l’ensemble évolué vers le haut en termes de taille du corps, de techniques d’alimentation et de défense, de complexité comportementale et cérébrale, d’organisation sociale et de précision dans la maîtrise de l’environnement. […] Le progrès est donc une propriété de l’évolution de la vie dans son ensemble […]. Il serait absurde de nier tout cela » [8].

Il serait en effet absurde de nier que la vie soit plus diverse et complexe qu’à l’origine, si évidemment on croit à l’évolution. Mais aujourd’hui, selon Gould, les évolutionnistes savent que l’histoire de la vie est « un buisson absolument touffu comprenant aujourd’hui d’innombrables ramilles ; et non une autoroute ou une échelle avec un sommet » [9]. La vision de la vie change profondément si nous oublions cet ensemble diffus et si nous nous focalisons sur une lignée, c’est-à-dire sur une zone particulière d’un système fortement complexe. 

Autre erreur : confondre conséquences et causes 

La science montre la diversité de la vie par d’innombrables variations aussi bien dans le temps que dans l’espace. Pour essayer de bien saisir les mécanismes qui ont donné lieu à la biodiversité, on recherche peut-être une tendance dans ce qui n’est peut-être qu’un ensemble de variations aléatoires, d’événements sans relations. Car on veut créer du sens dans ce qu’est finalement que du non-sens. En clair, l’erreur n’est-elle pas de confondre ce qu’on voit et ce qui l’a produit, les conséquences avec les causes ? Ce n’est pas parce que l’homme semble plus complexe qu’un poisson et que ce dernier est plus ancien que l’homme que nous pouvons affirmer que cette complexité a été voulue. Nous constatons le fait mais nous en ignorons la cause par cette simple observation… 

Mais me direz-vous, selon les thèses évolutionnistes, à l’origine, le monde était peuplé d’organismes monocellulaires et aujourd’hui, nous voyons se déployer les mammifères et les hommes, êtres beaucoup plus complexes. Certes, … mais aujourd’hui encore la grande majorité des organismes sont encore unicellulaires. En outre, comment voulez-vous faire évoluer un tel organisme ? Il ne peut que se complexifier ou disparaître si vous voulez le faire évoluer. La complexité peut simplement être une conséquence passive du développement de la vie. 

La biologie et la génétique nous apprennent aussi que l’organisme ne peut évoluer que « prudemment », dans des conditions très précises. Toute variation trop importante peut en effet lui être fatale. Des modifications de gènes peuvent par exemple entraîner l’arrêt du développement d’un embryon. Toute vie est en effet en quelques sortes encadrées par des barrières qu’elle ne peut pas dépasser sans périr. La limite droite au-delà de laquelle il n’est plus possible d’évoluer pourrait être considérée par erreur comme une finalité alors qu’elle n’est qu’une barrière infranchissable. Et ces limites empêchent finalement toute évolution, encore moins toute tendance… 




Un système peut évoluer uniquement que dans un sens et jusqu’à un certaine limite. La moyenne des variations observées pourra croître vers cette limite et donnera l’impression qu’effectivement, elle suit une tendance. Gould choisit un autre exemple dans le sport. Les sportifs atteignent rapidement des records dans une discipline puis progressivement, ils s’approchent peu à peu d’un plafond infranchissable. Si nous n’observons que les élites, nous verrons en effet que les progrès s’affaiblissent mais si notre regard porte sur l’ensemble des sportifs, nous verrons peut-être des progrès significatifs. Nous nous plaindrons de l’absence de record alors qu’en réalité, le niveau d’ensemble a progressé. Se focaliser uniquement sur les élites en oubliant les limites des capacités humaines donne une interprétation erronée de la réalité. 

Une vision faussée par des erreurs d’interprétation et l’emploi d’outils statistiques inadaptés 

Autre erreur de perspectives encore plus flagrantes auxquelles nous sommes peut-être plus intéressés. Les statistiques… Prenez une population de garçons de même taille. Nous voulons savoir s’ils deviennent obèses avec le temps. Ils pèsent en moyenne ce que nous pouvons attendre. Cinq ans plus tard, la moyenne dépasse dix kilos du poids attendu. Que pouvons-nous en conclure ? Que l’obésité est une tendance chez les garçons actuels ? Certains de ses enfants, une minorité peut-être, seront peut-être obèses quand d’autres poursuivront normalement leur croissance, voire maigriront. Devons-nous conclure de manière générale à l’obésité de l’ensemble ? La distribution des variations nous permettra en fait de mieux percevoir la réalité. La moyenne est en effet nettement insuffisante et trompeuse dans de nombreux cas. La statistique possède d’autres mesures plus pertinentes adaptées à la situation. « Le choix correct repose sur une connaissance de tous les facteurs en jeu … et sur une foncière honnêteté ». Or connaître tous les facteurs en jeu revient à connaître le système étudié. Pouvons-nous alors honnêtement les connaître dans le cas qui nous intéresse : l’histoire de la vie ? Pourtant, combien de fois jugeons-nous uniquement sur la moyenne, comme ces évolutionnistes qui vous donnent en moyenne l’évolution des dimensions crâniennes des primates pour prouver qu’elles n’ont cessé de grandir ? 




Posons-nous encore une question de bon sens. Sur quelles données pouvons-nous fonder la loi de complexification ? Comment pouvons-nous mesurer l’"évolution" de la boîte crânienne des primates depuis leur « apparition » ? Comment peut-on suivre l’évolution de la complexité neurologique des organismes vivants depuis quelques milliards d’années ? Par les fossiles ? Or les fossiles sont déjà en nombre insuffisants pour justifier la théorie de l’évolution. Il n’est pas en fait possible d’avoir des mesures statistiques adéquates. Et les neurones ne se fossilisent pas [10]. Nous savons aussi combien les fossiles sont si peu bavards. Selon Gould, « au-delà des deux premières transitions, aucun organisme de cette séquence n’est un ancêtre direct de l’organisme suivant » [11]. C’est le problème des chaînons manquants [12]. En clair, nous n’avons pas suffisamment de données statistiques fiables pour bâtir des mesures adaptées. Notre perception ne peut qu’en être biaisée. Tout graphique statistique fausse la réalité… 

Autre erreur : tendance à construire du sens là où il n’y a aucun sens… 

Gould explique cette erreur par une tendance bien humaine : celle de raconter une histoire. « Nous aimons forger des histoires et sommes nous-mêmes le produit de l’histoire » [13]. Devant des faits qui se succèdent sans relations apparentes, nous essayons d’en fabriquer du sens. Laissez un enfant regarder un film qu’il ne pourra pas comprendre. Et pourtant, à partir des images qu’il verra, il pourra peut-être vous raconter une histoire, différentes de celle du film, une histoire construite selon sa propre cohérence… 

Il parle d’une autre tendance bien humaine : « notre puissant désir d’identifier des tendances nous conduit souvent à déceler un mouvement qui n’existe pas ou à invoquer des causes dépourvues de fondement » [14]. La tendance évidente n’est peut-être qu’une suite d’événements aléatoires, de circonstances fortuites… 


Pour donner du sens à la vie, la saisir de manière impartiale dans toute sa réalité, ce que nous ne savons pas faire… 


Gould montre dans son ouvrage, par quelques exemples judicieux, que nos interprétations sont finalement biaisées par notre regard. Nous croyons parfois voir une tendance dans un ensemble de variations quand en réalité, elles ne suivent aucune direction. « Cette erreur commune réside dans le fait que nous pensons une tendance comme le mouvement d’une entité dans une certaine direction, alors qu’elle peut être la conséquence secondaire d’un accroissement ou d‘une diminution des variations au sein d’un système, de l’ouverture ou de la fermeture de l’éventail des possibles » [15]. Nous avons peut-être tendance à oublier de considérer le système dans son ensemble et à porter notre attention de manière partisane sur une partie non représentative de ce système… 

Pour identifier une tendance dans un ensemble de variations, il est donc nécessaire de saisir tout l’ensemble et de connaître le système dans sa totalité. Or la science est non seulement incapable de saisir toute la réalité mais aussi elle reste attachée au système, qu’elle étudie toujours de manière subjective [16]. En clair, nous ne pouvons pas percevoir de nous-mêmes le moindre sens dans l’histoire de la vie, que nous soyons évolutionnistes ou non. 

S’il faut appréhender l’ensemble du système pour identifier un sens à son évolution globale, il faut en effet d’abord s’extraire de ce système. Or l’homme en est aussi incapable puisqu’il en est un élément indissociable. Par la foi, nous savons cependant que Dieu est hors de l’Univers. Lui-seul peut donc nous répondre… Si nous voulons trouver un sens à l’histoire de la vie, il ne faut donc pas se tourner vers la science mais vers Dieu, c’est-à-dire vers une Révélation… 

Cette erreur de perception n’est pas spécifique à la science. Elle peut toucher tout domaine de connaissances. Si nous nous focalisons sur un verset de la Sainte Écriture ou sur l’enseignement d’un Père de l’Église en oubliant le tout auquel il appartient, nous arrivons rapidement à des contre-sens, à des malentendus, à des erreurs. Ainsi, faut-il se tourner vers l’autorité qui dispose de cet enseignement complet et fiable… 



Références
[1] Stephen Jay Gould (1941-2002), paléontologue américain, professeur de géologie et d’histoire des sciences à l’université de Harvard. Il a écrit de nombreux ouvrages de vulgarisation sur l’évolution. Il a fondé la théorie des équilibres ponctués. 
[2] Gould a accusé Teilhard dans les années 80 d’être un des acteurs du scandale de l’homme de Pilttdown. Il le considérait comme un faux savant. Voir Émeraude, novembre 2012, article « La scandaleuse affaire de l’homme de Piltdown ».
[3] Stephen Jay Gould, L’Éventail du Vivant, chapitre1. 
[4] Émeraudedécembre 2012, article « micro-évolution, macro-évolution »
[5] Émeraude, janvier 2013, article « les grands principes de Teilhard ». 
[6] S. J. Gould, L’Éventail du Vivant, chapitre 2. 
[7] Jean Kovalesky, spécialiste d’astronomie, spécialiste en mécaniste céleste, membre de l’Académie des sciences, entretien dans la revue Ciel et Espace, mai 2013. 
[8] E. G. Wilson, La Diversité de la Vie, Odile Jacob, 1993, traduction de The Diversity of Life, 1992, cité dans S. J. Gould, L’Éventail du Vivant
[9] S. J. Gould, L’Éventail du Vivant, chapitre 2. 
[10] On considère en fait que la complexité du cerveau est proportionnelle à sa taille et donc à la taille de la boîte crânienne. 
[11] S. J. Gould, L’Éventail du Vivant, chapitre 14. 
[12] Voir Émeraude, novembre 2012, article « Uniformitarisme et catastrophisme ». 
[13] S. J. Gould, L’Éventail du Vivant, chapitre 3. 
[14] S. J. Gould, L’Éventail du Vivant, chapitre 3. 
[15] S. J. Gould, L’Éventail du Vivant, chapitre 3. 
[16] Notre propre mesure modifie ce que nous mesurons à un certain niveau de mesure. Nous sommes en quelques sortes nous-mêmes « juge et partie ».

jeudi 16 mai 2013

La loi de complexification, une erreur scientifique

Évolutionniste convaincu et optimiste, le Père Teilhard de Chardin a tenté d’intégrer l’évolutionnisme dans le christianisme au point de vouloir le révolutionner par d’audacieuses innovations. Il souhaite un « changement de priorités » dans l’enseignement et la doctrine chrétienne : le christianisme doit être prioritairement centré sur les relations entre le Christ et l’Univers. Une telle christologie finit par éclipser l’œuvre de la Rédemption, devenue alors secondaire. Le changement de vision qu’il réclame ébranle en profondeur tout le christianisme. 

Retour à la loi de complexification, principe fondamental du teilhardisme 


Pour justifier sa théorie si lourde de conséquences, Teilhard s’appuie sur un principe scientifique : la loi de complexification : « l’Évolution de la Matière se ramène, dans les théories actuelles, à l’édification graduelle, par complication croissante, des divers éléments reconnus par la Physico-chimie. […] Cette découverte fondamentale que tous les corps dérivent, par arrangement d’un seul type initial corpusculaire, est l’éclair qui illumine à nos yeux l’histoire de l’Univers. A sa façon la Matière obéit, dès l’origine, à la grande loi biologique (sur laquelle nous aurons sans cesse à revenir) de complexification » [1]. Toute chose évolue vers un état plus complexe au fur et à mesure du temps. 




Qu’est-ce que la « complexité » selon Teilhard ? « Par « complexité» d'une chose nous entendrons, si vous voulez bien, la qualité que possède cette chose d'être formée d'un plus grand nombre d'éléments, plus étroitement organisés entre eux ». La complexité au sens de Teilhard est concentration et organisation, ou encore unification. La vie évoluerait en se concentrant « en formes toujours plus organisées de Matière ». Ainsi la matière serait-elle passée du Multiple à l’Unité, ou encore selon ses propres termes, le « Multiple inorganisé » vers le « Multiple unifié ». Comme nous l’avons évoqué dans le précédent article, les êtres émergeraient du multiple. 

« De ce point de vue, un atome est plus complexe qu'un électron, une molécule plus complexe qu'un atome, une cellule vivante plus complexe que les noyaux chimiques les plus élevés qu'elle renferme, la différence d'un terme à l'autre ne dépendant pas seulement (j'insiste) du nombre et de la diversité des éléments englobés dans chaque cas, mais au moins autant du nombre et de la variété corrélative des liaisons nouées entre ces éléments. Non pas simple multiplicité donc, mais multiplicité organisée. Non pas simplement complication : mais complication centrée » [2]. 

Teilhard soumet la loi de complexification à toutes les choses de l’Univers sans différencier leur nature, matérielle ou spirituelle. Il l’applique notamment sur l’homme dans toutes ses composantes, sociale, religieuse, etc. Une socialisation de plus en plus forte serait la manifestation visible de cette loi appliquée à la « nature » sociale de l’homme. 
Cette loi conduit à donner un axe de progression au processus de l’évolution. Elle hiérarchise les choses selon une échelle temporelle en fonction d’un niveau de complexification. Plus l’être est complexe, plus il est en aval du processus. Cela revient finalement à donner du sens à ce mouvement. Teilhard en déduit donc que l’être le plus complexe est finalement la finalité de ce processus. 

Notre « scientifique » part ensuite d’un autre principe : le niveau de conscience d'un être est proportionnel à sa complexité. « Plus un vivant est complexe, plus il est conscient ; et, inversement, plus il est conscient, plus il est complexe » [3]. L’homme apparaît donc comme l’être le plus complexe. « L’homme, à en juger par son pouvoir de réflexion […], non seulement vient le premier, indiscutablement, mais il occupe une place à part en tête de tous les autres « très grands complexes » élaborés sur la Terre ». Il en déduit donc que l’homme est « la flèche de l’évolution ». Il est « le plus avancé et donc le plus précieux des éléments planétaires ». 


Une loi scientifique apparemment incontestable 

La loi de complexification est le socle sur lequel Teilhard s’appuie pour donner du sens à l’Évolution et développer sa théorie. « Par sa fraction axiale, vivante, l'Univers dérive, simultanément et identiquement, vers le super-complexe, le super-centré, le super-conscient » [4]. Cette loi est présentée comme étant scientifique. Ce principe est « déjà identifié par la Science » [5]. « Ainsi parle la Science. Et je crois à la Science » [6]. Teilhard et ses disciples ne cessent en effet d’affirmer la véracité scientifique de la loi de complexification. Le monde scientifique la reconnaîtrait même d’une manière unanime. Ainsi peuvent-ils présenter leur doctrine non seulement parfaitement compatible avec la science mais elle est aussi tirée de la science contrairement à l’enseignement traditionnel de l’Église. Teilhard peut aussi s’appuyer sur son expérience scientifique pour confirmer en toute légitimité ce « principe fondamentale ». « La géologie, la paléontologie surtout, […] ont permis à Teilhard de prendre conscience que tout dans l’Univers dérivait, mais pas de façon stérile, bien au contraire, vers une direction précise » [7]. 

Mais finalement dénoncée… 

Or ce principe fondamental est aujourd’hui dénoncé ; il ne fut peut-être jamais unanimement reconnu dans la communauté scientifique. Il repose en outre sur une vision erronée des découvertes scientifiques et s’oppose aux principes mêmes des théories évolutionnistes. Il n’est pas en effet possible de le concilier si facilement avec l’évolutionnisme. Quel paradoxe pour un ardent défenseur de l’évolutionnisme ! 

Une « loi » contradictoire avec les théories d’évolution 

La question centrale est de savoir si la science peut apporter du sens à l’histoire de la vie ou encore identifier une direction à cette histoire. Pour un évolutionniste, il s’agit de savoir si elle est capable de déterminer une finalité dans le processus de l’Évolution et dans ce cas, de la définir. Selon Teilhard, la science aurait prouvé que ce mouvement est directionnel et progresse selon la loi de complexification. 

Rappelons un raisonnement que nous allons souvent utiliser. Tout processus est mû par une cause. Chercher une direction à un mouvement revient à s’interroger sur cette cause. Si un mouvement est dirigé selon une finalité, la finalité se retrouve dans cette cause. Cette cause est alors mue par une intention ou plus exactement par une intelligence... 

Revenons aux théories de l’Évolution. Que disent-elles ? L’accumulation de variations avantageuses locales d’une espèce produit un changement évolutif dans l’espèce au point de faire apparaître de nouvelles espèces. Les théories évolutionnistes se disputent sur les moteurs du processus (sélection naturelle, catastrophe, etc.), sur leur importance ou sur leurs modalités (progressivement ou brusquement). Mais toutes reposent sur un même principe : « adaptation locale avantageuse changeant de l’environnement » [8]. De ce principe, nous pouvons en déduire deux conséquences. 

Le processus est d’abord local. Les modifications affectent des êtres particuliers sur une zone spécifique. Elles ne touchent pas de manière uniforme et identique l’ensemble de la vie répandue sur la Terre et l’ensemble des espèces. Elles introduisent des variations multiples. Le processus produit donc essentiellement de la différenciation et de la séparation. Il est donc impossible de voir un progrès global dans ces variations. S’il y a progrès, il ne pourrait qu’être local au sens où elle permettrait à une espèce de survivre dans un environnement fermé devenu hostile et de dominer d’autres espèces. Ce qui peut apparaître un avantage pour une espèce dans une zone aride peut ainsi devenir un désavantage dans une zone humide. Le progrès d’ensemble n’a donc pas de sens dans l’évolutionnisme Il ne peut y avoir qu’un progrès local et relatif… 

Le processus est aussi perçu comme une réponse à des modifications environnementales durables. Il apporte un avantage à l’être par une meilleure adaptation à des conditions de vie changeantes et défavorables. Si nous donnons alors une direction à l’évolution, nous en déduisons que les modifications environnementales sont elles-mêmes dirigées. Les paramètres tels que la température, la pluviosité, la luminosité, la pression, varient-ils en fonction d’une intention ?! Qui pourrait le prétendre ? Leurs variations sont la conséquence de mécanismes physico-chimiques, d’interactions et d’interdépendances de lois subtiles d’équilibres dans un système particulièrement complexe. 

Une « loi » génétiquement inconcevable 




Nous n’adhérons pas à l’évolutionnisme [9]. Il n’est qu’une croyance et nullement un fait avéré et acquis. Notre conviction s’appuie en particulier sur des découvertes scientifiques, notamment génétiques. Nos connaissances sur le fonctionnement des gènes et le développement de l’homme à partir de son ADN, confirmées par de nombreuses lectures sérieuses, nous persuadent en effet l’impossibilité d’une théorie d’évolution globale, expliquant l’origine de la vie à partir d’une souche commune. Elle peut s’avérer néanmoins pertinente localement pour expliquer des différentiations mineures, des variations au sein des espèces [10]. Ces connaissances nous persuadent aussi de l’impossibilité de déterminer un sens dans ces variations génétiques. Pour qu’une variation se réalise efficacement puis se transmette d’une génération à une autre, des gènes doit être modifiés dans des conditions précises sans remettre en cause le fonctionnement global du mécanisme. Donner du sens à cet ensemble de variations revient à donner du sens aux modifications de gènes elles-mêmes. Dans ce cas, ces modifications génétiques répondraient à une intention donc à une intelligence. Mais si cette intelligence est capable de diriger ce mécanisme génétique fort complexe, pourquoi ne créait-elle pas d’elle-même les espèces au lieu de procéder par touches successives, par sélection, par hécatombe ? … 

Une « loi » contestable 

Pourtant, comme l’affirme Teilhard, la complexification de la vie au cours du temps serait une évidence pour la communauté scientifique. Elle serait un fait acquis comme le serait la théorie de l’Évolution. Or la réalité est différente. De nombreux évolutionnistes ont refusé d’admettre la moindre idée de progrès dans l’évolution. 

Ce débat est aussi vieux que l’évolutionnisme lui-même. « Après mûre réflexion, j’ai la ferme conviction qu’il n’existe aucune tendance naturelle au développement progressif » [11]. Darwin s’oppose en particulier au paléontologue Alfred Hyatt, fondateur d’une théorie évolutionniste, aujourd’hui disparue, qui admettait un progrès intrinsèque au processus. Il est vrai que sur ce point, Darwin est plutôt contradictoire. Il admet en effet que les êtres se perfectionnent au cours de l’histoire de la vie, ce qui conduit inéluctablement à donner une finalité à l’évolution. Pour résoudre cette contradiction, il développe un système particulièrement complexe, voire tortueux. Cette position ambiguë est peut-être représentative de l’évolutionnisme et de ses contradictions internes. En effet, croire à une finalité dans l’évolution revient à croire à une intelligence capable de la diriger, donc inévitablement à Dieu. Or Darwin a pour objectif de construire une théorie sans Dieu, sans aucun acteur surnaturel, … Une nature sans intelligence pour la diriger… 

Nous pouvons donc regrouper les évolutionnistes en deux camps d’importance inégale : ceux qui voient une intelligence au commande du processus et ceux qui n’y voient qu’un phénomène aléatoire, sans capitaine à la barre. Le deuxième clan prédomine. Il est donc erroné de croire que la loi de complexification est communément admise par tous les évolutionnistes et encore plus par toutes les scientifiques. Pourtant, le mythe du progrès continue de dominer la littérature et l’enseignement… 

Expliquer la diversité ou l’origine de la vie ? 


Nous pouvons encore séparer les évolutionnistes selon la finalité de leurs travaux ou encore sur la raison même de leurs convictions. Certains veulent trouver dans l’évolutionnisme un processus adaptatif responsable de la diversité de la vie quand d’autres veulent découvrir et expliquer la structure même de la vie et par conséquent son origine. Teilhard fait partie de la deuxième catégorie. Adaptative ou structurelle, une théorie évolutionniste n’a pas la même importance. L’une tente de chercher une explication à une réalité physique observable, l’autre à éluder le mystère de la vie. Quelle est la finalité de la science ?... Pouvons-nous demander à la science d’expliquer l’origine de la vie ? N’est-ce pas signe d’une prétention exagérée, arrogante, ou simplement d’une ignorance profonde quand aujourd’hui, plus consciente de ses limites, la science confesse ses véritables faiblesses ? Ce n’est pas croire en la science de lui donner un tel objectif ; c’est plutôt la méconnaître et l’asservir à ses propres opinions démesurées. 

Pour conclure 

Les théories évolutionnistes ne peuvent pas donner du sens au processus de l’Évolution. Elle n’apporte aucun sens à la réalité et à l’histoire de la vie. La loi de complexification est en outre incompatible avec les découvertes scientifiques. C’est pourquoi, contrairement aux affirmations abusives de Teilhard, elle n’est pas un fait acquis et unanimement reconnue par la communauté scientifique. Au contraire, au fur et à mesure de leurs connaissances, les scientifiques sérieux rejettent cette idée infondée comme ils ont abandonné toute prétention à vouloir expliquer le sens de la vie et à lui donner toute finalité. De véritables théories se sont en outre développées pour essayer de comprendre ce qu’est la complexité tant cette notion est elle-même complexe. Teilhard n’a donc pas fondé une théorie sur une base scientifique mais bien sur une hypothèse purement philosophique, ou plus certainement psychique. Il commet surtout une faute, celle de nous abuser par d’affirmations infondées… 



Références
[1] Teilhard, Le Phénomène Humain, I, chapitre 1. 
[2] Teilhard, L’Avenir de l’Homme, V. 
[3] Teilhard, L’Avenir de l’Homme, V. 
[4] Teilhard, Note sur le Christ évoluteur. 
[5] Teilhard, Le Phénomène Humain, Postface. 
[6] Teilhard, Le Phénomène Humain, I, chapitre 1.
[7] Le Blog de Fred, Teilhard de Chardin, Mémoire, chapitre II, 29 octobre 2012, http://www.viatertia.fr/article-teilhard-de-chardin-memoire-111851227.html. 
[8] Stephen Jay Gould, L’Éventail du Vivant, Le Mythe du Progrès, éditions du Seuil, 1987. 
[9]Voir Émeraude, novembre 2012, article « L’évolutionnisme, une imposture ». 
[10]Voir Émeraude, article « Macro-évolution, micro-évolution ». 
[11] Darwin, Lettre au paléotolongue Alphone Hyatt, 4 décembre 1872, cité par S. J. Gould, L’Éventail du Vivant.

lundi 13 mai 2013

Teilhard et la Création continue

« L’Union créatrice est la théorie qui admet que […] tout se passe comme si l’Un se formait par unifications successives du Multiple, - et comme s’il était d’autant plus parfait qu’il centralise sous lui plus parfaitement un plus vaste multiple. Pour les éléments groupés par l’âme en un corps (et élevés par le fait même à un degré supérieur d’être), être plus, c’est être plus uni avec un plus grand nombre d’éléments. Pour l’âme elle-même, principe d’unité, être plus, c’est unir un plus grand nombre d’éléments. Pour les deux, c’est unir plus un plus grand nombre d’éléments. Pour les deux, recevoir ou communiquer l’union, c’est subir l’influence créatrice de Dieu qui crée en unissant » [1]. 

Dans de nombreux ouvrages, le Père Teilhard de Chardin répète et développe inlassablement ses pensées philosophiques et religieuses sur la Création et la Parousie future. Fort de ses hypothèses, il appelle l’Église à modifier profondément son enseignement afin que le christianisme soit la religion de l’avenir. Pour exprimer ses pensées dangereusement innovantes, il crée de nouveaux termes, le plus souvent déroutants. Il emploie aussi un vocabulaire classique. Mais derrière des mots communs, simples, apaisants, se cache parfois un sens nouveau. Plus rassurés et moins vigilants, nous pouvons alors nous égarer dans de graves malentendus et approuver une pensée en apparence juste mais en réalité erronée. Le terme de « création » fait partie de ces mots galvaudés. Aujourd’hui, les disciples de Teilhard continuent à parler de « création continue ». L’usage d’un tel mot est-il légitime pour traduire leurs pensées ? 


Dans des articles précédents, nous avons défini ce qu’était l’œuvre de la Création selon l’enseignement de l’Église [2]. Avec une pleine liberté et par sa toute puissance, Dieu a créé toute chose à partir de rien. Dieu est le Créateur de l’Univers. Il n’y en a pas d’autres. S’appuyant sur la Sainte Écriture et sur la Tradition, elle affirme notamment une création « ex-nihilo ». Quand nous parlons donc de création au sens chrétien, nous entendons une production totale d’une chose à partir du néant, d’absolument rien.


La Création au sens de Teilhard : acte d’unification… 

Or Teilhard conçoit la création selon un sens beaucoup plus confus et plus large. Qu’est-ce que créer en effet selon Teilhard ? « Créer, même pour la Toute-Puissance, ne doit plus être entendu par nous à la manière d’un acte instantané, mais à la façon d’un processus ou geste de synthèse ». La Création au sens de Teilhard désigne l’acte d’unir des éléments jusqu’alors multiples pour obtenir une nouvelle chose plus complexe et centrée. « Le Monde se découvre à nous émergeant du Multiple, imprégné et ruisselant du Multiple » [3].



Qu’est-ce que le néant selon Teilhard ? « Là où il y a désunion complète de l'étoffe cosmique, il n'y a rien ». Le néant est la multitude désorganisée. « L’Acte pur et le Néant s’opposent comme l’unité achevée et le multiple pur » [4]. Nous retrouvons le sens teilhardien du mal que nous avons déjà identifié [5]. « Est mal tout ce qui divise et fait régresser vers la Multitude ; est bien, tout ce qui unit et fait progresser vers le Multiple unifié » [6]. Le mal est « le geste positif de désunion » [7]. 

Créer revient donc à organiser cette multitude par l’union. L’acte créateur est un acte d’union. « La création se fait en unissant ; et l’union vraie ne s’obtient qu’en créant » [8]. Ainsi peut-il parler de création à partir du néant. Mais, derrière ces mots, que de sens nouveau, radicalement différent de l’enseignement de l’Église ! 

« …Le Multiple pur (entendons bien) ou le ‘néant créable’, qui n’est rien,- et qui cependant, par virtualité passive d’arrangement (c’est-à-dire d’union), est une possibilité, une imploration d’être. » [9]. Il voit l’être dans l’arrangement du multiple en un. L’être est donc indissociable à la notion d’union.  « L’être, loin de représenter une notion terminale et solitaire, est définissable (…) par un mouvement particulier, à lui indissolublement associé,- celui d’union. En sorte que l’on puisse écrire selon les cas :  être = s’unir soi-même, ou unir les autres (forme active) ; être = être uni et unifié par un autre (forme passive) » [10]. 

La « création », un processus continu 

Toujours selon Teilhard, l’Univers et la Vie évoluent selon un processus contenu, irrésistible et irréversible vers davantage de complexification. Ils tendent vers un point Omega qui attire toute chose vers lui dans une fusion définitive. Nous tendons donc vers l’union au détriment de la multitude. Le processus de création se poursuit sans cesse. Ainsi, parle-t-il de « création continue ». « Dieu crée depuis l’origine des temps » [11]. Mais le terme de « création » n’a plus le sens classique que nous lui donnons. Il est totalement innovant. « La Création du monde est comprise par Teilhard comme une création continue, l’évolution de l’univers étant le passage graduel du néant à l’être (p. 137), c’est-à-dire du multiple à l’unité et donc à la conscience » [12]. 

Le sens commun face au pur devenir 

Étrange conception ! Car peut-il y avoir multitude sans unité ? Il y a en effet multitude si elle est d’abord composée d’unités réelles. La molécule existe car l’atome la précède et l’atome est l’union de particules pré-existantes. L’unité est donc antérieure à la multitude. La multitude ne peut exister que si d’abord se crée, au sens classique du terme, l’unité. 



Teilhard n’ignore pas cette objection. Il précise alors que pour comprendre sa pensée, nous devons rejeter « la vieille évidence de sens commun concernant la distinction réelle entre le mobile et le mouvement, on cesse de s'imaginer que l'acte d'union ne peut s'exercer que sur un substrat préexistant ». Il reprend l’idée de Bergson et de sa philosophie du pur devenir, du mouvement sans sujet. N’oublions pas en effet qu’au séminaire, il a découvert l'Évolution créatrice de Bergson, « le catalyseur d'un feu qui dévorait déjà son cœur et son esprit » [13]. Nous ne sommes donc plus dans le domaine scientifique mais bien philosophique. 



Il existe une différence entre l’évolution créatrice de Bergson et la création continue de Teilhard. Pour le premier, le monde se crée en se développant et en s‘épanouissant, selon une direction, un « élan vital », sans finalité. L’évolution créatrice est « l’accroissement par suite de la durée de la substance cosmique » [14]. Pour Teilhard, au contraire, il se crée en s’unifiant, en se complexifiant, en se concentrant perpétuellement sur lui-même. Le temps permet à l’un l’extension, à l’autre la concentration. Les deux théories se retrouvent néanmoins dans cette idée que le mouvement ne nécessite pas de sujet. Il existe par lui-même… 

L’âme, fruit de la création continue 

Comment Teilhard traite-il de la création de l’âme ? Il n’aborde guère ce sujet puisqu’il refuse d’écrire un essai théologique. Comment peut-il alors traiter de la création de l’homme, constitué de l’union d’un corps et d’une âme ? Il ne peut en effet éviter ce sujet. Il donne alors au terme de création le seul sens d'« action unitive ». Elle est le résultat d’un processus continu qui s’exerce sur les organismes vivants. L’âme est donc produite à partir d’une réalité préexistante. Nous sommes encore très loin de l’enseignement de l’Église qui enseigne une création « ex-nihilo » de l’âme.


« Non point du tout par impuissance... mais en vertu de la structure même du Néant sur lequel il se penche, Dieu, pour créer, ne peut procéder que d'une seule façon : arranger, unifier petit à petit, sous son influence attractrice, en utilisant le jeu des grands nombres, une multitude immense d'éléments, d'abord infiniment nombreux, extrêmement simples et à peine conscients, puis graduellement plus rares, plus complexes, et finalement doués de réflexion ». L’acte de créer de Dieu ne peut qu’être unique selon Teilhard. Par la nature même du néant, c’est-à-dire de la multitude, dont Il n’est pas l’auteur, Dieu ne peut rien faire d’autres que de l’arranger. 

Le « spirituel » ou la « conscience » est une étape de ce processus continu. « Il n'y a pas concrètement de la Matière et de l'Esprit : mais il existe seulement de la Matière devenant Esprit ». Comment selon ces hypothèses, Dieu peut-Il alors créer une âme « ex-nihilo »? 

La création continue, un processus encore inachevé 

L’œuvre de la Création n’est pas achevée. Il s’achèvera lorsque l’acte d’union n’aura plus de raison d’être, quand la multitude sera dissipée au profit de l’unité, quand tout sera « fusionné » dans le Point Omega. La fin du processus correspond à la fin du Monde. Il correspond même à la victoire finale du Bien sur le Mal, c'est-à-dire de l'unité sur le multiple. Elle « ne peut s’achever que dans l’organisation totale du Monde » [15]. Teilhard voit le triomphe et l’accomplissement de l’être dans « ce mystérieux Plérôme », où « l’Un substantiel [Le Point Omega] et le Multiple créé se rejoignent sans confusion » [16]. 

Ainsi en faisant référence notamment à Saint Jean, Teilhard se défend d’être fidèle à la Sainte Écriture puisque comme ces Apôtres, il annonce que la Création toute entière sera dans le Christ au Jour dernier. Mais si les mots se ressemblent, comme les pensées sont profondément dissemblables ! Car Teilhard et Saint Jean n’ont pas du tout les mêmes notions de création et d’unité. 


La création continue, une divinité ? 

Teilhard va encore plus loin au point de se surprendre par ses audaces. Il décrit la création, toujours au sens d’acte d’union, comme un processus quasi-absolue. « Pas de Dieu (jusqu'à un certain point) sans union créatrice ». « Si Dieu crée, il ne peut le faire que par méthode évolutive »[17]. Dieu ne peut pas ne pas créer selon le processus qu’il imagine. Or être et agir, c’est la même chose pour Dieu. Dieu ne peut donc pas être sans création continue. L’acte de créer est par conséquent éternel, coexistant à Dieu. Finalement, le Monde, œuvre de la création, est coexistant à Dieu… 

Il parle alors de paradoxes inévitables. Dieu n’est donc pas libre. Il crée nécessairement selon un schéma imposé. 

Suivons encore sa pensée audacieuse. Puisque l’acte d’union est continue et s’achève dans le Point Omega, Dieu finalement est inachevé jusqu’à ce que Lui-même, Il l’atteigne. Dieu s’achève progressivement en créant le Monde ! Ainsi, considère-il la « création instantanée (tout comme la création d’un objet isolé) » une « absurdité philosophique » [18]. 

En conclusion 

Selon Teilhard, Dieu n’agit qu’en unifiant la multitude. Il n’est que l’auteur d’un processus d’unification et de complexification, et non le créateur de la multitude. En outre, il n’est pas libre dans cet acte d’union. Il en est même dépendant puisqu’Il s’achève en l’exerçant. Comment pouvons-nous encore croire qu’une telle pensée soit chrétienne ? 

Comment pouvons-nous aussi croire qu’une telle pensée s’appuie véritablement sur la science ? Elle n’est qu’une déviation de la philosophie bergsonienne. Ses connaissances scientifiques ne servent que d’arguments qui s’enchevêtrent dans une construction complexe, donnant à l’édifice une façade en apparence inébranlable quand les fondations ne sont guère que des pensées philosophiques incertaines, erronées… Sa foi n’est donc ni religieuse, ni scientifique mais bien philosophique… 



Références
[1] Teilhard, Œuvres complètes, Tome IX, cité par Jean-Pierre Demoulin, directeur du Centre belge d’Étude et d’Information Teilhard de Chardin, Introduction à Teilhard de Chardin, opuscule édité en 1964 par le Centre Belge Teilhard de Chardin. 
[2] Émeraude, juillet 2012, article "Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du Ciel et de la Terre..."
[3] Teilhard, Œuvres complètes, Tome IX, cité dans Introduction à Teilhard de Chardin
[4] Teilhard, Œuvres complètes, Tome X, cité dans Introduction à Teilhard de Chardin
[5] Émeraude, avril 2013, article « le péché originel selon Teilhard ». 
[6] Conférence, www.erf-auteuil.org/conferences/pierre-teilhard-de-chardin.html. Le conférencier présente les grandes lignes de l’ouvrage Le Monde divin
[7] Teilhard, Le Monde divin, 1ère partie. 
[8] Teilhard, Les écrits du temps de la guerre.
[9] Teilhard, Les directions de l’avenir.
[10] Teilhard, Les directions de l’avenir.
[11] Teilhard, Comment je crois, cité dans J. Frésafond, Transformation créatrice, 22 septembre 2012, www. associationlyonnaise-teilhard.com
[12] D. Lambert, Teilhard et la Bible. 
[13] Pierre Teilhard de Chardin, cité dans La vie de Pierre Teilhard de Chardin, www.mhhn.fr/teilhard/vie1.htm. Voir Émeraude 9. 
[14] Définition de la création continue chez Bergson dans le dictionnaire en ligne www.cnrtl.fr, article « Création ». 
[15] Teilhard, Le Monde divin, 2ème partie. 
[16] Teilhard, Le Monde divin, 3ème partie. 
[17] Teilhard, Lettres intimes, p. 302.
[18] Teilhard, Lettres intimes, p. 302.

mercredi 8 mai 2013

Le péché originel, un témoin du IIème siècle : Méliton de Sardes


Méliton est évêque de Sardes, en Asie Mineure, du IIème siècle. En 1960, à partir de fragments, on a pu reconstituer une homélie sur la Pâque, probablement prononcée au cours de la grande vigile pascale. Ce document nous renseigne sur le sens de la Pâque célébrée par les communautés asiates et sur la christologie ancienne. Il nous donne aussi des informations sur la compréhension du péché originel chez les chrétiens de culture grecque au début du christianisme. Cette homélie présente l'histoire de l’humanité telle qu’elle était crue par les premiers fidèles : la création, le péché, la chute, la préparation au Salut par la Loi, les prophètes, la réalisation dans le Christ incarné, immolé et triomphant [1]. 



La vie de Méliton ne nous est guère connue. Saint Polycarpe le nomme « grand luminaire » [2] de l’Asie. Il « vécut entièrement dans l’Esprit-Saint » [3]. Il est reconnu pour son autorité de la Sainte Écriture. Il a rédigé de nombreux ouvrages, notamment une apologie en faveur des chrétiens à l’empereur Marc Aurèle. Tertullien et Saint Jérôme ont loué ses qualités d’orateur et d’écrivain. Sa mort doit se placer avant 190.

L’homélie traite de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ en relation avec la Pâque juive : « Conduit comme un agneau et immolé comme une brebis, il nous a délivrés de l’idolâtrie du monde comme de la terre d’Égypte ; il nous a libérés de l’esclavage du démon comme de la puissance du Pharaon ; il a marqué nos âmes de son propre Esprit, et de son sang les membres de notre corps. C’est lui qui a plongé la mort dans la honte et qui a mis le démon dans le deuil, comme Moïse a vaincu Pharaon. C’est lui qui a frappé le péché et a condamné l’injustice à la stérilité, comme Moïse a condamné l’Égypte » [4]. 

Méliton nous définit le but de la Passion : « c’est lui qui est venu des cieux sur la terre en faveur de l’homme qui souffre ; il a revêtu cette nature dans le sein de la Vierge et, quand il en est sorti, il était devenu homme ; il a pris sur lui les souffrances de l’homme qui souffre, avec un corps capable de souffrir, et il a détruit les souffrances de la chair : par l’esprit incapable de mourir, il a tué la mort homicide ». Dans un contraste propre au style de l’homélie, il rajoute : « c’est lui qui nous a passé de l’esclavage à la liberté, des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie, de la tyrannie à la royauté éternelle ». Enfin, il termine son homélie de manière claire : « Le Seigneur étant Dieu, revêtit l’homme, souffrit pour celui qui souffrait, fut enchaîné pour celui qui était captif, fut jugé pour le coupable, fut enseveli pour celui qui était enseveli ». 


Méliton enseigne donc que le sacrifice de Notre Seigneur était nécessaire pour racheter l’homme du péché et de la mort. Il l'a délivré de sa captivité, de son esclavage, de son ensevelissement. Il s’adresse à des chrétiens grecs, sans user de philosophie, en employant l’art de l’homélie. Il est évidemment compris par les fidèles. Son discours reflète donc l’enseignement qu’ils recevaient avant l’an 190. Nous sommes loin des élucubrations philosophiques de Teilhard, des prétendues dépendances philosophiques, des soi-disant regards des théoriciens du christianisme… 

La doctrine du péché originel tant décriée ne provient pas d’une intelligence aussi bien formée soit-elle mais est née de la Révélation et a été transmise de génération en génération, chacune apportant son approfondissement selon les besoins du moment tout en demeurant fidèle au dépôt reçu. Ils ont su maintenir le même regard, celui de Notre Seigneur Jésus-Christ, orientation que le Saint Esprit a préservée au cours des âges. S’il y a « changement de priorité », il y a rupture dans cette chaîne de transmissions. Cette fidélité consiste aussi, nous semble-t-il, à voir la réalité selon le regard de Dieu et non selon notre propre regard. 

Soyons donc vigilants et prudents sur ces nouveaux apôtres qui nous détournent de la Vérité : « Prenez garde que personne ne vous séduise par la philosophie, par des raisonnements vains et trompeurs selon la tradition des hommes, selon les éléments du monde, et non selon le Christ » (Col., II, 8). 







Références
[1]Site copte www.coptica.free.fr
[2]Saint Polycarpe, dans une lettre adressée au Pape Victor, cité dans [2] Initiation aux Pères de l’Eglise, Tome I, de Joahannes Quasten, édition du Cerf. 
[3] Eutychès, Histoire ecclésiastique, 5, 24, 5. 
[4] Homélie sur la Pâque, Sources chrétiennes n°123.

lundi 6 mai 2013

Le péché originel avant Saint Augustin : de Saint Justin à Saint Théophile d'Antioche (IIème siècle)

La Sainte Écriture souligne l’universalité du péché et sa dimension intérieure [1]. Elle fait aussi remonter le péché de la faute d’Adam [2]. Par lui, la mort est entrée dans le monde. Par le Christ, la vie est de nouveau possible. L’homme a été restauré et de manière encore plus admirable. Qui peut nier la réalité du péché originel en lisant les belles épîtres de Saint Paul ? Mais nous entend encore des critiques nous interpeller et mettre en doute cette interprétation. Notre lecture serait fortement influencée par Saint Augustin, qui, dans son combat contre le pélagianisme, aurait faussé la parole de Vérité et élaboré la doctrine du péché originel. Telle est souvent l’objection que nous entendons. Vérifions effectivement si Saint Augustin est un novateur. Pour cela, nous vous convions à écouter l’enseignement chrétien répandu dans l'Eglise avant Saint Augustin. Ce mois-ci, en deux articles, nous suivrons certains représentants des écoles d’Alexandrie (Saint Justin, Tatien) et d’Antioche (Saint Théophile), puis Méliton de Sardes, évêque du IIème siècle. Le mois prochain, nous aborderons Saint Irénée. 

Le péché originel de Saint Justin à Saint Théophile d’Antioche 

Les Pères apostoliques et les apologistes ne traitent guère du péché originel. Leur réflexion est centrée sur l’économie du salut. Ils enseignent la rémission des péchés par Notre Seigneur Jésus-Christ sans toutefois reprendre la relation existant entre l’œuvre de la Rédemption et la chute d’Adam. Leurs principales préoccupations sont ailleurs : l’organisation des communautés chrétiennes autour de l’évêque en des temps d’épreuves, la défense du christianisme face au paganisme, le combat contre les différentes hérésies, etc. En outre, personne ne semble contester la réalité du péché originel. Rappelons cependant quelques éléments de leur enseignement sur ce sujet. 


Saint Justin (apologiste, mort martyr en 165) mentionne à plusieurs reprises la faute d’Adam et témoigne de ses conséquences funestes sur le genre humain. Le Christ « a souffert d’être crucifié pour la race des hommes qui, depuis Adam, était tombé au pouvoir de la mort et dans l’erreur du serpent, chaque homme commettant le mal par sa propre faute » [3]. Il enseigne l’état de servitude des hommes depuis la faute originelle commise sous l’instigation du diable et leur responsabilité de leurs propres péchés. La Rédemption fait cesser en principe cet état de déchéance, marqué par la mort et rendu possible par la désobéissance.

Saint Justin établit un lien entre Saint Marie et Ève. L’obéissance de Saint Marie met fin à la désobéissance d’Ève. « Il s’est fait homme par la Vierge, de sorte que c’est par la voie qu’elle avait commencée que prend fin la désobéissance venue du serpent. Ève était vierge, sans corruption ; en concevant la parole du serpent, elle enfanta désobéissance et mort […]. Il fut donc enfanté par elle celui par qui Dieu détruit le serpent avec les anges et les hommes qui lui ressemblent et délivre de la mort ceux qui font pénitence de leurs mauvaises actions et qui croient en Lui » [4]. 

Tatien (apologiste, hérétique, né vers 110/120) enseigne également que le mal est entré dans le monde par la défaillance de la volonté humaine. Si la mort est naturelle, elle a été rendue possible par une faute. Nous sommes devenus des esclaves. « Nous avons été faits pour mourir, mais nous mourrons par notre faute ; la volonté libre nous a perdus. Nous qui étions libres, nous sommes devenus esclaves, nous avons été vendus par le péché. Rien de mal n’a été fait par Dieu. C’est nous qui avons produit le mal » [5]. La faute est possible car nous avons été créés libres. Comme Justin, il souligne notre propre responsabilité dans le mal. 
Avant de tomber dans l'hérésie, Tatien présente une doctrine traditionnelle. Il enseigne la création de l’homme à l’image de Dieu et l’état de déchéance dans lequel il est. Au commencement, l’homme était incorruptible, contemplateur des choses divines et heureuses, et, depuis le premier péché, il a perdu cette incorruptibilité et la connaissance religieuse. Le démon séducteur est cause du péché d’origine. Mais, l'homme a l’assurance de retrouver l’union à Dieu.
Progressivement, Tatien va mêler sa doctrine de commentaires philosophiques qui vont la déformer et obscurcir son enseignement… 


Moins philosophe, Saint Théophile, évêque d’Antioche, apologiste du IIème siècle, s’appuie plus sur la Sainte Écriture. Il cherche à expliquer l’état d’innocence d’Adam et à interpréter l’ordre divin de ne pas toucher aux fruits défendus. Ces derniers représenteraient une connaissance qui n’était pas encore à sa mesure, compte tenu de son état d’enfance. « De l’état où était Adam, il n’était point encore capable de recevoir la science. L’enfant nouveau-né ne peut encore manger de pain ; on le nourrit de lait, puis, avec l’âge, il prend une nourriture solide. Il en fut ainsi pour Adam ; car ce n’est pas par envie que Dieu lui défendit de goûter à la science : il voulait l’éprouver […] il voulait que l’homme demeurât ainsi plus dans l’état de simplicité et de sincérité de l’enfant. […] Il n’est pas convenable d’ailleurs que les enfants sachent plus que leur âge ne le demande » [6]. Il précise qu’Adam avait l’âge de raison. Il était donc capable d’observer l’ordre divin et par suite, d’assumer la responsabilité de ses actes.

Saint Théophile enseigne que la désobéissance d’Adam a entraîné de funestes conséquences : mort, douleurs, travaux, misère, qui s’étendent sur tout le genre humain. Il étend les conséquences de la faute sur l’Univers. La création en est aussi atteinte. « Toutes choses étaient parfaitement bonnes ; mais le péché de l’homme les a viciées. […] L’homme, qui était maître [de la création] en péchant, associa ses serviteurs à sa faute. Mais lorsque l’homme reviendra, en cessant de pécher, à l’idéal de la nature originelle, les animaux reviendront à leur douceur primitive » [7]. A la fin des temps, l’œuvre de la Création reviendra telle qu’elle était à l’origine. 

A partir d’un commentaire littéral de la Sainte Écriture, Saint Théophile enseigne que toute la création a péché avec l’homme, son maître, et que le salut ne peut provenir que de la miséricorde divine. S’il exprime clairement la solidarité de tous les hommes dans la peine, il n’induit pas leur solidarité dans la faute. L’Église n’a pas retenu son opinion sur l’état d’enfance d’Adam, qui est une interprétation de son état d’innocence et de l’épreuve. 

Saint Justin et Saint Théophile d’Antioche présentent deux courants, deux écoles : celles d’Alexandrie et d’Antioche, l’une plus philosophique, l’autre plus scripturaire. Pour le premier, « les données scripturaires ne sont guère qu’un thème à des réflexions ou des spéculations d’ordre rationnel ». Le second incarne « le courant positif qui demande au seul récit biblique le tableau de l’anthropologie primitive ». « Suivant cette double ligne, […], allait respectivement se développer la théologie grecque de l’état primitif » [8]. 

En dépit de leurs différences, leur enseignement sur la faute d’Adam et sur ses conséquences pour le genre humain se rejoint. Par la désobéissance d’Adam, l’homme, créé libre, a perdu sa ressemblance originelle avec Dieu. Tout en étant naturelle, la mort provient effectivement de cette faute. Ils enseignent tous une certaine solidarité des hommes dans la peine. Ils soulignent que le mal ne vient pas de Dieu mais de la responsabilité de l’homme. 

Saint Théophile étend les conséquences du péché sur l’œuvre de la Création et de la Rédemption. Le péché originel a introduit le désordre. Notre Seigneur Jésus-Christ est venu rétablir l’harmonie première. 




[1] Émeraude, avril 2013, article 'L'universalité du péché originel dans la Sainte Ecriture'.
[2] Émeraude, avril 2013, article 'Le péché originel et Saint Paul".
[3] Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, LXXXVIII. 
[4] Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, C. 
[5] Tatien, Discours aux Grecs.
[6] Saint Théophile d’Antioche, Ad Autolycum, I, II, 25. 
[7] Saint Théophile d’Antioche, Ad Autolycum, I, II, 17.
[8] A. Slomkowski cité dans Dictionnaire théologique.

jeudi 2 mai 2013

En route vers la marchandisation de l'enfant... avant celle de la mort !

Selon le Figaro [1], une cliniqueavait prévu de mener une campagne de promotion à Paris pour un service un peu particulier : la gestation pour autrui (GPA). Une soirée intitulée « don d’ovocyte » avait été programmée dans un grand hôtel parisien. « Devant le tollé provoqué par cette opération de promotion », l’hôtel a dû annuler l’opération. 

Transformé en client intéressé, un journaliste a rencontré une représentante de l’entreprise, qui s’est présentée comme coordinatrice de la procréation médicalement assistée (PMA). Il a ainsi pu lui retirer quelques informations sur la prestation proposée. En lisant cet article, vous pourrez notamment apprendre que commander un enfant parfait est possible, sans risque juridique. L’entreprise vous garantit des enfants « normaux », sains physiquement et socialement grâce à une sélection efficace. On vous invite même à choisir sur catalogue la femme porteuse. Prix : de 90 000 à 1 000 000 $. 

Dans quelques années, peut-être faudra-t-il attendre les soldes pour avoir un enfant blond aux yeux bleus avec un QI supérieur à la moyenne, une faible probabilité de tomber malade ou d'être au chômage  … 



Pouvons-nous aussi concevoir une prestation pour mourir dignement (si elle n’existe pas encore), une sorte d’hôtel de la mort ou de suicide sur commande ? Nous imaginons déjà fleurir des instituts et des publicités  nous proposer la mort en douceur, la mort naturelle, la mort écologique … 


A qui profite le crime ?

Derrière les nobles idées de droits, d’égalité et d’humanisme se cache une véritable horreur … Les scandales liés aux ventes de médicaments, aux lobbies pharmaceutiques, ne sont qu’un pâle reflet de ce que nous allons découvrir de plus en plus… 

Eugénisme, intérêts financiers, idéologie : mélange exécrable qui nous a déjà conduits au nazisme… La loi ne change rien à ces horreurs. Elle a déjà permis les horreurs révolutionnaires et l’accession d’Hitler... 




[1] Le Figaro, article « Une clinique américaine en tournée de promotion pour la GPA », publié le 11/04/2013, www.lefigaro.fr