" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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dimanche 21 juillet 2019

La constitution civile du clergé : division et persécution de l'Église

La nuit de 4 août 1789
haut-relief en bronze
statue de la République, Paris
Revenons en ce jour où des hommes enthousiastes s’apprêtent à supprimer dans un moment de folie toutes les bases d’un régime agonisant. Pourtant, le temps n’est pas à la joie. Le trouble règne à Versailles. Les députés ont peur. Le tocsin a sonné dans les campagnes, propageant la panique. Un duc, fort de la deuxième fortune de France, propose aux paysans de racheter les droits seigneuriaux à des conditions modérés. Un noble sans fortune renchérit. Il propose d’en finir avec les droits féodaux. Un évêque demande à son tour d’abolir les droits de chasse. Ce sacrifice peut nous faire sourire. Un duc furieux d’une telle proposition se venge en proposant la suppression de la dîme en nature. Et peu à peu, pris dans un engrenage de jalousie et d’insouciance, une société s’écroule avec fracas. Des applaudissements et des joies accompagnent ces déclarations. C’est l’ivresse générale, l’exaltation enivrante, l’enthousiasme universel. Lorsque ce vent retombera, les députés prendront le temps de réfléchir. Trop tard. Le mal est fait…

Emportée par une logique implacable, la journée du 4 août 1789 a conduit à bien d’autres décisions. Enfermée dans ses convictions, savamment travaillée et forte du pouvoir qu’elle s’est donnée, l’assemblée nationale décrète loi après loi, construisant une nouvelle société sur la base, dit-elle, de la seule raison. Rien ne lui échappe, y compris l’Église. Elle exhorte à sa régénération et prône la réforme. D’elle-même, elle la transforme comme si elle était une administration comme tant d’autres. Elle dicte son organisation, commande les nominations, ordonne sa soumission. Mais l’Église peut-elle accepter de telles décisions ? Car Notre Seigneur Jésus-Christ n’a pas donné mission aux juristes et magistrats de sauver l’âme des fidèles. Comme le prévoyaient certains évêques, de telles immiscions dans la vie de l’Église au mépris d’elle-même ne peuvent être sans conséquence. Le trouble et la division gagnent les fidèles. Le schisme est proche. La violence aussi…
La fin des désillusions

Le 12 juillet 1790, les députés votent et approuvent la constitution civile du clergé. Elle a été préparée par un comité constitué de juristes et de curés principalement, sans aucune relation avec le Saint-Siège. Le rapporteur est un avocat, Martineau. Aucun concile n’est réuni pour en discuter. Certains évêques protestent contre cet abus de pouvoir. D’autres espèrent encore des accommodements, voire la christianiser. Ils veulent négocier. Le gallicanisme est encore vivace. Dans leur diocèse, des évêques jouent l’indifférence au contraire de nombreux curés qui l’acceptent pour diverses raisons. Certains n’hésitent pas à la célébrer dans leur paroisse. En très grande majorité, les autorités ecclésiastiques la refusent. Hésitant, et en dépit des mises en garde du pape Pie VI, le roi finit par l’approuver le 22 juillet. Certains ouvrages et articles reprochent le silence du pape et justifient le geste de Louis XVI par l’absence de déclaration pontificale formelle. Ignorent-ils tous les échanges qui ont eu lieu entre le pape, le roi et les évêques ? Beaucoup de clercs hésitent aussi. Certains comme les archevêques Champion de Cicé et Lefranc de Pompignan espèrent encore des compromis. Toutefois, un évêque dénonce le silence du clergé. Il craint la division de l’Église.

Mais, le pape Pie VI condamne formellement la constitution civile du clergé et dénonce l’odieuse usurpation. L’heure de la vérité a sonné. Les volontés indépendantistes que le royaume de France a exprimées tout le long du XVIIIe siècle en matière religieuse arrivent à son terme…

Les évêques comprennent vite que les négociations n’ont plus raison d’être. Ce n’est plus le temps de la discussion et des compromis. Des députés veulent appliquer la constitution. Le 16 puis le 20 août 1790, le député et avocat Charles Bouche (1737-1795) se plaint à la tribune de la lenteur de son application. Ce député s’est souvent illustré pour exterminer « l’oppression aristocratico-épiscopale ». C’est lui qui demande un projet de loi pour permettre aux religieux et religieuses de sortir de leur cloître. Cependant, le décret de la constitution n’est toujours pas diffusé. Le roi a en effet retardé sa proclamation. Pressé par des députés, Louis XVI cède de nouveau…

La division du clergé : les assermentés et les insermentés, les jureurs et les réfractaires

Jean Voidel (1758-18/12)
Beaucoup d’évêques protestent contre la constitution civile du clergé. Ce n’est pas aux laïcs de réformer l’Église. Le 26 novembre 1790, Voidel, député de la Moselle, évoque la formation d’une ligue « contre l’État et contre la religion, entre quelques évêques, quelques chapitres et quelques curés. »[1] Il nomme les différents évêques qui refusent d’appliquer la loi ou protestent contre la constitution en attendant la réponse du pape. Son discours décrit les résistances et les oppositions du clergé à l’encontre des décisions prises par l’assemblée.

Son rapport donne alors lieu à un décret qui oblige « tous les évêques et curés » de jurer solennellement « de veiller avec soin sur les fidèles des diocèses et cures qui leur sont confiés, d’être fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par l’assemblée nationale et acceptée par le roi »[2]. Pour cela, ils ont huit jours[3] pour faire ce serment, un jour de dimanche, à la fin de la messe (art. III). Le maire dressera un procès-verbal du serment (art. IV). Si l’évêque ou le curé ne prêtent pas serment dans le délai prescrit, ils seront réputés avoir renoncé à leurs offices et devront être remplacés (art. VI). En cas de refus ou d’opposition, ils perdront tous leurs traitements et seront déchus des droits de citoyens (art. VII). Le décret n’oublie pas tous ceux qui occupent des offices que la constitution civile a supprimés. Ils seront poursuivis comme perturbateurs du repos public et punis (art. VIII). Toutes personnes ecclésiastiques ou laïques qui s’opposeront aux décrets de l’assemblée nationale sanctionnés par le roi seront considérés comme perturbateurs de l’ordre public (art. IX).

Le roi Louis XVI, « la mort dans l’âme », approuve le décret le 26 décembre 1790. Les évêques et les curés ont désormais huit jours pour prêter serment. Le 3 janvier, l’assemblée oblige les prêtes à jurer dans les 24 heures.
Le décret ainsi voté conduit inévitablement à diviser l’Église de France. Il y avait déjà les « assermentés », les clercs élus selon la constitution, et les « insermentés », ceux qui officient sans être élus. Maintenant, il y a les « réfractaires », ceux qui refusent tout serment, et les « constitutionnels » ou dits encore « jureurs », ceux qui acceptent de prêter serment.

La prestation des serments commence en janvier 1791, le plus souvent à l'issue de la messe paroissiale et en présence des autorités civiles. Elle donne lieu à des fêtes patriotiques. Dans son ensemble, le clergé résiste aux menaces. L'immense majorité des évêques et des prêtres refusent catégoriquement de prêter serment[4]. Cependant, poussés par l'abbé Grégoire, 62 prêtres prêtent serment. Sur les 160 évêques, sept seulement acceptent de jurer, parmi lesquels seuls quatre titulaires de diocèses : Mgr de Talleyrand, Mgr Loménie de Brienne, Mgr de Jarente, évêque d'Orléans, et le Font de Savines, évêque de Viviers. Parmi les membres de l'Assemblée, seuls quatre députés acceptent de jurer. Les premières consécrations épiscopales ont lieu le 24 février en l'église de l'Oratoire. Mgr Talleyrand consacre Expilly, évêque du Finistère et Marole, évêque de l'Aisne. Plus tard, Mgr Gobel, évêque auxiliaire de Berne, est élu métropole de Paris. Une nouvelle Église voit ainsi le jour, l'Église constitutionnelle.

Face à l’Église constitutionnelle, se dresse une autre Église, l'Église réfractaire, qui rejette la constitution et les folles prétentions du pouvoir temporel. Les clercs réfractaires émigrent ou acceptent de rester en France pour finir dans la clandestinité ou sur l'échafaud. Il reste en France une vingtaine d'évêques. Beaucoup de prêtres réfractaires continuent d’exercer leur ministère auprès de leurs fidèles et concurrencent avec succès les prêtres jureurs...

La réaction du pape : une condamnation sans appel

Le pape Pie VI réagit rapidement aux événements. Dès le 10 juillet 1790, il répond à un mémoire de Louis XVI, que lui a remis le cardinal Bernis, représentant de la France au Saint Siège. Il alerte le roi sur les dangers de la constitution : « si vous approuvez les décrets relatifs au clergé, vous entraîné par cela même votre nation entière dans l'erreur, le royaume dans le schisme et vous allumez peut-être une guerre de religion ».

Apprenant le vote de la constitution civil du clergé par le roi, le pape est consterné. Louis XVI tente de se justifier et d'obtenir son approbation. Dans un bref du 17 août, Pie VI rappelle qu'il appartient à l'Église seule de statuer sur les choses spirituelles à l'exclusion de toute assemblée politique. L'abus de compétence de l'assemblée nationale est ainsi condamné.


Le 10 mars 1791, Pie VI réagit de nouveau à une lettre de Mgr Boisgelin qui lui a fait parvenir son Exposition des principes sur la constitution civile du clergé [5]. Il condamne de nouveau la constitution et la rejette. Par le bref Quod aliquantum, adressé le même jour à Louis XVI, il affirme son caractère hérétique et rappelle au roi le serment qu’il a prêté au sacre. Il lui communique aussi les censures qu'il a infligées à Mgr de Talleyrand et à Mgr Loménie de Brienne.

Bref du pape Pie VI,
1791



Le 13 avril 1791, Pie VI envoie aux archevêques et évêques de France le bref Charitas quae et une nouvelle lettre au roi. Il condamne formellement la constitution comme schismatique et hérétique, annule toutes les élections épiscopales faites sans son consentement et suspend les prélats consécrateurs.

Finalement, le pape condamne clairement et formellement les mesures définies dans la constitution civile du clergé. Dans un troisième bref, daté du 12 mars 1792, elle est déclarée comme « hérétique, sacrilège, renversant les droits de l'Église [...] contraire à la discipline ecclésiastique ». Il excommunie les évêques et les prêtres élus selon la loi nouvelle, et exige leur rétractation dans un délai de quatre mois. L'Église constitutionnelle devient schismatique...

Mais le pouvoir civil réagit de telle sorte que la condamnation pontificale est ignorée de la masse des prêtres français. Cependant, elle ne peut être méconnue. La décision du pape jette la confusion parmi les jureurs. En apprenant cette condamnation, des assermentés se rétractent, voire démissionnent. D'autres prêtres refusent de prendre contact avec leur évêque constitutionnel.

Ainsi, deux Églises s’opposent, la constitutionnelle condamnée par le pape, la réfractaire condamnée par le pouvoir politique. La première attire mépris et indifférence, la seconde,  reconnaissance et admiration.

Le temps de la persécution



Mais rapidement, les réfractaires sont confondus avec les émigrés et les aristocrates. Ils deviennent des ennemis de la nation et de la patrie. Les révolutionnaires prennent alors toutes les mesures pour imposer la constitution civile du Clergé. Une lente et inéluctable persécution s’abat sur les insermentés...

Le 29 novembre 1791, l'assemblée législative étend l'obligation du serment à la constitution civile de 1791 à tous les ecclésiastiques sous peine « d'être réputés suspects de révolte contre la loi et de mauvaises intentions contre la patrie ». Elle demande de dresser la liste des jureurs et des réfractaires, ces derniers devant être surveillés et tenus pour responsables en cas de troubles d'origine religieuse. « Quel est ce droit que l'Assemblée s'attribue non de faire des lois pour punir les crimes, mais de créer des crimes par des lois ? »[6] Les prêtres réfractaires sont donc traités en suspects.

Le 27 mai 1792, un décret soumet à la déportation, c'est-à-dire à l'exil, tout ecclésiastique que vingt citoyens dénonceront comme insermentés et que le district reconnaîtra comme tel. Tout prêtre passible de déportation qui sera pris en France sera condamné à dix ans de détention. Le roi Louis XVI finit par imposer son veto. Cependant, par dénonciation, les prêtres sont arrêtés, les « patriotes » envahissent les lieux de culte et les maisons des suspects. Des massacres de prêtres sont perpétués en Normandie, au Limousin et en Provence. « C’est dans un climat de demi-folie, dans une psychose de trahison, dans la carence grandissante de toutes les autorités régulières, débordées par les masses et les sans-mandats, qui se produit l'atroce événement qui va, entre la Révolution et l'Église, mettre l'inexpiable, un fleuve de sang »[7]. Le 14 août 1792, les députés ajouteront encore un serment, dit « à la liberté et à l’égalité. » Les insermentés seront renvoyés en Guyane.

Puis arrive le paroxysme de l'horreur : le massacre de septembre. Le 2 septembre, tous les suspects entassés dans les prisons parisiens sont tués. Sont ainsi massacrés environ 250 prêtres dont le vieil archevêque d'Arles, Mgr des Lau et deux évêques de la Rochefoucauld, évêques de Beauvais et de Saintes[8]. Ce massacre se répète dans d'autres villes, à Versailles, Meaux, Lyon, Antibes, en Normandie, etc. Les réfractaires entrent en clandestinité ...

Le 14 août 1793, l'Assemblée Législative impose encore un nouveau serment pour tous, y compris les prêtres : « je jure d'être fidèles à la Nation, et de maintenir la liberté et l'égalité, ou de mourir en les défendant ». Ce serment cherche à désigner les partisans et les adversaires de la Révolution. La formule est assez vague pour que les prêtres puissent ne pas y refuser, n'ayant aucun sens religieux.

L'Assemblée continua de décréter des mesures d'exception contre les prêtres réfractaires, provoquant le soulèvement de l'Ouest de la France, de tout le pays qui s'étend du Nord de Poitou à la Bretagne et aux confins de la Normandie. La fidélité à l'Église est une des causes majeures de cette guerre héroïque et légendaire. C’est le début d’un long conflit entre la France catholique et une France violemment anticléricale, antichrétienne...

La paix religieuse de retour en France ?

Finalement, le 18 septembre 1794, par voie de décret, la convention déclare que « la République ne paie plus les frais d'aucun culte ». Les prestations accordées aux assermentés jureurs sont supprimées. C'est la séparation de l'Église et de l'État, la fin de la constitution civile du clergé et donc de l'Église constitutionnelle 
.
Cependant, les événements soulèvent rapidement une nouvelle question. Par abus de compétence et par violence, les révolutionnaires ont écarté l’Église restée fidèle à Rome de la révolution et donc de la république naissante. Les réfractaires ne peuvent guère accepter un tel régime. Le pouvoir temporel est alors partagé entre un régime de tolérance et un régime de sévérité à leur égard. À plusieurs reprises, les terribles décrets de 1792 et 1793 sont remis en vigueur. Des prêtres réfractaires sont désormais déportés à la Guyane.


Afin de s’assurer de la loyauté de la population et celle des clercs, le 5 septembre 1797, un nouveau décret est signé. Il demande à tous les électeurs de se soumettre à un nouveau serment : « je fais serment de haine à la royauté et à l'anarchie, d'attachement et de fidélité à la République et à la Constitution de l'an III ». Un tel serment divise de nouveaux l'Église. Des fidèles considèrent la restauration de la religion comme intimement liée à celle de la royauté. Ils ne peuvent donc prêter un tel serment. En outre, les termes mêmes du serment soulèvent de l’indignation. Comment un chrétien et surtout un prêtre peuvent-ils haïr ? Pourtant, d'autres ne voient pas dans le serment une haine envers une personne, en particulier celle du roi, mais un rejet d'un régime monarchique comme contraire au gouvernement de fait. Le serment, selon eux, se réduit donc à une simple soumission au pouvoir établi. Beaucoup d'évêques et de clercs se rallient au serment. Une nouvelle persécution, diversement appliquée selon les régions, s’abat de nouveau. Elle s'étend dans les pays rattachés à la France comme la Belgique et la Suisse.

Conclusions

La constitution civile du clergé a voulu mettre en place une nouvelle Église, totalement insérée dans l’État. Elle est comme le résultat d’un ensemble de théories et de doctrines qui ont été diffusées et défendues en France depuis le XVIe siècle. Elle est la conséquence pratique d’un gallicanisme radicale mêlé du richerisme. Elle est aussi la conséquence immédiate de l’état d’esprit des gens du droit, des députés et des révolutionnaires, de leurs folles prétentions de vouloir imposer leur conception de l’État, un État tout puissant, considéré comme l’incarnation de la nation.


La constitution et le serment associé ont divisé l’Église de France comme le pressentaient Pie VI et d’autres contemporains. Deux Églises s’opposent, se dressant l'une contre l'autre, l'une constitutionnelle, disposant d'un clergé réduit, qui a les faveurs d’un pouvoir temporel de plus en plus antichrétien, l'autre réfractaire, clandestine ou en fuite, rapidement persécutée, qui réussit à s'organiser et à rester fidèle à Rome. Division et haine, persécution religieuse et guerre civile, telle est l'œuvre néfaste de la constitution civile du clergé. Telle est la prétendue régénération de la révolution… « Fille de l'orgueil conjuré des gallicans, des philosophes et des jansénistes, en dépit de la note d'austérité dont on l'avait revêtue », l’Église constitutionnelle « allait s'amenuiser peu à peu, puis disparaître avec le concordat, tandis que le catholicisme romain que la persécution croyait avoir anéanti, surgirait de l'ombre avec une jeunesse renouvelée »[9] Faut-il attendre que des idées néfastes produisent des maux terribles pour s’apercevoir de leur nocivité ?

La constitution civile du clergé a aussi pour conséquence de lier deux mouvements, celui des catholiques réfractaires et celui des partisans royalistes, et d'associer l'Église à la contre-révolution. Le catholique n’incarne plus le civisme mais le réactionnaire ou pire encore le défenseur des privilèges. Les XIXe et XXe siècles seront l’histoire de cette alliance. L'Église a éprouvé de grandes difficultés pour dissocier ces deux causes et rappeler qu'elle ne peut être liée à aucun régime. Nous revenons alors au cœur du problème, aux conséquences d’une trop grande proximité entre les pouvoirs temporel et spirituel.

La constitution civile du clergé a cependant, et malgré elle, régénéré l'Église de France, qui, sortie des catacombes, s’est retrouvée purifiée des idées et des doctrines qui l'ont conduit à cette catastrophe. Elle s’est rapprochée de Rome au point de se caractériser par sa fidélité à l’égard du pape. Le gallicanisme a vécu ses dernières heures sur les échafauds de la révolution. Lorsque l’Église est insérée dans l’État, le laissant intervenir dans son domaine de responsabilité, non seulement elle perd sa liberté mais elle ne peut plus être à la hauteur de sa vocation. Elle finit par agonir…







Notes et références
[1] Rapport fait par Voidel au nom des comités d’aliénation, ecclésiastique, des rapports et des recherches réunis, séance extraordinaire du vendredi 26 novembre 1790, dans Collection ecclésiastique, ou Recueil complet. Des ouvrages faits depuis l’ouverture des états généraux, relativement au clergé, à sa constitution civile, décrétée par l’assemblée nationale, sanctionnée par le roi, abbé Augustin Barruel, volume 6, 1791.
[2] Abbé Augustin Barruel, Collection ecclésiastique, ou Recueil complet. Des ouvrages faits depuis l’ouverture des états généraux, relativement au clergé, à sa constitution civile, décrétée par l’assemblée nationale, sanctionnée par le roi, art. II, volume 6, 1791.
[3] Huit jours pour ceux qui sont présents dans leur diocèse ou paroisse. Pour les absents : quinze jours qui suivent après leur arrivée dans leur diocèse ou cure.
[4] La statistique des serments varie selon les régions : 8% de jureurs dans le Bas-Rhin, 17% dans la Mayenne, 23% dans le Pas-de-Calais, 90% dans le Loiret, 96% dans le Var. Chiffres données dans Histoire et dictionnaire de la Révolution française, 1789-1799, 1ère partie, Les événements, Jean Tulard, chap. IV, Bouquins, 1987.
[5] Voir Émeraude, juin 2019, article « La constitution civile, un abus de pouvoir ».
[6] Mgr de Boisgelin, Observation sur le serment prescrit aux ecclésiastiques et sur le décret qui l'ordonne, imprimerie de Guerbart, 1791.
[7] Daniel-Rops, L'Église des Révolutions, En face de nouveaux Destins, chap. 1.
[8] Cela représente environ 17% des victimes du 2 septembre.
[9] Marie Henri Jette, La France Religieuse du XVIIIème siècle, Chap. III, I.

samedi 6 juillet 2019

La constitution civile du clergé, un abus de pouvoir


La constitution civile de clergé organise l’Église ou plutôt en crée une nouvelle, l’Église dite constitutionnelle. Ce n’est ni le clergé de France, réunie en assemblée ou en concile national ni un pape qui la met en place. C’est une loi, mieux encore un décret que vote l’assemblée constituante à partir d’un projet élaboré par d’autres députés. Elle met en place une nouvelle Église entièrement soumis à l’État et composée d’évêques et de curés fonctionnaires. C’est sans-doute la première fois dans l’histoire qu’une telle chose se produise. Les innovations sont encore bien plus surprenantes dans cette constitution. Sous le prétexte d’un retour aux origines en vue de régénérer le clergé de France, nous découvrons en effet bien des nouveautés. Nous pouvons donc ne pas être surpris de la réaction du clergé de France et de la papauté.


La réaction du clergé

Mgr de Boisgelin (1732-1804)
En découvrant les mesures, les évêques protestent vigoureusement contre l’abus de pouvoir que représente le projet de constitution civile du clergé. Le principal adversaire est Mgr de Boisgelin, archevêque d’Aix. Le 30 octobre 1790, au nom des évêques du royaume, il dénonce publiquement la constitution dans une brochure intitulée Exposition des principes sur la constitution civile du clergé. Elle est signée par 30 archevêques et évêques, membres de l’assemblée, et par 93 autres évêques.

Dans les diocèses, des évêques comme ceux d’Amiens, de Toulouse et de Senez publient des mandements, affichant leurs réserves sur la constitution. Certains évêques en appellent à un concile national. L’évêque de Soissons réagit plus durement. L’évêque de Boulogne proteste encore vigoureusement.

Pourtant, en dépit des protestations et des condamnations, les plupart des évêques acceptent la constitution sous réserve de l’avis du pape. L’attitude du roi est identique. Tout en étant conscient des erreurs qu’elle contient, Louis XVI publie la constitution civile du clergé, le 24 août 1790, en retardant sa promulgation dans l’attente de l’avis du pape qu’il réclame. Pourtant, le 23 juillet, un bref du pape l’a condamné sans ambiguïté.

Mais dans son ensemble, le clergé feint d’ignorer la constitution, même si parmi le bas clergé, certains curés acceptent la constitution, voire la célèbrent dans leurs sermons.

Exposition des principes sur la constitution civile du clergé

La brochure intitulée Exposition des principes sur la constitution civile du clergé définit clairement, et d’une manière modérée mais décidée, les principales erreurs de la constitution civile du clergé. Mgr Boisgelin souligne l’abus de compétence de l’assemblée nationale et récuse les justifications de Martineau, le rapporteur du projet. Ce n’est ni un retour à « l’ancienne discipline » et encore moins une régénération de l’Église « Il semble qu’on raisonne sur la discipline de l’Église comme sur le gouvernement des États. »[1] L’Église ne peut guère obéir à des pensées humaines et s’organiser comme une administration civile.

Les décrets « sont établis comme les lois absolues d’une autorité souveraine, sans aucune dépendance de l’autorité de l’Église, sans aucun recours aux formes canoniques. »[2] L’assemblée nationale agit comme si elle se met au-dessus de l’Église, au-dessus de la juridiction ecclésiastique que seule l’Église a établie. Alors que la puissance civile devrait concourir avec la puissance ecclésiastique pour faire respecter les règles de l’Église, elle se donne des droits qui relèvent du pape ou de l’évêque. « La puissance civile doit concourir avec celle de l’Église, pour désigner les limites des diocèses et des métropoles, dans les états où la religion catholique est reconnue comme la religion nationale ; parce que la puissance civile protège l’exercice de la juridiction des évêques et des métropolitains, et qu’elle maintient, dans l’étendue des territoires désignés, l’exécution des canons de l’Église. »[3] De quel droit, la constitution civile du clergé supprime-t-elle des charges ecclésiastiques et des titres pourtant antiques et nécessaires ? Mgr Boisgelin revient sur la suppression des vœux monastiques et des ordres religieux pour dénoncer l’abus de la puissance civile. Cette dernière peut protéger l’exécution des lois, leur retirer la protection et la force mais elle ne peut pas les proscrire. « Les lois humaines ne peuvent pas arracher de ses inaccessibles fondements la loi sainte établie dans la conscience des fidèles. »[4]

Mgr Boisgelin dénonce aussi l’unilatéralisme des décisions prises au mépris des lois ecclésiastiques et des accords conclus. L’assemblée nationale a ainsi réorganisé les diocèses sans consulter le pape, enfreignant ainsi le concordat de Bologne et au mépris de ses droits.

Mgr Boisgelin dénonce aussi les nouveautés et donc le prétendu retour à l’Église primitive. Contrairement au rapport de Martineau, les usages que la constitution veut imposer ne sont pas une reprise de « l’ancienne discipline ». Depuis quand, des évêques sont élus sans aucune influence du clergé ?! Car « il y a des départements dans lequel on ne compte pas un ecclésiastique parmi les électeurs. »[5] En outre, si les ecclésiastiques peuvent concourir à des élections, ils y sont admis en tant que citoyens et non en tant qu’ecclésiastiques. Du jamais vu, nous dit-il. Et les électeurs ne sont pas obligatoirement des catholiques. Ils peuvent être protestants, juifs, athées… ! Certes, la constitution impose aux élections l’assistance à la messe mais elle ne précise aucune obligation d’être catholique. Et depuis quand, une ordination dépend du consentement et du choix du peuple ? Quelle nouveauté également d’enlever aux évêques le droit de choisir et de nommer les curés ! « Il n’y a pas une loi ecclésiastique, ou civile, qui ait remis la nomination des curés au sort des élections. »[6] Mgr Boisgelin dévoile ainsi tous les mensonges de Martineau…

En outre, Mgr Boisgelin démontre que la constitution civile du clergé ne respecte pas les « libertés gallicanes ». Il rappelle notamment le rôle des conciles provinciaux et nationales pour veiller au respect des lois ecclésiastiques. Il n’en est plus question dans la constitution civile du clergé.

Enfin, Mgr Boisgelin rappelle la hiérarchie ecclésiastique qui monte « jusqu’à cette première chaire apostolique, l’église de Rome, le siège du chef de l’église universelle qui tient, de droit divin, la primauté d’honneur et de juridiction dans l’Église, dont la surveillance maintient dans l’univers catholique l’uniformité de la discipline et de la foi, et dont la communion est le centre de l’unité. »[7]

Ainsi sans recourir à l’Église et à sa hiérarchie, la constitution civile du clergé détruit ses fondements et innove de manière unilatérale. « Si la puissance civile veut faire des changements, dans l’ordre de la religion, sans le concours de l’Église, elle contredit les principes et ne les détruit pas ; elle contredit les principes, et détruit même les moyens qui peuvent féconder l’exécution de ses vues. »[8] C’est une véritable révolution ecclésiologique, soumettant totalement l’Église à l’État, le religieux aux pouvoirs civils.

Les masques tombent…

Abbé Maury (1746-1817)
L’Exposition demande donc de ne rien faire sans entendre le chef de l’Église, sans recourir à un concile national puis œcuménique selon les règles ecclésiastiques et gallicanes. Lors des discussions de la constitution à l’assemblée nationale, Mgr Boisgelin a déjà proposé aux députés « de consulter l’Église Gallicane dans un Concile National... c’est là que nous chercherons à concilier les intérêts de la religion, dont nous sommes les dépositaires, avec ceux de l’État, dont vous êtes les arbitres et les juges. »[9] Il souligne ainsi la distinction des périmètres de responsabilité de chaque pouvoir et prône la nécessité du dialogue entre les deux pouvoirs. Avec d’autres évêques et députés, il lui demande donc de faire appel au pape. Mais en vain, ces propositions ne sont guère écoutées. Les évêques ont clairement conscience que la constitution civile du clergé risque d’instaurer un schisme. Ils ont aussi pris conscience de la fausseté de l’assemblée nationale. Ils quitteront l’hémicycle.

Enfin, toujours au cours des débats sur la constitution, Mgr Boisgelin revient sur la notion de réforme. Il ne s’agit pas de transformer l’organisation de l’Église mais de supprimer les causes de la crise. « Ce ne sont pas les règles et les institutions de l’Église qui sont les abus et qu’il faut réformer. »[10] C’est oublier que les députés reprennent en partie le discours des gallicans et des jansénistes. Treilhard rappelle en effet que c’est par un retour aux origines, « à la pureté primitive »[11], que l’Église pourra se relever. Ce prétendu retour à l’Église primitive est une apparence qui ne trompe que les sots, nous dit clairement Emery.

Mgr Boisgelin n’est pas le seul à mener le combat au sein de l’assemblée nationale. L’abbé Maury est l’autre adversaire. Il s’attaque aux auteurs de la constitution civile du clergé et remet en cause directement le comité ecclésiastique en dénonçant leur incompétence. Ainsi s’écrit-il en pleine assemblée : « Votre comité ecclésiastique ! Où je ne vois pas un seul évêque, et à peine un petit nombre de curés connus par la haine qu'ils ont vouée au clergé, c'est votre comité qui a usurpé le pouvoir exécutif, qui s'est fait modestement roi de France [...]. Quel est le décret qui l'a institué pouvoir exécutif ? »[12] Il remet donc en question les compétences mêmes de l’assemblée et sa prétention de vouloir régir un domaine qui n’est pas le sien. Les pouvoirs temporel et religieux sont ainsi confondus non du fait de l’Église mais du pouvoir temporel.

Conclusions

La constitution civile du clergé soumet clairement l’Église de France à la puissance temporelle, décidant à sa place et la gouvernant sans aucune relation avec la puissance spirituelle. Elle a ainsi voulu mettre en place une nouvelle Église, totalement insérée dans l’État. Elle épouse un ensemble de théories et de doctrines qui ont été diffusées et défendues en France depuis le XVIe siècle. Elle est sans-doute la conséquence pratique d’un gallicanisme radicale et du richerisme. Elle est aussi la conséquence immédiate de l’état d’esprit des gens du droit, des députés et des révolutionnaires, de leurs folles prétentions de vouloir imposer leur conception de l’État, un État tout puissant, considéré comme l’incarnation de la nation et de la raison.

Pourtant, en 1790, la constitution civile du clergé n’est pas vraiment repoussée en dépit des protestations de certains évêques. L’Exposition de Mgr Boisgelin demeure modérée. Le ton reste courtois, les condamnations habilement cachées. Des évêques l’acceptent, le roi également. Ils attendent la réponse du pape pour apaiser les choses. Certains osent même croire qu’un accord est possible. D’autres voient leur salut dans un refus clair et net du Saint-Siège. Finalement, tous se tournent vers Rome ! Quel contraste avec les discours des gallicans ecclésiastiques quelques années avant la révolution ! Ils apprennent à leur dépend la nécessité d’avoir un chef universel indépendant du pouvoir temporel. Ils découvrent aussi bien tardivement la nocivité des idées qui ont tant dominé les esprits depuis deux siècles.

En absence d’autorité forte, universelle et incontestable, la puissance spirituelle ne peut guère faire face aux prétentions hégémoniques de la puissance temporelle. Seul face à l’État, qui peut défendre ses intérêts ? Suppression de la dîme et des ordres religieux, nationalisation des biens ecclésiastiques, « dans la réalité brutale des faits, cela équivaut à une énorme amputation, qui laisse le clergé à la merci de l’État, et plus grave, une intrusion directe dans la forme même de l’Église catholique »[13]. L’État tente de l’insérer dans ses rouages, de l’utiliser comme un instrument et de la gouverner comme un ministère quelconque, ne songeant qu’à son utilité. L’enjeu est de taille. Dans le bref Quod aliquantum, du 10 mars 1791, le pape Pie VI rappelle l’erreur essentielle : « Nous n’avons pas pour but, en rappelant ces maximes, de provoquer le rétablissement du régime ancien de la France : le supposer, […] : nous ne cherchons, vous et moi, nous ne travaillons qu’à préserver de toute atteinte les droits sacrés de l’Église et du Siège apostolique. »[14] Les révolutionnaires l’ont bien compris. La religion est d’utilité publique. Par elle, il touche les âmes. Ce sont finalement elles qui sont au centre des relations entre l’Église et l’État. Et lorsque l’État n’aura plus besoin d’elle, il n’hésitera pas à s’en débarrasser. Et les âmes en seront les victimes…



Notes et références
[1] Mgr Boisgelin, Exposition des principes sur la Constitution du clergé, par les évêques, députés à l’Assemblée nationale, 1790.
[2] Mgr Boisgelin, Exposition des principes, p. 6.
[3] Mgr Boisgelin, Exposition des principes, p. 9.
[4] Mgr Boisgelin, Exposition des principes, p.82.
[5] Mgr Boisgelin, Exposition des principes, p. 37.
[6] Mgr Boisgelin, Exposition des principes, p.43.
[7] Mgr Boisgelin, Exposition des principes, p. 60.
[8] Mgr Boisgelin, Exposition des principes, p. 82.
[9] Mgr Boisgelin, Archives Parlementaires, première série, Vol. XV, 730c, , dans Rome et la Révolution française,  Ch. V. La constitution civile du clergé : l’Église gallicane et le recours à Rome, Gérard Pelletier, Publication de l’école française à Romme, https:// books.openedition.org.
[10] Mgr Boisgelin, Archives Parlementaires, première série, Vol. XV, 730c.
[11] Treilhard, Archives Parlementaires, première série, Vol. XV, 730c.
[12] Marie Henri Jette, La France Religieuse du XVIIIème siècle.
[13] Jean Meyer, André Corvisier, La Révolution Française, Tome I, chap. XI, presses universitaires françaises, 1991.
[14] Pie VI, Bref Quod aliquantum adressé au cardinal de la Rouchefoucauld, 10 mars 179/1.