" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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lundi 18 mars 2013

L'optimisme aveugle de Teilhard

Selon Teilhard, l'homme devient homme par évolution, de manière continue et irrésistible. Cette marche vers le progrès s'étend à tous les hommes grâce à l'éducation qui étend et prolonge « dans le collectif la marche d'une conscience arrivée peut-être à ses limites dans l'individuel » [1]. Ainsi, considère-t-il l'homme contemporain comme désormais adulte au faîte de sa maturité. Au Moyen-âge, l’homme était resté dans l’âge de l’enfance, dans le Néandertal. Le XVIIIème siècle et les siècles suivants lui ont permis d’atteindre l’âge de la raison grâce au progrès des sciences, à l’élargissement et l’approfondissement de notre savoir : « Savoir plus », « être plus ». L’homme devient-il vraiment homme depuis deux cents ans ? Est-il plus conscient de lui-même et de sa vocation depuis qu’il avance dans la voie de la connaissance et de la domination ? Devons-nous croire en un progrès continu ou n’est-elle encore qu’une vue erronée d’un « philosophe » perdu dans ses illusions et dans son lyrisme ? La foi de Teilhard en la Science et au Monde ne l'exalte-elle pas au point de l'aveugler dans un optimisme outrancier ? Dans cet article, nous n’allons pas retracer l'histoire de l'humanité – nous en sommes bien incapables – nous allons étudier de plus près sa croyance en ce progrès supposé inéluctable

Une histoire si dépourvue d’humanités… 

Quand on nous présente l'humanité en voie de progrès continu, le XXème siècle resurgit aussitôt de notre mémoire. Des images abominables montrent sans honte l’affreuse réalité des abominations commises par des savants, des scientifiques, des médecins, des intellectuels, des politiques, des élus, et par tant d’hommes et de femmes responsables. Et le siècle dans lequel nous vivons ne semble guère être mieux. 

Pouvons-nous en effet parler de « marche » inéluctable de l'Humanité vers le progrès après avoir connu le communisme, le nazisme, le maoïsme, les khmers rouges et tous les génocides qui ont ensanglanté notre planète depuis le siècle dernier ? Pouvons-nous encore parler de progrès lorsque des peuples entiers meurent de faim quand d'autres agonisent dans la surconsommation, le surpoids et la drogue ? Pouvons-nous encore affirmer que l'Humanité progresse lorsque nous songeons aux avortements, aux suicides, à la misère morale qui se déploie dans nos civilisations modernes ?... Nous ne disons pas que les siècles antérieurs étaient meilleurs, mais nous savons assurément qu'ils n'ont pas atteint un tel degré de sauvagerie, d'abomination, de déséquilibre et de démesure… 

« La force de la passion collective », prise de conscience de notre surhumanité… 



Teilhard n’est pas insensible à une telle objection. Il n’hésite pas à y répondre. Que représente pour lui par exemple la Première guerre mondiale, source de tant de drames ? Il l’a en effet connue sur le front en tant que brancardier.  « Souvenons-nous de telle ou telle heure de la guerre, quand, arrachés au-dessus de nous-mêmes par la force d'une passion collective, nous avions l'intuition d'accéder à un niveau supérieur de l'existence humaine... » [1].




Quelle est cette « passion collective » ? Dans le danger et la peur, les hommes peuvent en effet éprouver et partager une passion excitante qui décuple leurs forces et leur permet d'accomplir ce qu'ils ne pourraient effectivement réaliser dans un état normal. Sans cette ultime force, nous ne pourrions pas comprendre certains faits extraordinaires. Cette passion humaine est en un sens bénéfique pour l’homme en danger. C’est sans doute grâce à elle en partie que les soldats des tranchées ont surmonté la peur et leurs conditions de vie extrêmes. L’homme se met dans un état de tension élevé, concentrant toute son énergie vers un objectif ultime, la survie, avant que n’arrivent le point critique, la défaillance, la rupture de l'être. Il utilise finalement ses dernières capacités pour se maintenir et éviter son anéantissement, et non pour atteindre un état de perfectionnement !... 



Nous savons aussi où peut conduire « la force d'une passion collective ». Souvenons-nous de ces moments noirs de l’histoire où des peuples grisés de paroles et de rêves se sont livrés à des carnages et à des crimes sans nom. Ce ne fut que fureur et terreur, folie sanguinaire d’hommes et de femmes devenus subitement des sauvages. La « passion collective » soulève une énergie formidable en l'homme au point de le transformer en un état surhumain non dans le sens d’élévation de conscience mais d’annihilation. L’homme se met dans un état extrême où la raison n'a plus de prise, où la conscience est comme atrophiée, où toute la force humaine concentrée ne connaît plus de frein. Est-ce cela le progrès tant défendu par Teilhard, … une élévation de conscience ?... 

Un détail dans l’histoire, une « crise de l’enfantement »… 

Teilhard tente de répondre aussi à une autre objection qui va à l’encontre de l’idée d’un progrès continu : les atrocités commises au cours de la Seconde guerre mondiale. Il ne les ignore pas mais relativise leur gravité et leur importance au regard de l’Évolution. Il les présente en effet comme « une crise d'enfantement, à peine proportionnée à l'énormité de la naissance attendue » [1]. Un point de détail peut-être dans l'histoire de l'Humanité ?! .... 


Certes, le conflit n'a duré que six ans, à peine un instant dans l’aventure de la vie, un instant qui a néanmoins coûté plus de 40 millions de morts sans parler des blessés… Pouvons-nous mesurer l’importance d’un fait historique par sa durée ? Par le nombre de morts ? Soulignons « simplement » la démesure du mal déployé et les capacités maléfiques jamais encore atteintes, ou encore ses funestes conséquences sur toute la planète et sur l’avenir de l’homme


Si nous regardons l’Humanité sur des millions d’années, il est clair que tout devient détail, sans importance. Tout disparaît. Mais est-ce le bon référentiel dans lequel nous devons juger ?... Tout s'efface devant cette démesure. Y compris l'homme... Y compris l’âme… Restons donc à notre propre mesure… 


Au lieu d'y voir une « crise d'enfantement », nous percevons plutôt cet évènement comme la manifestation des capacités de l'homme livré à lui-même, à une raison dénuée de tout réalisme et de toute mesure... C'est l'œuvre d'idéologues qui n'ont aucune considération de l'homme et de l'âme, encore moins de Dieu. 

Mais, comment Teilhard, peut-il comprendre l'horreur du nazisme et des autres idéologies quand il ose écrire ces quelques phrases : « nous avons certainement laissé pousser jusqu’ici notre race à l’aventure, et insuffisamment réfléchi au problème de savoir par quels facteurs médicaux et moraux, il est nécessaire, si nous les supprimons, de remplacer les forces brutales de la sélection naturelle. Au cours des siècles qui viennent, il est indispensable que se découvre et se développe, à la mesure de nos personnes, une forme d’eugénisme noblement humaine » [2] ? L'homme, maître de lui-même et de son destin ... 

Vers une socialisation promise… mais avortée 

La socialisation de l’homme serait une preuve de l’avancée humaine dans le progrès : son « heure semble avoir sonné pour l'Humanité » [1]. Elle atteint même son point critique. Quelle socialisation ?! La solitude n'a jamais tant gagné les cœurs ! Oh certes, nos relations virtuelles ne cessent de croître dans un « cyberespace » de plus en plus étendu, mais, nous savons aussi que les voisins s'ignorent, que les passagers d'un train peuvent être ensembles pendant des heures sans échanger un mot, que des hommes peuvent agonir dans la plus grande indifférence. Est-ce cela la socialisation qui atteint ses limites ? ... 

Essayons toutefois de comprendre son enthousiasme. Il voit naître et grandir des projets prometteurs de paix et d’unité, notamment l'ONU et les autres organismes internationaux. La société occidentale se socialise, l’État de providence se développe, le communisme grandit et triomphe en Europe et en Asie, la mondialisation progresse : « envahissement accéléré du monde humain par les puissances de collectivisation », « ascension enveloppante des masses ; resserrement constant des liens économiques ; trusts intellectuels ou financiers; totalisation des régimes politiques ; coudoiement, comme dans une foule, des individus aussi bien que des nations ; impossibilité croissante d'être, d'agir, de penser seuls ; montée, sous toutes les formes, de l'Autre autour de nous. Tous ces tentacules d'une société rapidement grandissante, au point de devenir monstrueuse, vous les sentez, à chaque instant, aussi bien que moi-même » [1]... Il y a de la crainte dans ses propos, qui ne doit pas néanmoins faire disparaître les promesses d’avenir. Il voit donc dans ces « progrès » une humanisation de l’homme et une marche inéluctable vers un nouvel âge, celui de l’Humanité. C’est la planétisation de l’homme, dernière étape avant le saut final, la pensée collective, le point Omega… 

Toutes ces promesses se sont révélées éphémères et cruelles. Que de rêves déchirés ! L'optimisme qu'ont engendré tant d'initiatives et de chimères est devenu désillusion et amertume. En osant appeler un jour l'ONU de « machin », de Gaulle avait probablement un sens plus réaliste du monde que notre « scientifique ». Et plus proche de nous, qu’est devenue l'âme des villes et des quartiers ? Qu'est devenue la famille, foyer où devrait s'épanouir l'homme, là où se crée et grandit l'homme social ? Nous ne voyons aujourd’hui qu'une situation affligeante, une véritable déstructuration de la société et de l'homme, une réelle désocialisation quand le Monde se perd en palabres et en structures… 


Négation de la réalité … 

La socialisation est, selon Teilhard, une conséquence inévitable de la planétisation de l’homme, c’est-à-dire de son déploiement continu sur une planète aux dimensions figées. Elle résulte de manière physique du contact entre les hommes : « sous l'effet de l'étreinte planétaire qui se resserre, les hommes s'éveillent enfin au sens d'une solidarité universelle » [1]. Le contact physique, est-il suffisant et nécessaire pour « socialiser » les hommes ? Mexico et les grandes métropoles devraient être des lieux de conscience élevée pour l'humanité ! Et même Paris ! … 


Et réciproquement, les lieux vides d’hommes devraient être dénués de toute socialisation, de tout approfondissement de la conscience et finalement de toute « hominisation ». « La Réflexion ne se développe qu'en commun » [1]. Les Pères du désert, sont-ils si pauvres en conscience ? Les moines, dans leur solitude, sont-ils si vide d’humanité ? Socrate est-il si désolé dans sa solitude ? Et pourquoi nos contemporains cherchent-ils autant le repos et la paix dans les monastères ? Ce n'est donc pas en « planétisant l'homme » que l'homme s'achève et atteint sa plénitude… 

Portons encore notre regard sur l'histoire si riche en enseignement. Elle frappe notre esprit par l’éclatante vérité et ne peut nous cacher la triste réalité des faits. Ce n’est pas un hasard si Teilhard insère si peu, voire très rarement, des faits historiques dans son argumentation. 

L’histoire nous montre combien les « contacts physiques » entre les peuples sont parfois catastrophiques. Malthus et Darwin ont compris que la multiplication des hommes et un affaiblissement de leurs ressources entraînent inévitablement des conflits dont le but est la survie. Dans les « relations physiques », les hommes peuvent autant s'associer que se confronter. En « se planétisant », l'homme ne ressent pas qu'il atteint quelqu'un d'autre, il apprend tout simplement sa dépendance et sa fragilité, toute la réalité de sa nature finie. Il apprend non ce qu'il va devenir, mais ce qu'il est. 

Grande famine sous Mao
Un processus à ne pas combattre, au contraire, à favoriser… 

Mais n'ayez pas peur, s’écrit notre « philosophe » ! Nous ne devons pas nous révolter, encore moins lutter contre cette « socialisation » et cette « collectivisation ». Ils sont les signes d’un mouvement graduel de la liberté de conscience ! Imaginons cette liberté de conscience quand l’Union soviétique collectivisait l’Europe de l’Est ! Imaginons-la encore en Chine ou en Birmanie. Cherchons-la aux États-Unis quand des femmes étaient stérilisées pour des raisons eugéniques ou économiques ! Cherchons-là aussi dans les États où des groupes d'influences imposent leurs lois au détriment du bien public ! 

Teilhard nous demande de regarder ce mouvement comme un processus « irréversible et convergent »[4]. Si vous le combattez, vous ne ferez preuve que d'individualisme. « Si, contre cette dérive vers le collectif, nos instincts individualistes se révoltent, c'est donc vainement et injustement. Vainement, puisqu'aucune force au Monde ne saurait nous faire échapper à ce qui est la force même du Monde. Et injustement, puisque le mouvement qui nous entraîne vers des formes super-organisées ne tend, par nature, qu'à nous faire complètement personnels et humains » [1]. 

Comment ? Ce n'est que par individualisme que nous refusons cette socialisation au rabais ! Quel mépris envers tous ceux qui ont une conception plus élevée de l'homme ! Polonais, pourquoi avez-vous lutté contre les soviétiques ? Et ouvriers, pourquoi combattez-vous contre les trusts et les fonds de pension ? Ce n'est pas nos « instincts individualistes » qui font naître en nous une juste révolte mais une autre conception de l'Homme et de l'Humanité. Éclairée par notre foi en Dieu, nous savons où se trouve notre véritable bonheur. Nous croyons surtout que ce mouvement n'est pas irréversible, que tout est possible, que tout cela est finalement éphémère. Combien de civilisations ont-elles déjà disparu ? La nôtre peut aussi s’évanouir en un souffle. Un désastre peut tout anéantir et ramener l’homme à des temps obscurs et primitifs. Le Monde serait-il si puissant ? Et Dieu accepterait-il une telle aventure ? 

Une vision revisitée ? 

Selon certains de ses disciples [4], Teilhard semble avoir corrigé sa vision si optimiste. « Je me sens beaucoup moins disposé aujourd'hui à penser que, o soi seul, le serrage de la masse humaine suffise à la réchauffer » [5]. Il parle même d'« indétermination » et d’« incertitude » dans ce mouvement. « Même sous l'action irrésistible des forces qui la rassemblent, l'Humanité ne parviendra à se trouver et à se former que si les hommes arrivent à s'aimer » [1]… Ces propos datent de 1948, année difficile où les deux puissances, les États-Unis et l’U.R.S.S, semblent se diriger vers l’affrontement… Son optimisme reprendra le dessus à la fin de sa vie, époque plus propice à l’espoir… Il est désormais convaincu que sans l’amour universel, la noosphère ne peut achever sa convergence… 

L 'homme, agent de l’évolution… 

Cette nouvelle vision peut nous surprendre. L’Évolution ne serait-elle donc pas naturelle et inéluctable ? Dieu même doit agir selon l’Évolution, et l’homme non ? « Esprit de force ou esprit d'amour?... Ce qui importe c'est d'observer que l'humanité ne saurait aller beaucoup plus loin sur la route où elle se trouve engagée... sans avoir à se décider —ou – à se diviser intellectuellement — sur le choix du sommet qu'il lui faut atteindre » [1]. L’homme n’est plus simplement axe privilégié de l’Évolution, mais aussi agent ou moteur de l’Évolution. Mais, avant l’émergence de l’homme, qui fait mouvoir l’Évolution ? Et à partir de quand, l’homme est assez homme pour être agent ?... 

Cette nouvelle hypothèse est indispensable pour sauvegarder dans sa théorie l’idée de la liberté de l’homme. Sans elle, la liberté de l’homme serait en effet illusoire. Car si l’homme n’est que la flèche de l’Évolution, il perd toute maîtrise de soi, toute autonomie. Car la flèche se laisse diriger par une force initiale et selon des conditions d’environnement ; elle n’est pas décisionnelle… 

L’Univers n’a de sens que par l’homme… 

Osons aller jusqu’au fond de sa pensée. Selon Teilhard, l’Univers n’a plus aucun sens si l’Homme ne converge pas vers le Point Omega. C’est par lui finalement que l’Univers acquiert du sens. « L’existence incommunicable de la personne humaine, sa singularité irremplaçable où l'univers se reflète, se concentre et s'anime d'une façon unique, est le fruit le plus élevé de cet univers et de l'action créatrice, et son achèvement par notre propre activité est l'œuvre de nos œuvres : si elle périt, si son individualité n'est pas sauvée, tout le mouvement de l'univers perd son sens » [1]. La raison d’être de l’Univers ne vient donc pas de Dieu mais de l’Homme… 

L’homme peut donc décider du sort de l’Évolution par ses propres efforts. Or, pour décider et agir, il a besoin d’identifier un but suffisamment clair et fort. Car ses efforts nécessitent de s’appuyer sur une forte « espérance ». « Pour mettre en branle la chose, si petite en apparence, qu'est une activité humaine, il ne faut rien moins que l'attrait d'un résultat indestructible. Nous ne marchons que dans l'espoir d'une conquête immortelle » [6]... Il agit car il sait que le mouvement est irréversible. « Dans une humanité planétisée, l'exigence d'irréversibilité se dégage comme une condition explicite de l'action ». La théorie se complexifie. Pour Teilhard, ce mouvement est même paradoxal. Il est surtout contradictoire. Une question demeure encore plus virulente : comment concilier la liberté de l’homme et l’irrésistibilité de son destin ? 

Tout en étant inéluctable, cette marche vers le Point Omega peut être entravée par l’individualisme et l’égoïsme. Teilhard nous présente des exemples d’individualistes et d’égoïstes qui s’opposent à « l’amour universel ». 

La division inéluctable de l’humanité, entre les moteurs de progrès et les « déchets » … 

Après avoir décrit le processus d’humanisation et sa finalité, Teilhard nous présente les moyens d’atteindre le Point Omega et ses obstacles. Il présente deux esprits qui s’opposent : « l'Esprit d’Évolution » et « l'Esprit d’Égoïsme ». Quel est cet homme épris d'« Esprit d'Évolution » ? L'homme du progrès ! L'humanité est donc divisée. Selon Teilhard, on arrive aujourd’hui à « un total et peut-être définitif clivage de l'Humanité, non plus sur le plan de la richesse, mais sur la foi au progrès » [1]... 

Teilhard oppose aussi l'esprit bourgeois, qui « voient le Monde à construire comme une demeure confortable », et les « vrais ouvriers de la Terre », « qui ne peuvent l'imaginer que comme une machine à progrès » [1]. Ces « vrais ouvriers » sont les « savants, penseurs, aviateurs, etc. - tous ceux qui possède le Démon (ou l'Ange) de la Recherche ». Les bourgeois forment « le déchet » et les « ouvriers », les moteurs du progrès, « les agents de la Planétisation ». Toujours selon Teilhard, cette opposition est de nature biologique donc inéluctable. Devons-nous en déduire que les hommes animés d’un esprit bourgeois sont voués à disparaître, sans avenir, sans aucun espoir ? En effet, les hommes du progrès vaincront les premiers « par pur effet de domination biologique » ! 

Teilhard divise aussi les hommes en deux autres « classes d'esprit » [1] : les pluralistes et les monistes, « ceux qui ne voient pas, et ceux qui voient ». Les premiers ne voient que la multitude et ne dépassent pas cette perception. Les seconds voient l'unité au-delà du multiple. « Être pluraliste, c'est comme être fixiste ». Nous rappelons que les « fixistes » sont ceux qui refusent de croire en l'évolution des espèces. « Le pluraliste n'adopte aucune attitude positive. Il renonce seulement à donner aucune explication ». A-t-il oublié à ce point les scientifiques du XIXème siècle, sans qui la science d'aujourd'hui n'aurait jamais atteint autant de progrès ? Cuvier n'aurait-il apporté aucune explication scientifique ?! … 

Il est temps de conclure. Selon Teilhard, l'homme évolue de progrès en progrès et approfondit sa conscience sous la force irrésistible du mouvement de l’Évolution en dépit des quelques "ratés" de l'histoire. Or, ce mouvement demande notre adhésion. Par nos efforts, nous devons en effet tendre vers le Point Omega et ainsi contribuer à son efficacité. La foi au progrès favorise cette évolution constructive de l'Humanité. Tous ceux qui refusent le progrès et l’évolutionnisme s’opposent à cette marche inéluctable et sont voués à disparaître. 

Tombe de Teilhard (2005)
Emporté par une foi absolue en la science, Teilhard a manqué de lucidité et de réalisme. Il n’a pas vu toute la « supercherie » des évènements dont il était témoin. Nous pouvons regretter ses erreurs. Mais comment un « scientifique » peut-il aborder si légèrement des questions politiques, historiques et sociales si graves sous le seul regard de connaissances scientifiques ? Son erreur est probablement d’avoir cru que la science était suffisante pour tout comprendre. Le monde est-il si compréhensible sous le seul regard de la science ? Vanité, tout n’est que vanité !...

Mais pouvons-nous accepter tant d’arrogance et de mépris clairement affichés de la part d’un philosophe, d’un scientifique, d’un homme d’église, qui se prétend authentiquement chrétien ?! Comment peut-il condamner ceux qui ne partagent pas ses conceptions ? Et ce mépris n’épargne pas les chrétiens fidèles à l’enseignement traditionnel de l’Église, comme nous allons le voir dans l’article suivant… 



Références
[1] Teilhard, L'Avenir de l'Homme
[2] Teilhard, Le Phénomène humain, chap. IV La Survie, chapitre 3. 
[3] Teilhard, Ce que je crois
[4] C. d’Armagnac, S.J., La pensée de Teilhard comme apologétique moderne
[5] Teilhard, Les Directions et les Conditions de l'Avenir (1948) cité dans La pensée de Teilhard comme apologétique moderne
[6] Teilhard, Comment je croîs. 1ère Partie, chapitre III cité dans La pensée de Teilhard comme apologétique moderne. 

vendredi 15 mars 2013

Teilhard, un prophète si peu inspiré


Prendre du recul pour pouvoir porter un jugement serein et solide… Et comment prendre du recul sans être amarré à un point fixe et certain ? Ce n'est donc pas le moment de suivre le Monde dans sa folle course si nous voulons conserver ce que nous sommes et non ce qu'il souhaite. 


Emporté par un optimisme excessif et par un lyrisme déplacé, Teilhard veut que l’homme marche selon le sens du Monde et qu'il s'élance dans l’incertitude et l’inconstance quand il devrait plutôt se reposer sur la sagesse héritée du passé afin de progresser d’un pas assuré ... L‘être plutôt que le devenir…



Il est particulièrement frappant de ne voir dans ses livres aucun doute sur ses théories, aucune remise en cause de ses « sentiments », aucune interrogation sur les bien-fondés du progrès scientifique tant vanté. Tout est certain, exaltation, confiance absolue. Peu d’esprit critique, peu de recul finalement ... C’est symptomatique… Pourquoi une telle infaillibilité dans un esprit scientifique ?…

Le monde que nous connaissons n'est plus le même que celui de Teilhard. Et le monde qu’il a cru voir naître n’est pas celui dans lequel nous vivons. Pourquoi tant de désillusions, lui qui prétendait comprendre l’Évolution ? Son absence de recul probablement. Que devons-nous penser de ses erreurs de perception ? Est-ce le moment de changer en profondeur la doctrine chrétienne ?

La conception du Monde de Teilhard n’est finalement qu’une construction de l’esprit, fondée sur une idéologie, sur des certitudes infondées, sur un optimiste exagéré. Aujourd’hui, elle apparaît bien obsolète. Devons-nous alors faire évoluer le christianisme sur des bases aussi incertaines et sur une perception si fragile et erronée ? Il perdrait toute crédibilité et conduirait l'homme à d'incessantes remises en question au moment même où il a besoin de certitudes. Pouvons-nous admettre une telle instabilité pour des choses aussi sérieuses et lourdes de conséquence quand justement l'homme a tant besoin d'un port d'attache solide et sûr ? C'est bien mépriser et méconnaître l'âme de l'homme. C’est bien ignorer la réalité des choses…

Nous ne pouvons pas évidemment accuser Teilhard d’avoir ignoré le futur, même si certains signes et travaux scientifiques de son époque pouvaient l’orienter, mais n'a-t-il pas pris le risque de jouer au prophète et de vouloir engager des hommes dans une voie innovante et attrayante certes, mais fausse et périlleuse ? 

Nous sommes désormais dans un Monde où règnent le relativisme, le scepticisme et l’agnosticisme, c’est-à-dire dans un Monde où la conscience erre et se perd. Elle ne se construit pas dans une conscience collective, mais se dissout dans le néant. Le temps de Teilhard, temps de rationalisme et de scientisme triomphant, est en cours d'achèvement pour laisser sa place à la postmodernité, c’est-à-dire à la fin des illusions...

dimanche 10 mars 2013

Le Monde de Teilhard, un Monde déjà obsolète

Le Père Teilhard de Chardin nous demande de porter un nouveau regard sur le Monde et sur l'Homme.  Nous aurions atteint un stade de connaissance qui nous permettrait de mieux nous situer dans un Univers aux dimensions désormais éclatées : « nous avons découvert qu'il y avait un tout, et nous en sommes les éléments »(1). Ce progrès ferait alors naître en nous une prise de conscience de notre véritable vocation. Or, il constate que l’Église n'a pas encore pris en compte ce progrès et demeure figée dans son enseignement. Il demande, notamment aux théologiens catholiques, de reconsidérer la doctrine au regard de cette avancée humaine significative. Car comme toute religion, le christianisme devrait se développer selon le mouvement de l’Évolution sous la force attractive du point Omega… Regardons de plus près le Monde décrit par Teilhard...

Une nouvelle perception du monde qui risque de nous faire perdre notre vocation…

En moins d’un siècle, dans l’infiniment petit de la particule comme dans l’infiniment grand du cosmos, l'homme s’est placé dans un Univers où l'espace et le temps se sont véritablement éclatés et ne cessent encore de s'étendre. Les théories du big bang et de l'évolution, et d'autres encore, ont lentement mais assurément eu pour conséquence de rendre obsolète une conception figée et limitée du Monde que pouvait avoir l'homme. 



« Jadis tout paraissait fixe et solide ; maintenant tout se met à glisser sous nos pieds dans l’univers : les montagnes, les continents, la Vie, et jusqu’à la matière même. Non plus, si on le regarde d’assez haut, le Monde qui tourne en rond : mais un nouveau Monde qui change peu à peu de couleur, de forme, et même de conscience. Non plus le Cosmos, mais la Cosmogenèse » (2).  
Ses points de repère traditionnels se sont dilués et effacés quand ses forces se sont multipliées, son unité affirmée et sa vocation grandie. « L'acte de la nature humaine (l'humanité) a pris en tout homme conscient une plénitude absolument nouvelle » (2). Devant ce Monde désormais ouvert, il éprouve soit du découragement, soit de l'adoration. Cette nouvelle situation le trouble ou l'émerveille. Désorienté, éperdu, il risque de se perdre dans l'abattement ou dans « l'autonomie orgueilleuse », ou encore dans l'individualisme, au lieu de s'excentrer pour tendre vers l'unité, vers le point Omega. Il risque donc de manquer sa vocation. Telle est en quelques mots la situation dans laquelle nous sommes entrain de vivre selon Teilhard. 

Un nouveau monde aux dimensions étourdissantes…

Depuis le XIXème siècle, nous sommes en effet confrontés à une nouvelle situation que nous ne pouvons pas ne pas prendre en compte. Notre perception du Monde a effectivement changé, encore plus profondément que pouvait le penser notre « philosophe ». L'homme semble en effet découvrir de manière concrète les nouvelles dimensions de l’Univers qui lui ouvrent les portes d’un nouveau champ d’action, jamais encore atteintes. Armé de nouvelles capacités technologiques, il peut presque en toute liberté y épuiser son imagination. Grâce aux progrès accomplis dans la science et la technologie, il voit en effet croître son pouvoir sur la Création et sur lui-même. Ses ambitions en sont décuplées. Aujourd'hui, nous sommes aussi témoins d'une autre révolution, probablement plus conséquente, révolution déjà perceptible dès l'époque de Teilhard …

Nouvelle révolution : formation d’un nouvel espace à une seule dimension …

Regardons concrètement notre monde actuel. Quelle est la révolution qui impacte actuellement notre façon de vivre et de penser ? La création d’un nouvel « espace de vie », encore appelé le «  cyberespace » …


L’informatique poursuit son avancée dans notre quotidienneté personnelle et professionnelle. Il envahit tous nos objets, même les plus anodins. L'informatisation de la société s’accompagne de la création de vastes réseaux, eux-mêmes interconnectés. Ainsi avons-nous construit un monde virtuel et pourtant bien réel, où tous nos objets se communiquent, s’interagissent, où nous sommes nous-mêmes un acteur interactif au potentiel énorme. C’est le « cyberespace ». 

S'ajoute la numérisation de l'information. Qu'elle soit sous forme orale, écrite, visuelle, ou autre, l’information inonde le « cyberespace » et envahit à son tour notre quotidien. Or, ce milieu particulier, prégnant, ignore nos traditionnelles barrières du temps et de l'espace. Nous sommes presque dans l'instantanéité et la proximité, voire dans l'ubiquité. Tous les éléments de ce monde virtuel sont présents au même moment dans un même lieu. Nous agissons dans ce monde virtuel pour agir dans le monde réel. Nous communiquons, nous connaissons à travers lui. Nous finissons par ne percevoir le monde que par lui. Les dimensions de notre Univers n'ont pas éclaté, elles ont disparu…

Un espace où se confrontent et s’organisent les pensées…

En outre, ce milieu dans lequel nous sommes si facilement baignés recèle un savoir gigantesque, voire universel. Il accumule des connaissances, des avis, des opinions, des sentiments, etc. Bref, tout ce que peut produire la pensée humaine se retrouve numérisée et accessible. 

Or, le « cyberespace » ne connaît ni ordre, ni hiérarchie. Il n'est qu'à une seule et unique dimension. Toute donnée se vaut. Toute pensée acquiert de la légitimité, même si la législation veille à éviter les dérapages, les calomnies, les diffamations. 

Qui maîtrise ce « cyberespace » ? Personne en apparence. Au moment où vous y mettez une donnée, vous en perdez automatiquement le contrôle. Aucune pensée n'est contrôlée, validée, garantie si ce n'est par d'autres pensées, d'autres commentaires, d’autres opinions...

Dans le « cyberespace », se forment en outre progressivement des communautés, notamment par l'intermédiaire des réseaux sociaux, par exemple par « facebook ». Les pensées se regroupent par affinité, idéologie, passion, etc. Elles réunissent des hommes de tous les coins du monde pour donner une certaine vie et importance à leur centre d'intérêt. 

Le « cyberespace » devient un lieu d'affrontement entre les différentes communautés. Les batailles idéologiques, politiques, philosophiques gagnent en effet ce monde virtuel et peuvent prendre de l'ampleur, aboutissant parfois à de véritables « révolutions ». Les rivalités que nous connaissons dans la réalité s'y retrouvent donc, avec probablement plus d'intensité et d’effervescence que dans le monde réel. Car qui peut craindre ce qui n'est que virtuel ?... 

Vers la perte de notre monde intérieur…

La naissance et l’extension du « cyberespace » conduisent donc à une proximité et à une ubiquité virtuelles des hommes. Il leur donne encore plus de capacités de connaissances et d’actions dans un Univers où tout se nivelle, où les pensées sont davantage présentes et imposantes, où leur esprit est fortement et sans-cesse interpellé. Car que vaut le cyberspace sans « acteurs » que nous sommes ? Il ne vit que par nous. Il vit aussi par la richesse qu’il procure, nouvelle manne financière d’un Monde en quête de ressources. Nous sommes aussi l’enjeu d’un commerce…



Finalement, que constatons-nous ? Que notre « monde intérieur », là où se forge notre réflexion, notre libre arbitre, se réduit, faute de recul et de silence…  Nous finissons par perdre ce qui fait que nous sommes hommes…

Un monde réel aussi nivelé …

Ce que nous voyons dans le « cyberespace », nous le retrouvons aussi dans notre vie quotidienne. Tout se nivelle. L'actualité en est un parfait exemple. Sous couvert d'égalité, on cherche à faire croire que tout se vaux. L'homosexualité et l’hétérosexualité, quelle différence ? Homme et femme, que des concepts ! Les religions, même chose....

Teilhard, un prophète ? 

Nous pourrions penser, comme le songent certains disciples de Teilhard (3), que notre « philosophe » avait prévu l’avènement du « cyberespace ». Serait-il en effet le lieu où se forgerait la pensée collective, où émergerait la « conscience planétaire », le nouveau « pas collectif de l’humanité »?

Le « cyberespace », un nouveau champ d’action pour l'homme …

Nous ne tendons pas vers de la pensée collective. Il n’y a pas de convergence encore moins de construction de pensées dans le « cyberespace ». Nous tendons plutôt vers une plus grande facilité pour forger une pensée unique, uniformiser les consciences. Nous tendons vers l’absence de pensée personnelle. Il n'y a pas déploiement de consciences et émergence d'une pensé collective, cohérente et consciente, mais une nouvelle façon de répandre, plus facilement et de manière plus conséquente, ses convictions pour mieux les imposer. Le « cyberespace » n’est qu’un lieu comme un autre, certes avec ses spécificités, ses qualités et ses dangers, mais il reste un lieu où l’homme peut agir et exister. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui nous parlons de « cybercriminalité », de « cyberguerre », de « cyberdéfense », etc. Ce n’est qu’un nouvel espace dans lequel l’homme se déploie comme il s’est déployé sur la terre, les aires, l’espace, etc. 

En quoi est-ce une nouveauté, une révolution ? 

Effectivement, depuis que l'homme a su exprimer sa pensée, il n'a cessé de la faire connaître et de la faire partager par tous les moyens dont il disposait. Le savoir s’est transmis de génération en génération par les récits et les discours, puis par les écrits. Le maître livrait ses connaissances à un disciple puis des écoles ont apparu pour délivrer un enseignement de qualité à un plus grand nombre. Des livres de plus en plus pratiques ont aussi diffusé une plus ample connaissance. Avec la découverte de l'imprimerie, les livres, les journaux, les encyclopédies se sont plus facilement et largement répandus. Le progrès de l’alphabétisation a rendu plus accessible la connaissance. La télégraphie, la télévision, la radio, le cinéma ont encore ouvert plus grandes les capacités d'expression et de diffusion. Ce progrès semble continu…

Nous pouvons observer que plus la diffusion et l’accessibilité des connaissances progressent, plus se créent des intermédiaires entre la connaissance et l’homme, entre le maître et le disciple. Le monde de l’édition, de la publication, de la régie n’a en effet cessé de croître. Et dans le « cyberespace », que constatons-nous ? L’absence apparente de tels intermédiaires. Il ressemble à un « déversoir de pensées » incontrôlés et incontrôlables. Entre l’information et vous, il n'y a plus ni maître, ni éditeur, ni censure. Il y a un inconnu qui délivre une pensée et vous-même. Dans le « cyberespace », il n'y a plus de contrôle... Au moins, en apparence... 

Toute se sait donc, mais devons-nous tous savoir ? 

Tout cela est-il réel ou une simple illusion ? Une connaissance sans intermédiaire ? En apparence… Car nous accédons à des informations non par nous-mêmes mais encore et toujours par des intermédiaires : les fameux moteurs de recherche que sont Google, Bing, Babylon, et tant d’autres encore. Ils vous présentent ce que vous semblez vouloir rechercher. Ils peuvent même précéder vos requêtes tant ils semblent vous connaître. Mais en êtes-vous vraiment sûrs ? Leurs algorithmes ne sont-ils pas conçus pour répondre à d'autres intérêts que les vôtres ? Il faut beaucoup d'expériences, de compétences et de patience pour tenter de contourner des règles qu'ils vous imposent. Tout n'est qu'apparence. 

Il ne s’agit pas de « savoir plus » mais de « savoir mieux » : construire son monde intérieur…

Nous sommes alors confrontés à un véritable problème. Contrairement à ce que pensait Teilhard, il ne s'agit pas de « savoir plus », nécessaire pour « être plus » selon notre "philosophe", mais de savoir mieux et d'accéder à la connaissance pertinente. De véritables questions se posent alors : comment aujourd’hui pouvons-nous reconnaître la valeur d’une connaissance ? Comment pouvons-nous accéder à celle dont j'ai besoin ? Et quel est mon besoin ? La valeur et la finalité de la connaissance s'affirment donc comme le cœur du problème. Dans les laboratoires, les universités et dans les entreprises, dotés de moyens de calcul, de stockage, de traitement de plus en plus gigantesques, apparaît le problème réel d’accès à l’information et de sa pertinence… La science contemporaine est aussi acculée à cette problématique (4). 


L'homme peut finalement perdre toute référence, se diluer et se fondre dans notre monde, non parce qu'il sait trop ou que ses dimensions ont explosé, mais parce qu'il risque de ne plus trouver le sens même de la connaissance. Sans boussole, il peut être incapable ou difficilement capable de porter un jugement sûr, sans lequel toute liberté est impossible. Sollicité en permanence, interconnecté dans le « cyberespace », il perd déjà progressivement le recul nécessaire pour construire son « monde intérieur », là où il se forme et élabore son jugement. Nous sommes loin aujourd’hui d’une élévation de conscience tant promise par Teilhard…

Est-ce alors le moment de proposer à nos contemporains une conception du Monde en évolution, où tout doit se mouvoir et s’unir sous le pouvoir attractif d'un point Omega si abstrait et sans saveur ? N'est-ce pas plutôt le moment de leur faire ressentir qu'au-delà des apparences, se trouve un point fixe, inaltérable, non pas dans le devenir mais dans le présent ? N'est-ce pas finalement le moment de leur montrer ce qu'est l'être ? De les aider à protéger leur monde intérieur ? En un mot, à éveiller leur conscience ! 


Références
(1) Teilhard, L'avenir de l'homme, chap. I, édition du Seuil, Oeuvres de Pierre Teilhard de Chardin, tome 5, Paris, 1959.
(2) Teilhard, La vision du passé, édition du Seuil, 1ère édition (1957), cité dans Teilhard de Chardin, Mémoire (blog Frad), 29 octobre 2012.
(3) Voir Compte rendu des réunions du Groupe d'étude Teilhard de Chardin de Basse Normandie.
(4) On parle en effet d'entropie de l'information. Les sciences actuelles tournent autour de deux notions : l'énergie et l'information, notions fortement dépendantes. Il semble que Teilhard ne conçoit le monde que sous la vision de l'énergie. Si cela est vrai, elle paraît très réductrice au regard même de la science.

vendredi 8 mars 2013

Le pélagianisme : sa doctrine

Comme beaucoup de réformateurs, les premiers pélagiens combattent le laxisme de la société romaine et tentent de réformer leurs mœurs. Ce ne sont pas que des paroles. Vraiment intègres et sincères, ils renoncent à leurs richesses et se montrent particulièrement héroïques dans leur renoncement. Mais quelle rigueur, quelle intransigeance dans leurs mœurs comme dans leurs paroles ! Dans leur excès, ils finissent par reposer leur salut dans leurs moindres actions, dans leur seul mérite. Quelle responsabilité écrasante pour l’homme ! 

Si les actes vertueux sont si efficaces par eux-mêmes, qu'est-ce qui différencie un chrétien d'un païen ? Le pélagianisme finit par instaurer un puritanisme comme unique loi de la communauté chrétienne, source finalement de tout salut. Cette conception du christianisme s'appuie sur une idée simple, toute pénétrée d’optimisme : l'homme serait capable par lui-même d'accéder au bonheur éternel. Par conséquent, il condamne toute faiblesse humaine, jugée comme inacceptable car évitable. « Tout le bien et/ou le mal, par quoi nous sommes dignes d'éloges ou de blâmes ne naît pas en même temps que nous, mais est le fruit de notre activité » [1]. L'homme serait parfaitement libre… 


Pélage  
(ouvrage calviniste 
du XVIIème siècle)

Selon Pélage et ses disciples, l’homme est le chef d’œuvre de la Création par sa raison, unique privilège que Dieu lui a donné. Elle est vue comme la conscience de ses actes par laquelle il peut distinguer le bien et le mal. Dieu lui aurait alors donné le pouvoir de choisir entre le bien et le mal, et par conséquent les moyens de faire ce choix. Il ne pourrait pas lui demander ce qui lui serait impossible. La loi divine lui est donc librement accessible. Le pouvoir vient de Dieu, le vouloir et le faire ne reviennent qu'à l'homme [2]. « Nous plaçons la capacité dans la nature, le vouloir dans le libre arbitre, l'être dans l'exécution, le premier élément, la capacité, appartient proprement à Dieu qui l'a confère à sa créature : les deux autres, le vouloir et l'être, sont à rapporter à l'homme, car ils découlent du libre arbitre » [3]. 




Pélage traite aussi du péché sous le regard de la justice. « Le péché ne naît pas avec l'homme, vu que c'est par la suite que l'homme le commet, car il est clair qu'un délit relève non point de la nature, mais de la volonté » [3]. Comme Dieu est juste, il ne peut pas admettre la transmission d'un péché originel. L’idée d’un péché héréditaire est incompatible avec la justice. Un homme ne peut pas être puni pour une faute qu'il n'a pas commise. Il ne peut être coupable qu'au moment de sa faute, d’une faute personnelle. La mort, la concupiscence et les souffrances ne sont donc pas des conséquences du péché originel, mais des faits naturels, résultats de la nature humaine et donc de la Création. La volonté humaine ne connaît donc aucun penchant, aucune inclination. S'il pèche, l'exercice de sa volonté n'est point affecté. Ce n'est qu'une perturbation passagère, sans conséquence. 


Que devient alors Adam dans cette doctrine ? Il ne nuit que par son mauvais exemple. « Celui qui pèche imite Adam dans le mauvais exemple dans sa transgression mais n'est pas né dans le péché ». Il ne serait responsable que de l'accoutumance au péché. C'est pourquoi de nombreux hommes ont péché et demeurent dans le péché. « Le péché n'a nui qu'à Adam et non pas à tout le genre humain » [4]. De même, selon Caelestius, le Christ n'a influencé l'humanité que par son exemple [5].

Pour remédier à cette accoutumance, le pélagianisme prétend réveiller, par les seules forces du libre arbitre, les vertus endormies. Que devient alors le baptême ? Il ne sert pas à effacer le péché originel. C’est une consécration au Christ, une agrégation au peuple de Dieu, sans présumer en eux un péché à pardonner. Et la Rédemption ? Une élévation de l'homme vers Dieu... 

La grâce n'est pas exclue de leur doctrine. Elle est seulement comprise comme une aide externe aux choix de la liberté humaine. Elle permet à l'homme de décider avec rectitude sans agir au cœur même du libre arbitre. Au moment de sa création, la grâce l'a doté de la capacité de discerner le bien et le mal. Dans la Sainte Écriture, elle lui révèle la volonté divine et lui permet d'observer les préceptes divins. Elle est aussi contenue dans les exemples des saints, même païens. Elle est enfin incluse dans les sacrements mais l'efficacité réside dans la volonté humaine, dans son engagement et non en eux-mêmes. Selon le pélagianisme, la grâce n'est pas donnée gratuitement mais à la suite d'un mérite

Finalement, tout repose sur la seule puissance de la volonté de l'homme

Que trouvons-nous dans cette doctrine ? Un trop grand optimiste en ses propres capacités, une louange excessive de la Création, une incompréhension du péché originel et de la justice divine. Le pélagianisme laisse finalement peu de place à l'amour de Dieu qui se révèle dans la Croix d'une façon si admirable. 

Que devient en effet le christianisme sans la grâce divine ? Que devient notre foi si notre regard n'est tourné finalement que sur nous-mêmes ? Une religion vide de Dieu, vide d'amour, qui nous enfonce dans le « hautain naturalisme », dur et orgueilleux, dans « la morale laïque et volontariste » [6]... 

Quelle pauvre conception de l'homme, négatrice de sa réalité et de son être le plus profond ! « En rejetant le péché originel, en prétendant que rien n'est vicié dans notre nature, que notre liberté est comme une balance dont le fléau est parfaitement horizontale, le pélagianisme fait preuve évidemment d'une psychologie bien superficielle et bien pauvre, toute abstraite, et n'expliquait nullement la grande anomalie de l'universalité du péché dans le monde » [8]... 



Références
[1] Caelestius cité dans Saint Augustin, La grâce du Christ et le péché originel, II, 6, 6. 
[2] Histoire des dogmes, tome II, L'homme et son Salut, V. Grossi et B. Sesbouë, chapitre III, 1. 
[3] Caelestius cité dans Saint Augustin, La grâce du Christ et le péché originel, II, 1, 14. 
[4] Caelestius cité par le Concile de Carthage (411). 
[5] Histoire des dogmes, tome II, L'homme et son Salut, V. Grossi et B. Sesbouë, chapitre V, 4. 
[6] Daniels-Rops, L'Eglise des Temps barbares, chapitre 1, édition Fayard, 1960.
[7] Pélage, Lettre à Démétriade, cité par E.Portalié, art. « Augustin » du Dictionnaire théologique catholique, tome I, 2, cité par Peter Brown, La vie de Saint Augustin, chap. 29, éditions du Seuil, 2001.
[8] J. Tixeront, Histoire des dogmes dans l'antiquité chrétienne, Tome II, librairie Lecoffre.

mardi 5 mars 2013

Le pélagianisme : son histoire

Le Pélagianisme

Le pélagianisme est une hérésie chrétienne du Vème siècle, qui réapparaît souvent dans l’histoire et menace encore aujourd’hui la pureté de notre Foi. Selon cette doctrine, le salut de l'homme ne dépend que de sa seule volonté. Fondée sur une certaine conception de la personne, elle accentue la toute-puissance de son libre arbitre au détriment de la grâce. Le pélagianisme est une des tendances radicales du christianisme que l’Église a toujours combattues et condamnées. Dans son combat contre cette erreur, elle a précisé le dogme de la grâce et clarifié la nature du péché originel. Elle a su maintenir l'équilibre entre les mérites de l'homme et le don gratuit de Dieu qu’est la grâce. Dans le cadre de notre étude sur le péché originel et sur le teilhardisme, il nous semble pertinent d'étudier cette hérésie. Nous allons traiter son aspect historique avant d’aborder sa doctrine…

Le Pélagianisme : son histoire...

Pèlage est à l’origine du pélagianisme, que ses disciples, Caelestius et Julien, évêque d'Eclane, ont développée en corps de doctrines. Saint Augustin est un des ardents défenseurs de la foi qui a combattu cette hérésie. De nombreux conciles l’ont condamné. En s’appuyant sur les décisions de Carthage (418), le Concile de Trente a formulé de manière précise et clair, le dogme sur le péché originel. 



Moine d'origine irlandaise, Pélage est d'abord un directeur spirituel renommé de Rome, où il mène une vie d'ascèse à la tête de nombreux disciples. En 410, il fuit les barbares d'Alaric qui pillent la Ville éternelle et se réfugie en Afrique puis en Palestine. Intransigeant et d'une très grande rigueur morale, il dénonce le laxisme ambiant et certains chrétiens qui n'ont guère changé de comportement après leur baptême. Il « ne supporte qu'avec impatience les excuses que les pécheurs tiraient de la fragilité de l'homme, regarde comme un effet de la lâcheté les appels faits à la grâce de Dieu comme à un remède à notre prétendue impuissance, et ne cessait d'insister, auprès des âmes qu'il conduit, sur la force invincible que nous donne le libre arbitre pour résister au mal » [1].  



Tout en prêchant d'exemple, Pélage prône le combat spirituel : à chacun de mener les efforts nécessaires pour se perfectionner et gagner le salut. « Du moment que la perfection est possible pour l'homme, elle lui devient une obligation » [2]. Or, la nature humaine a été précisément créée pour accomplir cette perfection. « Chaque fois que je dois donner des règles de conduite et tracer la voie d'une vie sainte, je mets toujours en premier lieu l'accent sur la puissance et la valeur de la nature humaine et sur ce qu'elle est capable de réaliser […] de peur qu'il ne serve à rien d'exhorter les gens à entreprendre une tâche qui leur apparaîtrait impossible à accomplir » [3]. 

Pèlage connaît un vif succès dans les milieux profondément croyants. Il est à la tête d'un mouvement d’ascétisme, d'« un groupe de partisans tenaces et bien placés » [3], qui travaillent à la diffusion de ses idées. Le mouvement s'étend. Son succès s’explique aussi par ses belles lettres d'exhortation qu’on admire, y compris par Saint Augustin, « de véhémentes et à leur manière brûlantes exhortations à mener une vie vertueuse » [4]. 

Parmi ses disciples, se distingue Caelestius, fils d'une noble famille, qui a abandonné le monde pour suivre son maître. Arrivé à Carthage avec son maître, il se mêle à des débats et remet rapidement en cause la nécessité du baptême des nouveaux nés. Comment une âme toute neuve peut-elle être reconnue coupable d'un acte commis par un autre ?... 

Selon Pélage, l'homme est capable de progresser par lui-même. Il ne peut donc concevoir l'idée d'un péché originel qui le rendrait incapable de ne plus pécher. Caelestius radicalise les idées de son maître. Considérant Adam de nature mortelle dès sa création, il refuse de voir la mort comme conséquence de son péché. Par conséquent, les enfants naissent dans la conception où était Adam avant la chute. Il admet que chaque homme a la possibilité de ne pas pécher et de gagner la vie éternelle par l'observance de la loi et de l’Évangile. Il défend enfin l'impeccabilité de l'homme, c'est-à-dire l'existence d'hommes sans péché. 

Saint Zosime, Pape en 417-418

En 411, à Carthage, un concile provincial condamne les propositions de Caelestius, jugées contraires à la foi et à l'enseignement de l’Église. Refusant de se rétracter, il est excommunié. Cette condamnation solennelle est alors diffusée dans toute l’Église comme veut l’usage. 

Depuis son arrivée en Palestine, Pélage a étendu son influence en Orient. Sa doctrine inquiète de nombreux chrétiens dont Saint Jérôme. Un libelle le dénonce comme responsable d'une nouvelle hérésie. En 415, un concile se réunit à Diospolis pour l’entendre. Pélage se désolidarise de son disciple Caelestius et s'explique d'une façon plus ou moins équivoque, réprouvant tout ce qui était contraire à la doctrine de l’Église. Il est alors innocenté. 


Saint Augustin est informé des décisions du concile de Carthage auquel – soulignons-le - il n'a pas participé, trop préoccupé par une autre crise qui secoue l’Église d’Afrique, le donatisme. Il est aussi informé de celles du concile de Diospolis. Il intervient alors et dénonce l'équivoque des formules de Pélage. Le Concile de Diospolis, déjà jugé misérable par Saint Jérôme [5], n’est qu’un « concile de dupes »[6]. Il en appelle au Pape Saint Innocent Ier, qui finit par condamner Pélage et Caelestius. Mais, soutenu par ses partisans romains et impressionné par les protestations de soumission de Caelestius, le Pape Saint Zosime, successeur de Saint Innocent Ier, réhabilite les coupables tout en leur laissant deux mois pour s'expliquer. Alors que les évêques africains se défendent et protestent énergiquement contre cette décision, Caelestius provoque des troubles et des violences. Le désordre s'amplifie. L'empereur finit par intervenir à son tour : il expulse les chefs pélagiens.


Le 30 avril 418, un nouveau concile se réunit à Carthage, réunissant deux cent quatorze évêques, sous la direction de Saint Augustin. Il prononce fermement une condamnation des deux protagonistes et réclame de la part des pélagiens une profession de foi claire et explicite. Saint Zosime, mieux informé et sans-doute impressionné par la rigueur et la profondeur des débats, se rallie à cette décision. Il demande à Caelestius de venir s'expliquer, mais au lieu de comparaître, ce dernier s'enfuit. Le Pape envoie à l'ensemble des églises une longue circulaire intitulée Epistula Tractoria dans laquelle il résume l'histoire du débat et condamne formellement l'hérésie. Pélage se retire dans le silence. Caelestius se réfugie auprès de Nestorius à Constantinople avant d'en être expulsé.




Sous la conduite de Julien, évêque d'Eclane en Companie, un groupe d'évêques protestent contre cette condamnation. « Architecte de tout le système » [2] selon Saint Augustin, Julien organise le pélagianisme en une véritable doctrine. Il mène campagne contre les évêques Africains, rédige de violents réquisitoires contre la doctrine augustinienne de la grâce et tente à son tour de gagner l'appui de Nestorius. En 431, le Concile œcuménique d'Éphèse confirme les condamnations portées contre le pélagianisme et dépose Julien. 

Le pélagianisme ne disparaît pas avec leurs partisans. Au cours de l'histoire, il réapparaît sous différentes formes, plus ou moins radicalisées. Des conciles reviennent en effet à plusieurs reprises pour dénoncer ses erreurs, notamment à Orange en 530 contre le semi-pélagianisme, ou au Concile de Trente (1545-1563) contre le protestantisme. Des Papes jusqu'à Pie VI [7] se sont souvent occupés de cette hérésie. Le teilhardisme n'en est pas épargné. 



Références

[1] J. Tixeront, Histoire des Dogmes, tome II, Chapitre XI, 3ème édition, librairie Lecoffre. 
[2] Pélage, Lettre à Démétriade, cité par E.Portalié, art. « Augustin » du Dictionnaire théologique catholique, tome I, 2, cité par Peter Brown, La vie de Saint Augustin, chap. 29, éditions du Seuil, 2001. 
[3] Peter Brown, La vie de Saint Augustin
[4] Saint Augustin, De gest. Pelagii., 25, cité par Peter Brown, La vie de Saint Augustin. 
[5] Saint Jérôme, Epist., CXLIII, 2 cité dans J. Tixeront, Histoire des Dogmes, tome II, chapitre XI. 
[6] Saint Augustin, De gestis Pelagii, 2 cité dans J. Tixeront, Histoire des Dogmes, tome II, chapitre XI. 
[7] Dans Auctorem Fidei du 28 août 1794, Pie VI condamne des propositions du concile de Pistoie, « erreurs qui favorisent l'hérésie de Pélage ».

vendredi 1 mars 2013

Que vois-tu en ton prochain ?

Sur le Calvaire, une foule de gens s’est amassée. D’abord frustrée et silencieuse, elle a laissé échapper quelques murmures, puis des injures avant qu’elle ne devienne que cris et railleries. Abandonné par tous entre deux malfrats, Notre Seigneur Jésus-Christ est levé de terre, crucifié dans sa chair, meurtri par les coups et d’amères paroles. Au pied de la Croix, Saint Marie regarde son Fils. Elle voit Dieu fait chair, exténué, insulté, outragé. Elle est là, toujours présente, aimante et confiante. 


Face à la souffrance, à l’handicape, à l’anomalie, on n’hésite pas à réclamer la mort. Meurtri soi-même par le mal, on est tenté aussi de la désirer. On déteste tout signe d’impuissance, tout aveu de faiblesse. D’où l’eugénisme et l’euthanasie. Soigné comme une bête d’élevage, l’homme est sélectionné. On cherche à améliorer la qualité du bétail. Toute déficience est supprimée, tout soupçon de défaut est traqué. Le berger qu’est devenu le magistrat ou le médecin est implacable. Appliqué aux méthodes de gestion moderne, il cherche le rendement et rejette toute vie jugée indigne. Et devant l’enfant à qui on a refusé la naissance, devant le vieux souffrant dans une prétendue indignité, Sainte Marie est encore là, seule. En chacun d’eux, elle voit la créature de Dieu, elle voit son Fils, dans le silence d’un être humilié …



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Mars 2013

Après avoir présenté en Février la doctrine sur le péché originel, nous allons présenter ce mois-ci une des hérésies qui la remettent en cause : le pélagianisme :
  • le pélagianisme : son histoire ;
  • le pélagianisme : sa doctrine.
Puis nous poursuivons notre étude sur le teilhardisme en commençant à apporter des objections et à souligner ses erreurs et mensonges. Ce mois-ci, nous allons surtout traiter de ses perceptions sur le monde et sur le christianisme :
  • Le Monde de Teilhard, un monde déjà obsolète ;
  • Teilhard, un prophète si peu inspiré ;
  • L'optimisme aveugle de Teilhard ;
  • Le "chrétien moyen" selon Teilhard. 
Nous continuons l'étude de l'eugénisme en présentant les idées et les pratiques eugéniques de l'antiquité :
  • " L'eugénisme antique ".
Enfin, nous terminons ce mois de Mars par l'étude des relations entre l'Islam et les non-musulmans décrites dans le Coran :
  • " Kâfire et "Mushrikûs" (1ère partie).
En espérant participer au bon combat et en souhaitant apporter l'aide et la lumière dont vous auriez besoin...

Deo Gratias 

lundi 25 février 2013

L'Islam et les non-musulmans


« La nature de la tolérance islamique — sa portée et ses limites — sont souvent mal comprises. Deux mythes courants, deux stéréotypes, s'opposent à ce propos : d'un côté, la vision d'un islam bigot, intolérant, tyrannique, symbolisé par l'image légendaire du guerrier fanatique déferlant du désert, le Coran dans une main et l'épée dans l'autre, et offrant à ses victimes le choix entre les deux ; de l'autre, celui de l'égalité des droits, de l'utopie interreligieuse et interraciale dans laquelle musulmans, chrétiens et juifs auraient collaboré dans un âge d'or de libre effort intellectuel » [1]. 


Nous sommes en effet régulièrement confrontés à deux réalités que nous ne pouvons ignorer : des atrocités sont commises au nom de l'islam alors que des discours le présentent comme une religion tolérante, voire pacifique. Au delà de la peur ou de la colère, que génère la violence islamique à l'égard des chrétiens ou d'autres non-musulmans, au delà aussi de la démagogie et de la volonté de dédramatiser les passions, nous souhaitons étudier de plus près les relations entre l'Islam et les non-musulmans. Pour cela, nous vous proposons encore de revenir aux origines de l’Islam... 

Revenons d'abord à la conquête islamique, en particulier sur le rôle économique des non-musulmans dans la société arabe et dans l’État naissant. Dans la mentalité tribale, d'où émane l'Islam, le vaincu doit se soumettre à son vainqueur. Or, le vaincu est le non-musulman (chrétien, juif, zoroastrien, païen), le vainqueur, le musulman. Or, l’Islam est la religion du vainqueur. Cette soumission du vaincu se manifeste par le paiement d'un tribut si le vaincu ne devient pas esclave ou s'il ne meurt pas. Elle se concrétise au moyen d'un contrat parfois précaire, dépendant de la bonne volonté du vainqueur. Le non-musulman est donc source de profit et de richesse. Il doit être préservé. C'est pourquoi l’État tente de le protéger contre la cupidité et l'esprit belliqueux des tribus arabes. C'est pourquoi également il refusera toute conversion des vaincus lorsqu'elle conduira à une diminution inquiétante des recettes. Ils n'hésiteront pas, non plus, à quitter une région conquise, même stratégique, au prix d'une rançon si cette dernière est plus rentable... 

Revenons aussi à la situation difficile des musulmans au lendemain de la conquête arabe. En dépit de leurs victoires incontestées et de leur domination, les musulmans sont en position de faiblesse. De vastes régions civilisées au passé prestigieux et dotées d'une culture supérieure sont tombées rapidement entre leurs mains. Ils sont minoritaires et ignorent l'art de gouverner. Ils méprisent même les travaux de la ville et de la terre. Ils dépendent donc entièrement des peuples vaincus, de leur savoir et de leurs labeurs, et de leur soumission. Ils sont ainsi dans l'obligation de recourir aux services des juifs et des chrétiens pour administrer leurs territoires. Les Grecs chalcédoniens, fidèles à Byzance, ont généralement rejoint les terres byzantines, les autres continuent leur travail et les remplacent, s'adaptant au changement de régime. Des collaborations se mettent en place entre les vaincus et les conquérants. Mais l'intérêt de l’État est évidemment de renforcer sa mainmise sur les populations et de diminuer l'inégalité démographique, culturelle et politique. Ainsi pratique-t-il une forte politique migratoire, accompagnées de mesures d'arabisation pratiques. Les langues indigènes, l'araméen (Irak, Mésopotamie, Syrie, Palestine), le copte (Égypte), le pehlvi (Perse), sont ainsi interdites dans l'administration. Une autre culture tente de s'affirmer et de se substituer aux autres... 

Enfin, les conflits pour des questions de pouvoirs ne sont pas rares dans l'histoire de l'Islam. L'autorité est disputée entre des tribus puis entre des peuples. Damas supplante La Mecque après que celle-ci se soit imposée devant Médine. Les omeyades (arabes) écrasent Ali et sa tribu avant que les abbassides (perses) ne remplacent les arabes à la tête de l'empire. Des considérations sociales entrent aussi en jeu dans cette quête du pouvoir. Les premiers califes représentent plutôt la classe des notables alors que leurs adversaires semblent plutôt porter les classes les moins aisées. Les relations entre l'Islam et les non-musulmans s'intègrent également dans ces perpétuels rapports de force. 

Les non-musulmans sont donc traités selon des considérations économiques, politiques et sociales. Nous pourrions alors croire que les considérations religieuses sont alors secondaires et que l'Islam n'intervient guère dans leur persécution ou leur tolérance. Pour y voir encore plus clair, revenons au tout début de l'Islam, au moment où l’Islam rencontre pour la première fois des non-musulmans... 

Avant que Mahomet et ses disciples ne convertissent la péninsule arabique, cette dernière était essentiellement païenne. Elle abritait aussi certains courants spirituels provenant de ses puissants voisins. Le judaïsme puis le christianisme, surtout nestorien et monophysite, s'y étaient répandus. Des tribus arabes s'établissent sur la lisière des déserts syriens et mésopotamiens ou se sont infiltrées dans l'empire byzantin. Elles se sont converties au christianisme. Elles ont maintenu leur contact avec leurs tribus sœurs ou alliées, restées païennes. 

Selon la tradition islamique, en l'an 10 de l'hégire, soit en 632, Mahomet rencontre des chrétiens nestoriens de Najran, conduits par leur évêque. A cette occasion, un pacte est conclu aux termes duquel les chrétiens obtiennent l'autorisation de conserver leur culte en contrepartie du paiement d'un tribut. « Au fur et à mesure que le pouvoir musulman s'établit dans la péninsule arabe, il semble que la pratique se soit répandue de doter les chrétiens d'un régime politique discriminatoire mêlant les marques d'infériorité et les garanties de protection (ex.: fiscales), la sécurité et le droit de vivre selon leurs us et coutumes leur sont assurés » [2]. 


Mahomet conclut aussi un accord avec les Juifs cultivant l'oasis de Khaybar, à 150 kilomètres de Médine. Le prophète confirme aux Juifs la possession de leurs terres mais la propriété comme les fruits reviennent aux musulmans. Pour conserver leur religion et leurs biens, ils doivent leur remettre la moitié de leurs récoltes. « Cet accord devient un locus classicus de la jurisprudence ultérieure portant sur le statut des sujets conquis non musulmans dans l'État musulman » [1]. Mais, ce statut n'est pas définitif. Mahomet et ses successeurs se réservent le droit de l'abroger quand il le veut. Ainsi, en 640, le calif Umar rompt le pacte et chasse du Hijâr les tributaires juifs et chrétiens pour respecter cet adage : « deux religions ne doivent pas coexister dans la péninsule arabique ». En absence de contrat ou de soumission, la mort est inéluctable. Elle peut cependant être commuée en réduction à l'esclavage. Progressivement, un statut s'établit donc pour les non-musulmans. Ce statut s'appuie sur un rapport de force et sur l'appartenance religieuse. Il légitime des mesures de discrimination. 

Les zoroastriens subissent aussi cette politique, mais leur situation est plus dramatique. « A la différence de l'Empire chrétien, l'Empire perse a été vaincu et entièrement détruit ; son territoire et sa population sont passés sous la domination du califat islamique. Le clergé zoroastrien était étroitement associé à la structure du pouvoir. Privé de cette association, manquant de la stimulation de puissants partisans à l'étranger, dont bénéficiaient les chrétiens, ou de l'habileté à survivre amèrement acquise qui animait les juifs, les zoroastriens tombent dans le découragement et déclinent. Leur nombre diminue rapidement.»[1]. 





Pour légitimer la politique des califes, notamment fiscale, les juristes musulmans s'appuient en particulier sur « le pacte d'Umar », attribué par les chroniqueurs arabes tantôt à Umar Ier (634-644), tantôt à Umar II (717-720). Ce contrat est intéressant non seulement parce qu'il conditionne les relations pratiques entre l'Islam et les non-musulmans, mais aussi parce qu'il donne l'esprit qui les régit. Umar a négocié les conditions de redditions en fonction de tribut versé par les indigènes. Conscient que les vaincus représentent la source de la puissance arabe, il a limité l'esclavage et le partage des populations. Pour imposer ses décisions, il a invoqué celles prises par Mahomet lors de ses guerres contre les juifs Médinois. Par un contrat, le calife garantit la sécurité de leur vie, de leurs biens et de leur foi, et s'abstient d'intervenir dans leurs affaires, moyennant tribut. Ces populations sont finalement sous sa protection. Ce sont des « dhimmis », des protégés. Ceux qui ne sont pas sous cette protection appartiennent au butin à partager individuellement selon les modalités de la conquête. Ainsi, les vaincus sont partagés entre la protection assurée par les califes et les prédations des nomades. 

Nous pourrions constater qu'il n'existe pas de volonté de conversion de la part des musulmans. La situation n'est pas en fait aussi simple. A Médine, Mahomet entre en conflit avec les trois tribus juives qui y vivent. Toutes sont vaincues et, selon la tradition musulmane, deux d'entre elles eurent à choisir entre la conversion et l'exil ; la troisième, la tribu Banu Qurayza, entre la conversion et la mort. Cette opposition juive laissera de la rancœur notamment dans le Coran. Elle expliquerait aussi le changement de l'orientation de la prière musulmane. A l'origine orientée vers Jérusalem, elle sera désormais tournée vers La Mecque. 

Si au début de leur expansion, les musulmans rencontrent des populations plus propres à se soumettre qu'à combattre, la situation change au fur et à mesure de leur progression. Mahomet entre en conflit avec des tribus chrétiennes. Une attitude moins favorable aux chrétiens apparaît alors dans les textes saints de l'Islam. 

Enfin, les massacres et la mort touchent les populations non pour des raisons religieuses mais probablement par « plaisir », selon des « coutumes de guerre », comme il était souvent pratiqué à cette époque par les autres conquérants, néanmoins avec beaucoup plus de mesures. L'esprit des tribus arabes, et non des considérations purement religieuses, peut en partie expliquer la sauvagerie constatée. Attardons-nous sur un fait en apparence anodin. Selon la tradition arabe, les tribus peuvent attaquer une caravane mais il leur est strictement interdit de faire répandre le sang. Un tel crime est systématiquement suivi d'une véritable vendetta. Or, la troupe de Mahomet rompt brutalement cet usage. Le sang coule lorsqu'elle attaque les convois de La Mecque. Le scandale et l'indignation sont énormes. Mais, heureusement, le Coran vient divinement justifier son action et apaiser les mauvaises consciences… 


Que constatons-nous finalement ? D'une part, l'histoire a un rôle essentiel dans les relations entre l'Islam et les non-musulmans. Des faits historiques précis justifient des attitudes décrites par le Coran et les autres textes saints, attitudes désormais couvertes par l'autorité de Dieu. D'autre part, le pouvoir recherche dans le passé une jurisprudence qui lui permet de gérer les relations avec les non-musulmans, faute de réponses dans ses textes fondateurs. L'histoire a donc laissé une forte empreinte dans l'Islam. Le Coran y est en effet fortement imprégné... Il en devient incompréhensible sans cette lumière historique… 

Au delà de ses considérations historiques, les relations entre l'Islam et le non-musulman se fondent sur un usage, un esprit, probablement d’origine tribale. Le non-musulman apparaît avant tout comme un vaincu qui doit se soumettre au conquérant. Sa défaite légitime sa domination. Cette soumission se réalise pratiquement, sous des signes visibles, et même elle est statuée juridiquement. Le vaincu est véritablement une rançon et un butin que Dieu livre aux musulmans. Les vainqueurs peuvent donc en abuser comme tout autre bien ici-bas. L'Islam ne fait que réconforter et accentuer ce sentiment de supériorité. Il lui donne une légitimité spirituelle incontestable. Ou plutôt la victoire réconforte l’Islam. Car Dieu seul peut apporter la victoire. Le non-musulman est donc avant tout un soumis ... 

L’Islam a profondément modifié ces relations en y instaurant un nouvel esprit. La mort n'y est pas exclue. C'est probablement une rupture par rapport aux antiques traditions arabes. Et la mort y est présentée comme l'expression de la volonté divine. 

En conclusion, les relations entre l'Islam et les non-musulmans se définissent plus par opportunisme que par conviction religieuse. Elles sous-entendent une relation de supériorité et une forte discrimination qui écrasent et annihilent le non-musulman, relations qu’aggrave l’Islam. Cela peut justifier toutes les atrocités. L'Islam a surtout figé une attitude historique, devenue désormais une référence pour les générations suivantes. Il apparaît de plus en plus comme une œuvre purement humaine, bien éloignée de Dieu qui dépasse toute génération... 



Références
[1] Bernard Lewis, L'islam et les non-musulmans, dans Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, n°3-4. 1980,http://www.persee.fr/web/revues.
[2] Jean-Pierre Valognes, Vie et Mort des chrétientés d'orient, Des origines à nos jours, Fayard, 1994, 1ère partie, chap. 2.