" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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lundi 21 mai 2012

La science moderne, est-elle si objective ?

Croire que la science seule apportera la connaissance et le progrès revient à renier à la science sa plus belle vertu, la sagesse, ou encore la connaissance de ses propres limites. Prétendre donc à la suprématie de la science, ce n'est plus de la science, c'est de l'idéologie ou de la folie. Insensé en effet celui qui oublie l'ignorance et les faiblesses inhérentes à l'homme, mais heureuse notre époque qui semble plus sage que celle qui l'a précédée. Les scientifiques savent aujourd'hui que la vérité n'est pas à leur portée ou que leur réponse ne peut qu'être provisoire. 


« Notre science n'est pas une connaissance : elle ne peut jamais prétendre avoir atteint la vérité, ni même l'un de ses substituts, telle la probabilité. […] Nous ne savons pas, nous ne pouvons que conjecturer » (Karl Popper, 1). 
« La science ne poursuit jamais l'objectif illusoire de rendre nos réponses définitives ou même probables. Elle s'achemine plutôt vers le but infini encore qu'accessible de toujours découvrir des problèmes nouveaux, plus profonds et plus généraux, et de soumettre ses réponses, toujours provisoires, à des tests toujours renouvelés et toujours affinés » (Karl Popper, 1). 

La science cherche à comprendre et à fournir des réponses à des questions en sachant bien que les solutions qu'elle trouve ne sont jamais définitives. Mais si elle ne donne pas la vérité, peut-elle s'y approcher par une méthode objective ? Son but est tout autre. Elle explique certains aspects de la réalité en négligeant d'autres aspects. Elle est donc arbitraire. Mais, pouvons-nous néanmoins croire qu'il y a dans la science un certain désintéressement, ce qui lui assurerait l'objectivité de ses travaux et de son savoir, même si elle est arbitraire dans ses choix? 

Notre article a pour but de décrire certaines limites de la science, certaines interférences qui lui empêchent d'atteindre son objectivité. Nous tenons à rappeler que nous estimons la science à sa juste valeur et que nous ne souhaitons pas la dévaloriser ou la dénigrer. Elle est une mode de connaissance estimable si nous savons la considérer telle qu'elle est et non telle qu'elle est imaginée... 

A la découverte d'hypothèses... 

La découverte d'une loi peut apparaître parfois comme le fruit de l'imagination ou du hasard. Selon la légende, Archimède aurait découvert la poussée qui porte son nom en prenant son bain. Néanmoins, comme le souligne Pasteur, « dans le champ de l'observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés » (2). Après de longues recherches et études, le scientifique est en effet prêt à observer et à interpréter le fait. Il y a donc une préparation intellectuelle du scientifique qui l'a formé à recevoir l'hypothèse... Une découverte est néanmoins redevable au génie de son auteur qui a su dépasser la simple constatation d'une observation pour en déduire une explication logique. 

Parfois, des chercheurs arrivent à des hypothèses qui ne sont pas prêtes à voir le jour car les esprits ou les avancées scientifiques, technologiques, ne sont pas mûrs pour les prendre en compte. Ainsi, sont-elles délaissées, et un jour peut-être, elles seront reprises et connaîtront le succès. Le chercheur peut aussi les abandonner de lui-même, ne songeant pas à l'enjeu de sa propre découverte jusqu'au jour où un de ses disciples comprend la portée de sa pensée. Le contexte non seulement scientifique mais social, économique, culturel dans lequel évolue le scientifique, sans compter sa propre expérience et son éducation, peuvent donc influencer une théorie... 

Dans la plupart du temps, les découvertes se font par tâtonnements et demandent beaucoup de patience et d'imagination. Ainsi que l'a écrit le physicien français Pierre-Gilles de Gennes, prix Nobel de Physique 1994, « une découverte, c'est trois mois de théories et quatre ans de pratique » (3). 

Ainsi, les théories sont fortement dépendantes du contexte temporel et socio-culturel comme elles sont guidées par l'état de la science de leur temps, et donc des savoirs hérités du passé. 

Véracité d'une théorie... 

Il ne suffit pas qu'une loi soit découverte pour qu'elle soit acceptée et proclamée. La science est parfois fortement dépendante du conformisme. Elle doit prendre en compte le poids de la tradition et toute forme de discrimination. L'intolérance, le clivage entre science expérimentale et théorique, la logique des pseudo-sciences, la méthodologie et la terminologie sont autant de facteurs de biais qu'il convient de connaître pour bien délimiter l'action de la science. 

La vanité scientifique... 

Une idée nouvelle n'est pas en effet automatiquement admise par la communauté scientifique. Ainsi que l'a écrit le physicien allemand Max Planck, « une vérité nouvelle en science n'arrive jamais à triompher en convainquant ses adversaires et en les amenant à voir la lumière, mais plutôt parce que finalement ses adversaires meurent et qu'une nouvelle génération grandit, à qui cette vérité est familière » (4). 

Mendel
Ce sont souvent des personnes extérieures à la discipline ou de jeunes recrues occupant un rang plus modeste dans la hiérarchie qui découvrent de nouvelles idées. Les travaux de Mendel (5) par exemple furent ignorés pendant 35 ans car les biologistes considéraient que les expériences d'un ecclésiastique ne pouvaient rien apporter à la science. La théorie de la dérive des continents de Wegener (6) sera rejetée pendant 40 ans car il eut été inconcevable qu'un météorologiste donne son avis en matière de géologie. Par ces exemples et par d'autres encore, nous voyons que des chercheurs font l'objet de la prétention d'autres scientifiques, plus sûrs de leurs connaissances et de leurs compétences que de les voir remettre en cause. L'orgueil humain fait aussi ses ravages dans la science... 

La recherche des scientifiques est donc influencée par des facteurs autres que la raison et l'imagination. Elle est fonction d'a priori culturels et sociologiques. Il est bon ton de parler de l'affaire Galilée, mais nous oublions souvent de mentionner les difficultés des scientifiques à faire accepter leurs théories pour des raisons sociales ou idéologiques au sein même du monde de la science. 

Le conformisme scientifique …. 

Le manque d'échanges entre les chercheurs, la méconnaissance des découvertes réalisées par un groupe ou la compétition entre institutions scientifiques suffissent quelquefois à enrayer un processus de pensée cohérente ou à commettre des erreurs d'appréciation. Le désintéressement n'est pas toujours au cœur des préoccupations... 

On reproche au christianisme d'avoir conduit à l'obscurantisme en refusant des théories, mais, ces détracteurs oublient souvent que ce sont en général les détenteurs du savoir qui refusent toute remise en cause de leur domination intellectuelle. Ainsi, aujourd'hui, toute théorie venant apporter des preuves contre le « big bang » est rejetée. Des chercheurs peu conformistes sont même écartés de tout moyen permettant d'approfondir leurs théories. Aucun éditeur ne publiera les recherches d'un scientifique qui est fortement attaqué par la communauté scientifique. Le conformisme est une forte pression interne à ne pas négliger … 

Entre théorie et pratique ... 

Dans une démarche traditionnelle, le scientifique constate un fait, cherche une réponse au problème posé puis émet une hypothèse qui tente de la vérifier en la confrontant à la réalité par l'expérimentation. L'expérience est elle-même guidée par la théorie. « Les résultats d'observations sont des interprétations faites à la lumière des théories. […] C'est le théoricien qui formule la question et qui montre de la façon la plus précise quelle voie doit suivre l'expérimentateur» (7). Mais, le scientifique peut suivre une autre démarche. 

Einstein témoigne du rapport qui existe entre l'expérience et la théorie : « Newton écrit-il, croyait que les concepts fondamentaux et les lois de son système pouvaient être dérivés de l'expérience. [Mais] toute tentative pour réduire logiquement les concepts et postulats fondamentaux à partir d'expériences élémentaires est vouée à l'échec. […] La base axiomatique de la physique théorique […] doit être librement inventée »(8). Par exemple, la géométrie non euclidienne a été développée selon une très grande liberté, sans se soumettre à l'évidence. La théorie de la relativité est un autre exemple de science détachée de l'expérience. Or, ces théories, qui se sont difficilement imposées, ont permis à la science de se développer et de répondre à des questions bien concrètes. 

Selon la méthode employée, le problème à éluder est différemment abordé. L'historien des sciences Lewis Pyenson considère que cette distinction entre théorie et pratique représente une réelle différence dans la façon dont chaque groupe de scientifiques conçoit même les problèmes. Le théoricien considère son problème phénoménologique comme établi. Il analyse donc le phénomène par le biais de tout l'arsenal de règles mathématiques. Le praticien par contre transforme son problème de façon à l'adapter à l'outil mathématique. Il est donc fortement dépendant des outils dont il dispose. Selon les époques, l'une des démarches domine sur l'autre. Tout dépend parfois du contexte socio-économique dans lesquelles elles se déroulent. 

Double dépendance de la science 

Dans son livre La structure des révolutions scientifiques (9), T. Kuhn développe l'idée que chaque science travaille dans un cadre intellectuel propre, un modèle qui organise sa manière d'appréhender le réel. L'activité du scientifique serait "contrôlée" par deux situations : l'époque à laquelle prend naissance la théorie et l'appartenance du chercheur à tel ou tel groupe. 

On ne peut donc réellement soutenir que le scientifique est indépendant de toute influence, de toute subjectivité, ou plus exactement son avis est circonstancié, tributaire d'un jugement de valeurs ou de définitions. Puisque la science est affaire d'hommes et de femmes appartenant à une société, pensant, éprouvant des sentiments, croyant en certains dogmes, ce sont les règles de cette communauté qui déterminent finalement la science normale et orientent son avenir. 

Les connaissances que nous pouvons acquérir sont en outre limitées par la vigueur de notre esprit, fortement influencée par notre éducation et par le contexte. La structure de la pensée est gouvernée par des idées prélogiques qui nécessairement influencent sur l'orientation des recherches et des hypothèses, sur l'observation et l'interprétation. 

Limites de l'expérience... 

L'attitude scientifique se traduit par le besoin de s'informer, par l'esprit d'analyse. Cet esprit est critique. Il doute du savoir et procède par approximations. Dès lors, les lois que pose le chercheur doivent être vérifiées et les résultats reproductibles. Le progrès ne sera possible qu'une fois ses travaux soumis à l'évaluation par ses paires. Si les scientifiques estiment que la théorie mérite d'être soutenue, elle pourra éventuellement donner naissance à un nouveau concept. 

Prenons un exemple. Si en appliquant une théorie, on peut prédire un évènement, deux cas peuvent se produire : soit l’évènement se produit, soit il ne se produit pas. Si l'événement ne se produit pas, on peut dire que la théorie est fausse bien que le théoricien puisse éventuellement bricoler une explication pour sauver temporairement sa théorie. Mais si l’évènement se produit comme prévu, la théorie est confirmée mais rien ne permet de conclure que la théorie est vraie. Aucune théorie ne peut donc être vérifiée. Il est alors impossible de démontrer leur véracité. On ne peut qu'améliorer leur vraisemblance. Finalement, ce n'est que l'illusion du savoir. 

« La science ne repose pas sur une base rocheuse. La structure audacieuse de ses théories s'édifie en quelque sorte sur un marécage. Elle est comme une construction bâtie sur pilotis. Les pieux sont enfoncés dans le marécage, mais pas jusqu'à la rencontre de quelque base naturelle ou "données" et, lorsque nous cessons d'essayer de les enfoncer davantage, ce n'est pas parce que nous avons atteint un terrain ferme. Nous nous arrêtons, tout simplement, parce que nous sommes convaincus qu'ils sont assez solides pour supporter l'édifice, du moins provisoirement » (Einstein, 1922). 

Une réalité scientifique... 

Comme nous l'avons précisé dans un précédent article, la science possède quelques propriétés dont la reproductibilité des faits. D'où vient cette propriété fondamentale ? Car « elle résulte de la nature du fait scientifique, qui le distingue du fait ordinaire » (10). Un fait est en effet scientifique quand le scientifique isole le phénomène à étudier. Il n'est pas naturel, il est expérimental. Contrairement au fait ordinaire, il n'a pas d'aspects historiques. De même, quand un scientifique parle d'une réalité, il traite d'une réalité non naturelle, mais scientifique. Car il ne peut prendre en compte l'individualité d'une chose naturelle, beaucoup trop complexe à étudier tant ces composantes varient selon les circonstances. 

De plus, le fait ou la réalité scientifique sont précis et doivent être mesurables avec la plus grande rigueur. Cette réalité est donc perçue en fonction des instruments de mesures disponibles et de leur précision. Une théorie peut ainsi s'effondrer par la précision apportée par de nouveaux outils de mesures. 

La question de la mesure est fondamentale. Jusqu'à une certaine échelle, l'observation et la mesure sont indépendantes du fait observé. Nous pouvons ainsi mesurer avec rigueur la distance parcourue par une pomme quand elle tombe d'un arbre et le temps de sa chute. En outre, nos outils ne modifient pas la trajectoire du fruit. Mais, le fait observé est-il toujours indépendant de l'observation ? Ce n'est pas en effet le cas en microphysique. Car ce qui permet l'observation, c'est-à-dire la lumière (le photon), modifie l'énergie et la position des particules (électron) que nous voulons observer. Plus nous voulons préciser sa position, plus nous la modifions. Ainsi, sommes-nous incapables de la déterminer. Nous parlons alors d'incertitude, et donc de probabilités. Par l'observation, le scientifique peut donc agir sur l'objet observé. Cette influence est perceptible à partir d'une certaine dimension

Les éléments scientifiques sont donc abstraits des réalités naturelles puisqu'il est impossible d'expérimenter des faits réels dans des conditions précises, c'est-à-dire mesurables, ou plus exactement, ils ne peuvent pas être mesurés sous toutes ses composantes et sous toutes les forces agissantes. « Le vol capricieux d'un papillon peut agir sur l'état météorologique dans un an » (11). Cette réalité scientifique est donc simplifiée, en quelques sortes purifiée. 

Ainsi, le scientifique élabore un fait scientifique pour que la question soit nette et précise, et qu'il puisse avoir une réponse claire et permanente, reproductible dans les mêmes conditions expérimentales. La réponse n'est pas la réalité mais une « réalité » scientifique. Il est donc important de savoir dans une théorie la distance qui sépare le « réel » scientifique et le réel naturel... 

La loi scientifique est donc une sorte d'abstraction de la réalité. Elle n'atteint pas la nature profonde de la réalité. Alors, pourquoi cherchons-nous à établir des théories ? Car nous voulons rassembler et unifier notre savoir pour tenter peut-être de chercher le « pourquoi » des choses. Nous pouvons alors penser que le scientifique cherche à établir des théories car il est convaincu que le monde est établi par des règles, qu'il tente donc de rechercher et de formuler. « Il faut croire à la science, c'est-à-dire au déterminisme » (12). Ce présupposé est fort. Il n'est évidemment pas scientifique. Nous sommes véritablement dans un domaine de croyance. Le déterminisme est le principe premier sur lequel repose la science... Certains scientifiques propose alors « se dégager de cette foi aveugle dans les théories qui n'est au fond qu'une superstition scientifique » (13). N'allons pas jusque là. Sachons simplement reconnaître que la science se repose fondamentalement sur une « foi ». 


« Sans la croyance qu'il est possible de saisir la réalité avec nos constructions théoriques, il ne pourrait y avoir de science. Cette croyance est et restera toujours le motif fondamental de toute création scientifique. A travers tous nos efforts, dans chaque lutte dramatique entre les conceptions anciennes et les conceptions nouvelles, nous reconnaissons l'éternelle aspiration à comprendre, la croyance toujours ferme en l'harmonie de notre monde, continuellement raffermie par les obstacles qui s'opposent à notre compréhension » (14). 


La science est donc limitée par nos faiblesses et par notre nature. Elle tente de construire une réalité, bien différente de la réalité naturelle. Cette construction est influencée par des forces si peu scientifiques (contexte socio-culturel, économique et technologique, idéologie, conformisme scientifique). 

Aujourd'hui, plus consciente de ses limites et de sa raison d'être, la science a appris qu'elle ne pouvait prétendre à la vérité mais qu'elle pouvait proposer des réponses raisonnables, toujours améliorables. Elle ne se considère donc plus comme le dépositaire de la vérité... 

Fondée en outre sur une croyance fondamentale, non scientifique, qu'est le déterminisme, peut-elle encore s'opposer à la foi par principe et refuser de la considérer comme un mode de connaissance légitime ? 

Peut-elle alors au moins l'entendre ?... 




Références

1 Karl Popper, La logique de la découverte scientifique, Payot, 1973, 30, p107. Karl Popper est un des plus influents philosophes des sciences du XXème siècle. 

2 Louis Pasteur (1822-1895), microbiologiste français, discours prononcé à Douai, le 7 décembre 1854, à l'occasion de l'installation de la Faculté des Lettres de Douai et de la Faculté des sciences de Lille. 

3 Pierre-Gilles de Gennes (1932-2007), physicien français, Les objets fragiles, Plon, 1994, cité dans l'article La philosophie des sciences, www.astrosurf.com. Ce site est une source d'informations intéressantes sur les sciences. 

4 Max Planck (1858-1947), un des fondateurs de la mécanique quantique, dans Autobiographie scientifique, Flammarion Champs, 1994, cité dans l'article La philosophie des sciences, www.astrosurf.com

5 Johann Gregor Mendel (1822-1884), moine dans le monastère de brno en Moravie, botaniste. Il a posé les bases théorique de la génétique et de l'hérédité moderne. 

6 Alfred Lothar Wegener (1880-1930), astronome et climatologue allemand, connu pour sa théorie des dérives des continents. 

7 A. Einstein (1879-1955), fondateur de la relativité, prix Nobel de physique en 1921, Ideas and opinions, Souvenir Press, 1973, cité dans l'article Mathématiques, www.astrosurf.com

8 Einstein, cité dans l'article Les dérives de la science, www.astrosurf.com

9 T.Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1962/1983, La tension essentielle : tradition et changement dans les sciences, Gallimard-nrf, 1990. 

10 Louis Millet, La Science aujourd'hui, Action familiale et scolaire 

11 Propos du météorologiste Lorenz, rapportés par Ivar Ikeland, Le calcul, l'imprévu, figures du temps, de Képler à Thom, cité dans La Science Aujourd'hui

12 Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale

13 Claude Bernard, ibid 

14 Einstein et Infeld, L'Evolution des idées en physiques des premiers concepts aux théories de la relativité et des quanta, cité dans La Science Aujourd'hui.

vendredi 18 mai 2012

Foi et art, sont-ils indissociables ?

Certaines paroles des Papes (1) peuvent nous surprendre. Elles devraient même nous étonner. Si nous entendons bien leurs enseignements, nous pourrions en effet croire que la foi et l'art sont indissociables (2). Par conséquent, nous pourrions en conclure que le catholique devrait rejeter la musique de Jean-Sébastien Bach ou les pièces de Shakespeare. Si un artiste n'est pas chrétien ou est hérétique, son œuvre serait contraire à la foi et donc potentiellement dangereuse. Nous pourrions alors en conclure que l'artiste ne peut qu'être chrétien. Or, la réalité est toute autre. Non seulement il existe un art musulman, indien ou polynésien authentique, mais l'art n'a pas attendu le christianisme pour se développer et atteindre la perfection. Que devons-nous donc en penser ? 

L'art est une expression de l'homme que seul peut apprécier l'homme. Mais qu'exprime-t-il ? Et que retient-il ? Nous avons donc deux points de vue à prendre en considération : celui de l'artiste et celui du public (3). L'un émet, l'autre reçoit, par un mode de connaissance spécifique … 

Dans les textes présentés, les Papes ne semblent traiter l'art que du point de vue de l'artiste. Ils lui demandent de refléter la beauté ineffable qu'il perçoit pour élever le public jusqu'à la source de toute beauté. Son inspiration provient du Créateur, qui lui donne le privilège de participer à son œuvre. Comme nous l'avons constaté avec Fra Angelico, un véritable artiste peut élever le public vers le bien, le beau et le vrai, et par ce mode de connaissance, vers Dieu lui-même. L'art atteint donc l'âme pour l'élever à la connaissance sublime... 

Dans ce mode de connaissance, il y a transmission entre l'artiste et le public. Que transmet l'artiste au public ? Des mots, des concepts, des idées ? Non, car la raison n'est pas mise en œuvre dans ce mode. Antonin Artaud n'a probablement pas tort quand il affirme qu'il est absurde que l'art parle d'abord à l'entendement, mais il se trompe quand il affirme que l'intention de l'artiste ne consiste qu'à parler qu'aux sens. Il a aussi raison quand il précise que la foule ne peut être saisie que par les sens, mais il se trompe encore quand il prend le public pour une foule. Dans l'art, il y a rencontre entre un artiste et une personne, les deux dotés d'une personnalité, d'une expérience et d'une âme, l'un atteignant l'émotivité et l'intelligence de l'autre au moyen des sens. Ces sens sont captivés par la matière, des formes et par d'autres éléments esthétiques, qui, agencés selon une certaine harmonie, forment un tout ... 

Un artiste doit maîtriser des techniques pour atteindre son public au moyen de ses sens à partir d'un support matériel composé. Contrairement à certaines idées répandues, l'art n'est pas inné. Il répond à des exigences et nécessite des techniques, un savoir-faire, qu'il faut acquérir par l'étude et le travail. Cela demande donc des efforts comme nous l'enseignent les Papes. Mais, cela ne suffit pas sinon peut-être serions-nous aussi devenu artistes après de longues heures de travail... Il faut en outre un certain génie, autrement dit des dons particuliers, un talent artistique. Et ces dons deviennent actes au moyen de techniques acquises ... 

Qu'exprime donc l'homme par l'art ? La Vénus de Milo était considérée comme une déesse au temps de l'antiquité. Sous le Moyen-Age, la foi était omniprésente dans l'art. Depuis la Renaissance, l'homme est au centre de l'art, sans aucune dimension religieuse. Le sacré a disparu. Au XIXème siècle, certains tentent même de faire une religion de l'art, pensant que la beauté sauvera le monde, comme dira Dostoïevski. Au XXème siècle, cette beauté est considérée comme trop contraignante. La forme est délaissée au profit de la force (4). 

Une œuvre exprime probablement une certaine perception du monde de la part de l'artiste au moment où il la compose. Le public la perçoit aussi à travers sa propre perception du monde dans un contexte parfois différent. Chacun donne du sens à une œuvre, sens qui peut évoluer durant les siècles. Les sculptures antiques éveillaient du mépris pour Saint Paul quand aujourd'hui, un chrétien peut en être émerveillé. Le contexte dans lequel évolue une œuvre a un rôle important dans sa compréhension et sa contemplation. Mais, peut-être, certaines œuvres garde intact ce que voulait transmettre son auteur quel que soit le contexte dans lequel elles évoluent ? 

Comment donnons-nous du sens à une œuvre ? Revenons à la Cité de Dieu. Nous donnons du sens selon l'inclination ou le mouvement de notre âme. Ainsi, une œuvre reflète nécessairement cette inclination, non seulement celle de l'artiste mais aussi celle du public. L'art et l'inclination de l'âme sont bien indissociables, chez l'artiste et chez le public. 

Les relations pouvant exister entre l'artiste et le public, à travers une œuvre, sont, à notre avis, fondamentales, surtout en notre époque où l'âme rencontre de multiples occasions de s'égarer et de chuter. Existe-t-il une réelle indépendance entre l'artiste et le public ? Saint Augustin nous précise dans son ouvrage que l'un de ses buts est d'extirper au fond de l'âme de ses contemporains les restes de paganisme. Nos contemporains ont encore aujourd'hui des restes du christianisme que des artistes tentent à leur tour de faire disparaître. Antoine Artaud a compris que par l'art, il pouvait déraciner ces restes, déconstruire leurs pensées. L'artiste a en effet le pouvoir d'influencer sur l'inclination de l'âme ... Car le public ne donne pas seulement un sens à une œuvre quand il la perçoit, il est aussi imprégné de cette œuvre selon sa force émotive et selon la résistance de son âme... 

Finalement, que déduire de ces quelques pensées ? Notre article n'a pas la prétention de démontrer quoi que ce soit, mais de donner quelques éléments de réflexions. L'art et la foi, au sens de l'inclination ou mouvement de l'âme, sont, à notre avis, indissociables non seulement pour l'artiste mais aussi pour le public, l'artiste pouvant néanmoins influencer sur le public... 

Mais une œuvre ne peut pas être rejetée sous le seul motif de la foi de l'artiste. Il faut surtout évaluer l'influence de son œuvre sur l'âme, considérée dans son environnement. Si la musique de Bach me permet de louer davantage Dieu, alors alleluia. Écoutons-là. De même, la tragédie a été délaissée et abandonnée par les premiers chrétiens pour les dangers qu'elle représentait, avant d'être reprise lorsqu'elle est devenue bienfaisante pour le public devenu chrétien. Mais si une pièce de théâtre parvient à rabaisser l'âme, à l'éloigner de la beauté et de la vérité, alors elle devrait être délaissée, quels que soient les raisons qui ont poussé l'artiste à la concevoir et à la mettre en scène. 

Le point essentiel est bien de considérer l'impact d'une œuvre sur une âme dans un contexte précis... 


Références
1 Voir articles La vocation de l'art selon les Papes (Mars 2012) et La responsabilité de l'artiste selon les Papes (Avril 2012). 
2 La foi prise dans un sens général, peut-être dans le sens de « croyance ». 
3 Nous utilisons le terme de « public » pour prendre en compte l'individu en tant que spectateur, auditeur, lecteur, etc. 
4 Christian Godin, philosophe, L'homme et son ouverture à la transcendance et au spirituel dans l'art, Institut théologique d'Auvergne, 19 janvier 2011 dans le cadre de « art et foi: quelle rencontre pour l'homme d'aujourd'hui ». 

dimanche 13 mai 2012

Qu'est-ce que l'hellénisme ?...

Il n'est guère facile de définir l'hellénisme tant les hommes l'ont manipulé à plusieurs reprises au cours de l'histoire, réapparaissant toujours avec un visage reluisant. Il est en effet porteur de sens et de valeurs

Les dictionnaires font plusieurs distinctions. Est hellénique ce qui relève du monde grec. Il vient du terme grec « ellhuikoz » désignant les mœurs grecs. Nous pouvons aussi trouver le terme « exhellénizô » qui signifie « rendre grec », « donner à quelque chose une forme grecque ». Le verbe «ellhuizw» (« hellénizô ») est plus précis car il signifie « parler grec, parler en grec ». La langue grecque est alors l'élément caractéristique de l'hellénisme. 

Pour définir l'accroissement spectaculaire des régions où le grec devint une langue de communauté et de vecteur d'influence culturelle, l'historien Johann Gustav Droysen (1) a inventé le terme d'« hellênizein » ou encore de « ellhuizeiu », ce qui signifie « vivre comme les Grecs ». Le terme désigne alors la période historique et les territoires de l'empire créé par Alexandre le Grand, de la conquête macédonienne jusqu'à Cléopâtre et à la conquête romaine, avec différents pôles de diffusion de l'hellénisme (Alexandrie, Antioche, ...). L'hellénisme serait alors la fusion entre les cultures grecques et orientales. Il aurait conduit à la mort de la « grécité ». 

L'hellénisme désigne aussi l'étude de la civilisation grecque antique. Selon les hellénistes, cette civilisation aurait contribué au progrès de la connaissance d'une haute culture et aurait institué les fondements de notre société, c'est-à-dire de la démocratie, de la politique, des sciences, de l'histoire et de la philosophie. 

Au sens religieux, l'hellénisme est la résurgence, ancienne ou contemporaine, de la religion grecque antique (2). Pour désigner le paganisme gréco-romain en réaction contre le christianisme, Julien l'Apostat (3) utilise, au IVème siècle, le terme d'« hellénismos ». Il n'englobe pas seulement des valeurs religieuses mais aussi culturelles comme la langue, la philosophie, la littérature. L'hellénisme est ainsi entendu comme le patrimoine culturel païen de langue grecque. Il a été constitué pour opposer au christianisme l'antique civilisation et toutes les valeurs qu'elle représente. 



Nous pouvons ainsi distinguer trois sens principaux du terme « hellénisme », qui se rapportent tous aux notions de culture et de civilisation. D'abord, il peut définir une aire culturelle marquées par la langue et les mœurs grecques. Il s'opposerait aux cultures barbares et romaines. Il dépasse la Grèce et englobe l'Orient. Elle pourrait probablement englober l'empire byzantin. L'hellénisme peut alors être partagé par des chrétiens de langue grecque comme le sont notamment les Pères de l'Eglise d'Alexandrie ou d'Antioche, qui ont enrichi à leur tour le patrimoine culturel. 

L'hellénisme peut également représenter des valeurs religieuses et culturelles d'une époque antérieure au christianisme. Il finit par se confondre avec le paganisme. Il a été conçu en réaction contre les «Galiléens», tenus comme responsables de sa disparition. Le christianisme est alors exclu du patrimoine culturel dont seuls les païens serait détenteurs légitimes. 

Enfin, dans un sens plus restreint et encore plus postérieur à l'antiquité, elle peut désigner la vision que les hellénistes auraient de la civilisation grecque antique, aujourd'hui disparue, d'où serait issue la civilisation occidentale, ou plutôt ce qu'elle a de meilleure. On lui donne donc une supériorité politique et intellectuelle supérieure à toute autre civilisation. Il est la référence. Cela conduit inévitablement à négliger les apports des autres civilisations. 

Après cette très brève étude, nous pouvons mieux comprendre les ambiguïtés d'un terme aussi riche que celui de l'« hellénisme ». Utilisé à mauvais escient, il peut être une arme redoutable aux mains des antichrétiens qui souhaiteraient considérer le christianisme comme opposé à la civilisation et aux progrès, et donc contraire au bonheur des peuples et des âmes. Mais les partisans de l'hellénisme unifient des valeurs et des mœurs disparates pour tenter de donner du sens à un monde, peut-être imaginaire, mais surtout marqué par la pluralité et la division, quand le christianisme donne du sens à la réalité, notamment une unité et une direction. L'hellénisme apparaît alors comme une pâle tentative bien humaine d'une explication du monde et de la vie... 

Mais, comme l'ont bien compris les Pères de l'Eglise, il n'est pas juste et honnête d'exclure le christianisme du patrimoine culturel de l'humanité comme le voulaient et le souhaitent encore les antichrétiens. Il a joué et continue de jouer un rôle bénéfique dans l'art, les lettres et dans les sciences. La foi n'est donc pas l'apanage des ignorants, des misérables et des pauvres d'esprits, comme le colportaient les premières calomnies portées contre les chrétiens. Elle est aussi vécue par l'élite et par tous ceux qui participent à l'élévation culturelle de l'humanité. Le christianisme élève davantage l'homme aux plus hauts degrés de civilisation car il le tourne vers la Cité de Dieu... 

1 Droysen (1808-1884), historien allemand.
2 Le paganisme avait été interdit par l'empereur Théodose en 392 ou 393.
3 Julien l'Apostat (331 ou 332, 363), empereur de 361 à 363, a voulu rétablir le paganisme. Autrefois chrétien, il a renié sa foi.

mardi 8 mai 2012

Sept mois de voyage, bilan...

Connaître et faire connaître, éveiller notre devoir apostolique, tel sont les objectifs que nous nous sommes fixés en publiant le premier article, non pour satisfaire à un quelconque confort intellectuel ou pour occuper des journées déjà bien remplies, mais pour répondre à une nécessité et à une obligation, celles de participer au combat chrétien. Après sept mois de labeur, que pouvons-nous déjà retenir de cette entreprise, bien ambitieuse ? 

Des antichrétiens nous ont conduit dans des temps antiques qui, autrefois si lointains, nous apparaissent aujourd'hui bien proches et bien utiles pour répondre à leurs attaques. Nous avons rencontré et entendu des chrétiens soucieux de défendre la foi et de la témoigner au mépris de leur vie, n'hésitant pas à attaquer les calomniateurs et les persécuteurs. Attentifs à leurs paroles, nous avons approfondi notre foi et mieux compris les faiblesses de nos ennemis comme la force du christianisme... 

Toujours dans le même désir de comprendre la « christianophobie », nous nous sommes aussi aventurés dans le monde de l'art, sans hésiter à côtoyer ceux qui veulent déraciner l'homme pour détruire les dernières traces de christianisme enracinées en lui. Ces « déconstructeurs » nous ont menés vers d'autres idéologues aussi dangereux qui, par la sémantique, tentent aussi d'imposer une autre forme de société. Nous avons ainsi découvert une méthode subtile et puissante en vue d'une ambition diabolique... 

Mais, subitement, dans notre périple, nous avons découvert la beauté sublime, celle qui élève vers Dieu, l'art parfait, l'art ineffable. Fra Angelico nous a subjugués et élevés jusqu'aux beautés célestes. Parfait exemple du type d'artistes que nous ont décrits les Papes.. Ces Papes qui, conscients des exigences de l'art et de son pouvoir, osent rappeler aux artistes leurs devoirs et leurs responsabilités... 

Notre voyage nous a aussi conduits vers d'autres cieux, notamment vers le monde de la science, ce monde autrefois si fier et si arrogant de ses réussites, monde qui nous apparaît désormais plus sage et plus conscient de ses limites. Nous avons hésité à l'étudier. Pourtant, il est si présent dans notre environnement personnel et professionnel. En effet, tant de rencontres ont dégénéré en conflits, en compromissions ou en démissions. Aujourd'hui, ce temps nous semble révolu ... 

Enfin, nous avons eu l'audace de nous aventurer dans l'islam, ce grand méconnu et pourtant si omniprésent dans nos villes. Nous avons écouté des musulmans, lu certains de leurs articles, et nous avançons encore péniblement dans le Coran. Ainsi, l'islam se dévoile progressivement, révélant peu à peu ses faiblesses, ses erreurs, ses mensonges... 

Depuis sept mois, à travers ses multiples périples, nous découvrons probablement un autre monde. Le voyage forme la jeunesse, nous dit un vieux dicton. En effet... Certes, parfois, nous nous égarons probablement dans nos réflexions tant nos faiblesses et nos lacunes sont grandes. Mais, quel monde découvrons-nous ? Un monde hostile et dangereux, mais pas aussi fort et dominant que nous pouvions le penser. Derrière la réalité médiatique, derrière nos préjugés que réconfortent notre ignorance et notre solitude, se trouve une autre réalité, celle des remises en cause, des questionnements, des incertitudes. Le monde n'est plus aussi arrogant qu'il l'était. Il sent sa fragilité et sa misère. Et ses vulnérabilités ne sont pas difficiles à percevoir et à exploiter... 

Et face à ce monde, nous ne sommes pas aussi faibles et isolés que nous avions tendance à croire. Le christianisme recèle en son sein un trésor inépuisable qu'ont constitué tant de chrétiens épris d'amour et de foi. Ce seul trésor suffit parfois pour répondre aux attaques des antichrétiens. Preuve que Notre Seigneur n'abandonne pas l'Eglise dans son exil ici-bas. Combien de David ont-ils déjà triomphé de Goliath ! Mais, faut-il encore nous approprier de ce trésor ! … 

Notre foi peut encore ébranler le monde et répondre aux attentes de nos contemporains. Utopie, me direz-vous ? Alors, pourquoi croyons-nous ? … 

Mais pourquoi tant d'âmes égarées et éperdues !… Car le mensonge et la haine répandent leur venin non pas par leurs forces, mais par nos propres faiblesses, notre paresse, notre indifférence et par notre silence ! … Et dans notre monde numérique, notre silence n'est plus alors faiblesse, mais faute... 

Nous pouvons manifester et nous indigner. Nous pouvons encore crier notre colère devant les diverses manifestations du mal et de la haine. Et elles ne manqueront pas encore. Cela est parfois nécessaire, inéluctable, mais insuffisant. Car si le combat ne consiste qu'en cela, il est bien vain et dangereux. Ne sommes-nous que des protestataires ? N'avons-nous rien d'autres à proposer ? Nous avons choisi une autre voie... Nous savons que la foi a gagné des cœurs non en se plaignant, en se lamentant ou en laissant faire, mais en témoignant dans le monde, par la parole et par l'exemple. 



En poursuivant ce voyage, nous menons un autre, en parallèle, plus intérieur, plus silencieux, plus enrichissant encore. Car au contact de serviteurs de Dieu, ne sommes-nous pas conduits à nous tourner davantage vers la Cité de Dieu ? Et donc vers la prière ? Prière encore plus indispensable car la crainte de nous égarer est aussi grande que notre joie ! 

Que Notre Seigneur nous éclaire et nous protège ! Notre Dame du Bon Secours, veillez sur nous... 

Et vous, lecteurs, que nous tenons à remercier pour votre assiduité et votre gratitude, priez pour nous... 

Deo gratias...

lundi 30 avril 2012

Quelle traduction du Coran ?

Pour mieux connaître l'islam et le confondre, nous avons commencé par étudier des commentaires du Coran écrits par des spécialistes, croyants ou non. Cette approche ne suffit pas à poursuivre notre étude. Le Coran nous apparaît en effet comme un lieu obligé dans lequel nous devons nous aventurer. Mais, nous sommes confrontés à une difficulté majeure. Quelle version du Coran allons-nous choisir ? 


Selon la doctrine du Coran incréé, seule la version arabe est légitime. Or, il est impossible pour nous de lire l'arabe. Nous sommes donc dans l'obligation d'accéder à des traductions. En outre, il semblerait que ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment l'arabe pour pouvoir lire le Coran se le font expliquer, non en arabe, mais en accédant directement à une traduction1. Aborder le Coran sans maîtriser la langue est donc impossible, y compris pour un musulman. La traduction s'impose donc. Le choix d'une traduction doit néanmoins concilier un impératif apologétique : s'appuyer sur un texte incontesté et incontestable pour les musulmans. 

La première traduction en latin date du XIIème siècle. Elle est l'œuvre de Pierre le Vénérable (2) qui la réalise afin de mieux le réfuter. Il constate en effet qu'ignorant l'arabe, ses contemporains ne peuvent « ni reconnaître l'énormité de cette erreur ni lui barrer la route. Aussi mon cœur s'est enflammé et un feu m'a brûlé dans ma méditation. Je me suis indigné de voir les Latins ignorer la cause d'une telle perdition et leur ignorance leur ôter le pouvoir d'y résister : car personne ne répondait, car personne ne savait » (3). Si l'objectif de sa traduction est de mieux connaître l'erreur, il cherche à demeurer fidèle au Coran pour atteindre « la plénitude de notre compréhension ». Ainsi, s'arme-t-il d'une équipe de spécialistes dont un sarrasin. D'autres chrétiens tenteront aussi de faire connaître le Coran à un large public non croyant, parfois pour mieux le combattre. Certaines traductions proviennent aussi des croyants eux-mêmes, de la nécessité de présenter le Coran à des populations non arabes au fur et à mesure de l'expansion de l'Islam. Elle a donc pour objectif de les convertir ou de les conforter dans leur religion. 

Les traductions peuvent ainsi se répartir en deux catégories : celles qui sont faites à l'usage des croyants et celles qui sont à destination du grand public. Elles sont considérées comme des traductions des « sens » des versets du « Saint Coran » ou du Coran « inimitable », ou sont encore appelées « essai d'interprétation ». 

Les traductions peuvent être approuvées par une autorité islamique. Celle de Jean Grosjean (4) a ainsi reçu l'aval de l'Institut de recherche islamique El Azhar, université islamique du Caire, fondée en 973, la plus ancienne et la prestigieuse université du monde arabe. Elle est en outre distribuée par la librairie de l'institut du monde arabe. La traduction de Denise Masson (5) a été approuvée notamment par la mosquée du Caire. La traduction d'Hamiddalah a été faite sous demande du roi saoudien Fahd ibn Abd al-Aziz al-Saoud. Elles portent donc une autorité indiscutable. 

Une autre distinction des traductions est encore possible. Certains traducteurs tentent de rester fidèles à la langue française, à ses qualités de clarté et d'élégance (Denise Masson), quand d'autres, plus sensibles au style coranique, cherche plutôt à préserver la spécificité de la langue arabe (Jean Grosjean). 

Or, la lecture du Coran ne consiste pas uniquement à saisir le contenu, mais aussi à être imprégné par sa forme, c'est-à-dire par le style coranique. N'oublions pas que le Coran est avant tout un lectionnaire et donc que la lecture du Coran en elle-même est fondamentale. Dans les écoles coraniques, les élèves apprennent à le réciter selon l'une des sept lectures autorisées. L'imprégnation du style du Coran est aussi importante que sa compréhension. 

En voulant rester fidèle à la langue française, le traducteur peut alors trahir la lecture et fausser le sens des versets, généralement par une atténuation de sens. Mais en cherchant à reproduire le style coranique, il risque aussi de les rendre incompréhensibles pour un non-arabe. Denise Masson traduit souvent des versets à l'indicatif et au narratif quand Jean Grosjean emploie des impératifs catégoriques et des exclamations. Le premier texte fait alors apparaître le Coran comme une œuvre littéraire classique quand le deuxième lui confère plutôt un fort caractère d'impétuosité et d'intransigeance. Les différences entre différentes traductions ne sont pas que des nuances littéraires. Elles sont essentielles « car elles portent sur des mots essentiels pour situer le ton de l'ouvrage, concernant particulièrement sa véritable portée de violence » (6). 

Versets
Denise Masson
Jean Grosjean
Hamidallah
IX, 28
impureté
Les incroyants ne sont que souillures.
Les associateurs ne sont qu'impuretés.
XIV, 43
leurs regards ne se retourneront pas
Ils auront les yeux exorbités.
Ils courront, levant la tête, les yeux hagards...
XVII, 22
Sinon tu seras méprisé et abandonné.
Tu seras un infâme rebut.
N'assigne point à Allah d'autres divinité; sinon tu seras méprisé et abandonné
XV, 18
Une flamme brillante les poursuit.
Une flamme éclatante les frappe.
A moins que l'un d'eux parviennent subrepticement à écouter, une flamme brillante alors le poursuit.
Exemple de variations de sens

La traduction du terme « al kâfirûn » est un des exemples caractéristiques. Il est traduit par « incrédule » (Denise Masson) ou par « incroyant » (Jean Grosjean) ou encore par « associateurs » (Hamidallah). Or, ce terme caractérise le musulman du non-musulman, de celui que Dieu aime de ceux qu'Il rejette. Il est donc un élément clé à percevoir dans le Coran. Il sous-tend l'idée de « recouvrir », « cacher » d'où un glissement vers « hypocrite », « incroyant », « mécréant ». Tout en le traduisant par le mot plutôt aimable d'«incrédule », Denise Masson indique dans ses notes que cette notion dépasse de beaucoup ce que ce mot exprime en français courant : « il s'agit non seulement de l'attitude négative de ceux qui n'ont pas la foi, mais […] d'un refus de croire qui constitue le péché inexpiable en cette vie et dans l'autre ; le péché qui entraîne forcément la damnation. Al kâfirun sont donc à la fois […] les incroyants, les infidèles, les impies, les renégats, coupables des plus grands crimes ». 

Pour remédier à cette difficulté, les traductions doivent donc être fortement encadrées par des commentaires et des notes qui tentent soit de restituer le sens apporté par le style, soit d'améliorer la compréhension du texte. Ils sont alors parfois plus importants que le texte lui-même. 

Or, en atténuant le sens des expressions pour chercher un style plus clair et attrayant, n'a-t-il pas un risque de déformer le message du Coran, sachant que son style agressif est bien réel ? Dans les deux traductions françaises, nous retrouvons en effet la même virulence générale et parfois les mêmes expressions : « mourez de rage », « qu'ils soient taillés en pièces », « ce n'est pas vous, c'est Dieu qui les tue », … 10 % des versets seraient violents ou désobligeants (7). Les formules véhémentes et virulentes se répètent en effet tout le long du livre. 

Certains traductions peuvent aussi infléchir le sens du texte en modifiant des qualificatifs en génériques. Les termes « musulman » et « Islam » ne devraient pas figurer dans les traductions françaises. Ils traduisent le verbe « aslama » qui signifie « se soumettre », « se confier à quelqu'un ». L'acception des termes est en effet postérieure au Coran. Des personnages du passé se voient ainsi attribuer d'un mot et d'un concept qui aujourd'hui portent une lourde signification. « Moïse dit : mon peuple, si vous croyez en Dieu, fiez-vous en Lui, si vous êtes musulmans » (Grosjean, LI, 35-36). 

Enfin, le Coran en lui-même pose problème par son ambiguïté et ses formules implicites. Les mots signifiant « combattez-les » ou « tuez-les » ne se distinguent que par la présence d'un signe, inexistant à l'origine. Certains versets comportent des formules conditionnelles du type « si tu suivais .., alors... » ou « fais ceci sinon... ». Le Coran ne fait que sous-entendre la deuxième partie de phrase sans l'expliciter. Or, pour la compréhension du texte, certaines traducteurs n'hésitent pas à rajouter explicitement ces chaînes manquantes. 

En conclusion, pour lire le Coran dans le but de réfuter l'Islam, il est nécessaire d'accéder à des traductions sérieuses et reconnues, notamment par une autorité religieuse musulmane, et de pouvoir les comparer entre elles afin de déceler les atténuations ou les amplifications possibles. 

Certes, nous pourrions reprocher à la Sainte Bible et à ses traductions les mêmes difficultés et les mêmes erreurs. Or, des différences fondamentales distinguent le Coran de la Saint Ecriture. Nous pouvons notamment rappeler que contrairement à l'Islam, l'Eglise distingue le contenu et le contenant de la Révélation. Selon la doctrine islamique, la forme du message est aussi importante que les paroles contenues du Coran. Dans l'Eglise, il n'y a pas de confusion entre le message divin et son support, sauf dans un cas précis : l'Incarnation du Verbe... 

Pourquoi cette confusion dans l'islam ? Car la Parole de Dieu, qui n'est ni Dieu, ni une créature (8) serait, selon les conséquences de la doctrine islamique, « incarnée » en la langue arabe primitive... 

Références

1 Article La problématique de la traduction du Coran : étude comparative de quatre traductions françaises de la sourate « La Lumière », Chédia TRABELSI, université de Tunis I. 
2 Pierre le Vénérable, né en 1092 ou 1094 et mort en 1156, abbé de Cluny dès 1122.
3 Pierre le Vénérable, cité par Jacques le Goff, Les intellectuels au Moyen Age, « Le temps qui court », Le Seuil, 1957. 
4 Jean Grosjean (1912-2006), poète et écrivain, traducteur et commentateur de textes bibliques. 
5 Denise Masson (1901-1994), islamologue français. 
6 Laurent Lagartempe, Petit Guide du Coran, éditions de Paris, 2ème édition, 2003, Ière partie, p.33. 
7 Laurent Lagartempe, Petit Guide du Coran, éditions de Paris, 2ème édition, 2003. 
8 Voir Coran incréé, une contradiction fondamentale dans Emeraude chrétienne, mars 2012.

samedi 28 avril 2012

Science et limites

Il était de bon ton, à une époque encore récente, d'opposer la religion et la science. La religion était signe d'obscurantisme de l'homme primitif, et la science, la libre expression de la raison, capable seule d'atteindre la vérité. L'une était accusée d'être une forme de superstition quand l'autre devait apporter des certitudes ou de fortes probabilités d'exactitude dans le vaste domaine de la connaissance. Ainsi, la science était considérée comme facteur de progrès et de développement quand la religion était vue comme un frein à l'épanouissement de l'individu et de la civilisation. Mais, ce temps est-il encore révolu... 


« Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. » (1).

« Chez moi, c'est l'esprit scientifique qui a détruit la croyance en Dieu […]. Le développement de l'esprit scientifique amènera de plus en plus les hommes à réexaminer sans cesse les fondements de leurs croyances » (2).

Dans un article de Wikipédia, nous pouvons encore lire que « le mot science s'oppose à l'opinion, c'est-à-dire au dogme, assertion par nature arbitraire » (3). Dans les définitions que nous pouvons aussi trouver dans les dictionnaires, la science est souvent mêlée à l'objectivité et à l'universalité (4). Mais, est-ce vraiment le cas ? Avant de connaître ses limites, cet article a pour but de rappeler ce que pourrait être la science si... 

Nous rappelons d'abord que la science n'est pas une mais multiple et diverses. Il est possible de classifier les sciences selon leur objet, leur méthode ou leur but. Parmi les nombreuses classifications possibles, la plus intéressante serait la distinction entre les sciences empiriques et les sciences formelles (5). Les sciences empiriques portent sur le monde accessible par les sens comme les sciences de la nature. Les sciences formelles explorent par la déduction, selon des règles de formation et de démonstration comme les mathématiques. Dans notre article, nous allons nous concentrer sur les sciences empiriques. 



Qu'est-ce qu'une théorie scientifique ? 

Le terme de théorie provient du grec « theôria » (6), signifiant « action d'observer ». Elle est une vision du monde. Elle est un ensemble de plusieurs lois qui forment un modèle pour la compréhension de la nature et de l'homme. Elle désigne aussi un support mathématique permettant de produire des prévisions. La notion de théorie est remplacée aujourd'hui par celle de modèle. Mais une théorie ou un modèle doit être vérifiée par l'expérience ou l'expérimentation, c'est-à-dire par la méthode scientifique. 


« Le scientifique construit des modèles qu'il confronte au réel. Il les projette sur le monde ou les rejette en fonction de leur adéquation avec celui-ci sans toutefois prétendre l'épuiser » (7). 

On teste rarement des théories ou des modèles. On ne teste que des hypothèses. Mais une hypothèse n’est tout d’abord que rarement vérifiée en elle-même, ce que l’on vérifie, ce sont surtout ses conséquences dans les faits. N'oublions pas qu'une hypothèse ne peut jamais être formellement prouvée, mais qu'elle peut seulement être réfutée : en effet, une hypothèse correcte engendre des prédictions qui seront confirmées par l'expérimentation, mais une hypothèse erronée peut aussi amener des prédictions correctes, mais pour de mauvaises raisons. Il semblerait même que l'expérience ne sert qu'à découvrir les erreurs (8). Une hypothèse appuyée par de nombreux indices différents, obtenus à la suite d'expériences répétées, est généralement considérée exacte scientifiquement. 

Une théorie peut être remise en cause dès lors que de nombreuses expériences la mettent en échec. Il faudra modifier l'hypothèse et rechercher un énoncé plus cohérent et rigoureux, sinon elle sera remplacée par une autre théorie, plus convaincante. 

Qu'est-ce qu'une expérience scientifique ? 

L'expérience scientifique est une méthode consistant à tester une hypothèse selon des critères précis. Le scientifique met en place un dispositif pour vérifier une explication. Rien n'est donc découvert qui n'ait été pensé et posé dés le début. Elle ne peut donc avoir lieu qu'après l'élaboration d'une théorie et doit conduire à une interprétation selon les questions que le scientifique se pose. 



Le scientifique met donc en œuvre un protocole, qui normalise la démarche, en vue de la validation d'une explication scientifique. L''expérience doit être soigneusement préparée, voulue, élaborée, selon des critères dits de scientificité. Elle doit être en effet systématique, c'est-à-dire applicable à tous les cas, objective, rigoureuse, testable et enfin cohérente. Karl Popper rajoute que l'attitude scientifique est aussi une « attitude critique » (9). 

Une expérience est finalement rationnelle d'où le terme de méthode expérimentale, qui, « considérée en elle-même, n'est rien d'autre qu'un raisonnement à l'aide duquel nous soumettons méthodiquement nos idées à l'expérience des faits » (10). Le scientifique qui expérimente n'est donc pas un simple observateur. Il manipule la nature pour l'interroger et la forcer à se dévoiler. Selon Kant, « la raison doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser pour ainsi dire conduire en laisse par elle » (11). Le scientifique soumet donc la nature à l'autorité de ses lois. 

L'expérience suppose toujours la mesure avec la plus grande précision car le résultat doit être quantifié, ce qui enlève toute subjectivité que nous retrouvons dans le qualitatif. Ainsi, elle nécessite des instruments, des indicateurs et une échelle de grandeur. 

Pour quantifier de manière objective, l'expérience suppose la répétition. Pour être crédible à la communauté scientifique, elle doit être renouvelable. D'autres chercheurs doivent être capables de se l'approprier et de la reproduire. La publication des résultats est donc essentielle. 




Simulation 

Depuis l'avènement de l'informatique, les scientifiques utilisent la simulation, c'est-à-dire la reproduction artificielle d'un produit, d'un système ou d'un phénomène. Par un modèle mathématique, il peut reproduire la réalité pour pouvoir lui appliquer des outils, des techniques et des théories. Les modélisations numériques, qui génère de la souplesse et de la puissance de calcul, permettent en outre de reproduire des phénomènes complexes. 

Mode de connaissance scientifique 

Le raisonnement scientifique, qui aboutit à une théorie fiable, se compose donc  d': 
  • un constat d'un fait qu'il s'agit d'expliquer ; 
  • une idée pouvant expliquer ce fait, idée qui aboutira à une question puis à une hypothèse ; 
  • une expérience dirigée par cette idée et répétée pour mesurer quantitativement les résultats ; 
  • une interprétation des résultats d'où se dégage une loi universelle ; 
  • une évaluation par la communauté scientifique, au moyen de la publication des résultats. 
Finalement, si « l'idée dirige l'expérience », « l'expérience juge l'idée ». L'expérience « n'a pas de sens pour elle-même, elle prend son sens dans le cadre d'une théorie qu'elle supporte » (12). 

Nous constatons que la théorie scientifique utilise deux modes de connaissance : la déduction et l'induction. La déduction consiste à tirer des conséquences à partir de postulats. A partir de fait, le scientifique déduit des hypothèses et leurs conséquences. L'induction est l'opération qui consiste à passer d'une proposition particulière portant sur des faits vers une proposition générale. De la répétition des résultats, le scientifique dégage une loi générale qui permet de faire des prévisions qui doivent elle-même être ensuite vérifiée de nouveau par l'expérimentation. Charles Sanders Pierce (13) parle d'abduction (14) quand le scientifique définit les hypothèses. 

La science s'appuie donc sur une méthode rationnelle. Elle soumet sa théorie ou son modèle à des tests rigoureux afin de juger de sa fiabilité. Elle semble donc être guidée par l'unique raison en supprimant tout ce qui est subjectivité. Mais, cette science raisonnable existe-elle vraiment en réalité ? N'est-ce pas plutôt une chimère que le progrès a fait naître chez des penseurs, grisés par le succès scientifique des siècles derniers ? Peut-elle en effet s'isoler de toute sorte d'influences ou d'interférences qui viennent relativiser cette objectivité tant vantée ? Méconnaître les limites de la science, c'est se tromper et croire en l'homme désincarné, isolé du monde et de son passé... 

« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n'est que faible si elle ne va jusqu'à connaître cela » (Pascal, Pensées) 

Références

1 Hume (David), Enquête sur l'entendement humain, traduit par BARANGER (Philippe) et SALTEL (Philippe), GF-Flammarion, 1983.
2 Paul Lévy, Quelques aspects de la pensée d'un mathématicien cité par le site athée http//atheisme.free.fr .
3 Article « science », Wikipédia
4 « Ensemble de connaissances d'une valeur universelle, portant sur les faits et relations véritables selon des méthodes déterminées (observation, expérience, hypothèse et déduction) » selon Le Robert de Poche, 1995. 
5 Cette distinction reste cependant bien illusoire car les mathématiques interviennent presque dans toutes les sciences. 
6 Du verbe « theôreîn » observer, examiner. 
7 Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste, Raison et Plaisir, Odile Jacob, 1994, cité à l'article « science », Wikipédia
8 Thèse de Karl Popper connue sous le nom de « falsiabilité » (terme angliciste signifiant réfutabilité), définie dans La logique de la découverte scientifique (1934) 
9 Karl Popper (1902-1994), philosophe de la science, La logique de la découverte scientifique (1934). 
10 Claude Bernard (1813-1878), Introduction à la médecine expérimentale (1865). 
11 Kant, Critique de la Raison Pure. 
12 De l'expérience à l'expérimentation, Leçon 30, http://sergecar.pero.neuf.fr/cours/théorie1.htm. 
13 Charles Sanders (1839-1914), sémiologue et philosophe américain. 
14 Abduction, "procédé consistant à introduire une règle à titre d'hypothèse afin de conduire ce résultat comme un cas particulier tombant sous cet règle" (wikipedia).

lundi 23 avril 2012

La responsabilité des artistes selon les Papes...

La Déposition de la Croix (détail)
Fra Angelico
Quand les Papes parlent ou écrivent aux artistes, ils évoquent inévitablement leurs responsabilités. « Vous êtes les gardiens de la beauté ; vous avez, grâce à votre talent, la possibilité de parler au cœur de l'humanité, de toucher la sensibilité individuelle et collective, de susciter des rêves et des espérances, d'élargir les horizons de la connaissance et de l'engagement humain. Soyez donc reconnaissants des dons reçus et pleinement conscients de la grande responsabilité de communiquer la beauté, de faire communiquer dans la beauté et à travers la beauté! » (1). 


Conscients de ses talents, l'artiste doit se tourner vers la source de ses dons, vers Dieu, pour Le contempler et Lui rendre grâces. « Plus l'artiste est conscient du «don» qu'il possède, plus il est incité à se regarder lui-même, ainsi que tout le créé, avec des yeux capables de contempler et de remercier, en élevant vers Dieu son hymne de louange » (2). Son regard doit donc se tourner vers son Créateur. 

L'artiste a le devoir de faire fructifier ses dons. « L'artiste vit une relation particulière avec la beauté. En un sens très juste, on peut dire que la beauté est la vocation à laquelle le Créateur l'a appelé par le don du « talent artistique » . Et ce talent aussi est assurément à faire fructifier, dans la logique de la parabole évangélique des talents » (2). 

Et les dons n'ont un sens que si elles sont utilisées pour le bien des hommes. « Celui qui perçoit en lui-même cette sorte d'étincelle divine qu'est la vocation artistique - de poète, d'écrivain, de peintre, de sculpteur, d'architecte, de musicien, d'acteur... - perçoit en même temps le devoir de ne pas gaspiller ce talent, mais de le développer pour le mettre au service du prochain et de toute l'humanité » (2). Car il a le don admirable et extraordinaire d'« alimenter l’amour pour tout ce qui est expression authentique du génie humain et reflet de la beauté divine » (3). 

L'artiste ne travaille donc pas pour lui. La fin de son art ne se limite pas en effet à sa propre personne. Il doit « faire fructifier ses capacités créatives, donnant une forme esthétique aux idées conçues par la pensée. » (2).

Toutefois, il ne faut pas ignorer l'artiste lui-même dans son œuvre. « En modelant une œuvre, l'artiste s'exprime de fait lui-même à tel point que sa production constitue un reflet particulier de son être, de ce qu'il est et du comment il est » (2). Il existe une forte relation entre l'artiste et son œuvre au point que cette dernière reflète une partie de l'artiste. « Il donne vie à son œuvre, mais à travers elle, en un certain sens, il dévoile sa propre personnalité » (2). « Dans l'art, il trouve une dimension nouvelle et un extraordinaire moyen d'expression pour sa croissance spirituelle. A travers les œuvres qu'il réalise, l'artiste parle et communique avec les autres » (2). 


Saint Dominique au pied de la Croix

Fra Angelico
L'artiste fructifie ses dons non pas par intérêt ou par gloire mais pour une fin beaucoup plus haute. « Tout en déterminant le cadre de son service, la vocation différente de chaque artiste fait apparaître les devoirs qu'il doit assumer, le dur travail auquel il doit se soumettre, la responsabilité qu'il doit affronter. Un artiste conscient de tout cela sait aussi qu'il doit travailler sans se laisser dominer par la recherche d'une vaine gloire ou par la frénésie d'une popularité facile, et encore moins par le calcul d'un possible profit personnel. Il y a donc une éthique, et même une « spiritualité », du service artistique, qui, à sa manière, contribue à la vie et à la renaissance d'un peuple. » (2).

Les Papes donnent donc aux artistes un idéal « qui doit éclairer leur esprit et gouverner leur volonté »(4) tout en les prévenant des « dangers dans lesquels ils peuvent  aisément tomber ». 

Les Papes rappellent alors que « tous ne sont pas appelés à être artistes au sens spécifique du terme ». Le véritable artiste doit avoir « la disposition nécessaire par laquelle il est artiste, c'est-à-dire qu'il sait agir « selon les exigences de l'art », en accueillant avec fidélité ses principes spécifiques » (3). 

La responsabilité de l'artiste est encore plus grande quand l'artiste est comédien. Non seulement il doit se comporter en artiste mais aussi en homme. L'œuvre, c'est en quelque sorte lui-même. « Une part considérable de responsabilité dans l'amélioration du cinéma revient aussi à l'acteur qui, respectueux de sa dignité d'homme et d'artiste, ne peut se prêter à interpréter des scènes licencieuses ni donner sa coopération à des films immoraux. Et quand l'acteur a réussi à s'affirmer par son art et par son talent, il doit profiter de la réputation justement acquise pour susciter dans le public de nobles sentiments, donnant avant tout dans sa vie privée l'exemple de la vertu. » (4).
L'artiste a un rôle éminent dans l'œuvre d'éducation des peuples. Il doit ne pas négliger sa vie privée qui influencera nécessairement son public. 

Enfin, la responsabilité de l'artiste est encore plus lourde s'il est chrétien car son œuvre doit être conforme à la foi et encore plus à la morale chrétienne. Comme les chrétiens doivent vivre et agir comme des chrétiens, les artistes doivent élaborer des œuvres chrétiennes. « Les artistes, les écrivains et tous ceux qui disposent des moyens de communication sociale doivent exercer leur profession en accord avec leur foi chrétienne, conscients de l’énorme influence qu’ils peuvent avoir. Ils se souviendront que « le primat de l’ordre moral objectif s’impose à tous de façon absolue » (5). 

Mais les artistes ne sont pas les seuls à assumer cette responsabilité. Les Papes n'oublient pas tous les acteurs qui participent à la création et à la diffusion d'une œuvre artistique. Cela comprend les distributeur, les vendeurs, les loueurs, … « La distribution en effet ne peut en aucune manière être considérée comme une pure fonction technique, parce que le film, [...], n'est pas une simple marchandise mais une nourriture intellectuelle et une école de formation spirituelle et morale des masses. Le distributeur et le loueur participent en conséquence aux mérites et aux responsabilités morales pour tout ce qui regarde le bien ou le mal accomplit par le cinéma » (4). Ainsi, « qu’il s’agisse de création artistique ou littéraire, de spectacles ou d’informations, chacun dans son domaine fera preuve de tact, de discrétion, de modération et d’un juste sens des valeurs. Ainsi, loin d’ajouter encore à la licence croissante des mœurs, ils contribueront à l’enrayer et même à assainir le climat moral de la société » (6). 

Le dernier responsable que mentionnent les Papes est l'Etat. « A la fin de ces considérations spéciales sur le cinéma, Nous exhortons les autorités civiles à n'aider en aucune manière la production ou la mise au programme de films immoraux et à encourager par des mesures appropriées les bonnes productions, spécialement pour la jeunesse. Parmi les dépenses considérables faites par l'Etat dans des buts éducatifs ne peut manquer l'effort nécessaire à la solution positive d'un problème d'éducation si important » (4). 

Ainsi, les Papes mettent clairement les artistes et tous les acteurs associés à l'œuvre devant leurs responsabilités et leurs devoirs. Compte tenu du pouvoir et des dons qu'ils détiennent, ils ne peuvent oublier que leur liberté d'expression, considérée par certains artistes comme indispensable à leur inspiration, connaît des limites qu'ils ne peuvent méconnaître sans trahir l'art lui-même. En effet, « ils ne cessent de répéter que l'inspiration qui guide la pensée de l'artiste est libre et qu'il n'est pas permis de lui imposer des lois ou des règles étrangères à l'art même, qu'elles soient religieuses ou morales, sans léser gravement la dignité de l'art et sans passer des chaînes et des entraves à l'activité de l'artiste qui est mue par l'inspiration sacrée » (7). 

Les Papes leur répondent que « la liberté de l'artiste ne consiste pas à obéir à une force aveugle le poussant à agir suivant son propre jugement ou guidé par quelque besoin de nouveauté. Elle est plutôt ennoblie et perfectionnée du fait qu'elle est soumise à la loi de Dieu ». La liberté ne consiste donc pas à créer ou à « diffuser sans aucun contrôle tout ce que l'on veut » (4). 


1Discours du Pape Benoît aux artistes, novembre 2009 
Lettre du Pape Jean-Paul II aux artistes, 4 avril 1999 
Discours du Pape Jean-Paul II aux participants à la IXème séance publique des académies pontificales, 9 novembre 2004.
4 Encyclique Miranda prorsus du Pape Pie XII sur le cinéma, la radio, la télévision, 8 septembre 1957.
5 Concile du Vatican II, Décret Inter Mirifica, 1964. 
6 Déclaration Persona Humana sur certaines questions d'éthiques sexuelles de la congrégation pour la doctrine de la foi, 7 novembre 1975.
7 Encyclique Musicae sacrae disciplina du Pape Pie XII, 25 décembre 1955