Cet article a pour but de mieux connaître le marxisme afin de bien comprendre l’antagonisme radical qui existe entre le christianisme et le marxisme.
Qu’est-ce que le marxisme ?
Le cœur du marxisme réside dans l’idée que l’histoire et la vie sont déterminées par l’activité des hommes et les rapports qu’elle établit entre la nature et les hommes. Jusqu’à maintenant, la société est divisée en classes dont une domine les autres par le contrôle qu’il exerce sur les moyens de production, soit l’aristocratie au temps féodal, soit la bourgeoisie au temps capitaliste. Cette situation induit une lutte des classes qui ne peut que s’achever par la fin des classes.
Le marxisme se repose sur le matérialisme dialectique, qui consiste à appliquer la méthode dialectique d’Hegel, épurée de tout idéalisme, à une conception matérialiste de l’histoire ou à un matérialisme historique. Par cette méthode, il explique l’histoire et devine l’avenir.
Le marxisme est en effet une philosophie fondamentalement matérialiste. Le matérialisme comprend notamment le refus de reconnaître la possibilité de l’existence d’une vie de l’esprit hors de la matière et donc la négation de l’existence de Dieu. L’esprit est, selon Engels, le produit le plus élevé de la matière organique. Il n’y a rien d’éternel sinon la matière. C’est pourquoi tout matérialiste et donc tout marxiste se présentent comme un athée…
Le matérialisme historique
Ainsi, l’homme est le produit de son activité quand son histoire est déterminée par les conditions économiques. « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. »[6] La religion est alors un produit d’une époque et des rapports sociaux, et non comme un événement qui influence l’histoire. Tout évolution des conditions matérielles et des modes de production conduit à celle de la société. Ce ne sont pas les idées qui sont prédominantes. Toute l’histoire s’explique donc par le facteur économique.
Le matérialisme dialectique
La dialectique hégélienne, initialement appliquée sur la conception des idées, est épurée de son idéalisme pour représenter le moteur de l’histoire, ou encore le mouvement du réel. Elle réside dans les contradictions entre les classes sociales, dans la lutte entre leurs intérêts divergents ainsi qu’entre le développement des forces productrices et les rapports de production. Tout cela génère un mouvement des modes de production et donc de l’histoire.
Or, dans le cadre d’un faible niveau de développement des forces productives, la société se structure en classes dans un rapport de domination. La raison d’être de ces classes est l’appropriation du surplus de production dans un contexte de pénurie relative. La notion de de classes renvoie donc à celle de la lutte des classes, une lutte entre les classes dominatrices et les classes dominées. Elle marque alors le passage entre un mode de production à un autre. « Elle est un élément de maturation des conditions de passage en tant qu'élément de détermination du développement des forces productives dans le cadre de rapports de production déterminé. »[9]
Ainsi, la lutte des classes implique le changement de modes de production. En ce sens, elle est aussi le moteur de l’histoire. « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes, Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société toute entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte »[10]. Elle s’explique par la contradiction qui oppose forces productives et rapports de production. Et quand cesse cette contradiction, et donc la société sans classe, l’histoire se termine. C’est alors l’état communiste…
En route vers le communisme
Marx est alors convaincu que le mode capitaliste laissera sa place à un mode définitif, le communisme puisque le capitalisme est miné par une contradiction. Selon son principe que seul le travail nécessaire à la réalisation d’un produit donne sa valeur, les capitalistes doivent nécessairement investir de plus en plus dans les moyens de production pour faire face à la concurrence et donc disposer de plus de capitaux sans que la valeur des biens n’augmente. Pour sauver les bénéfices, ils doivent donc augmenter la production et baisser les charges, c’est-à-dire les salaires ou le nombre de salariés. Finalement, le pouvoir d’achat diminue parallèlement à la surproduction dans tous les secteurs d’activité. Le système capitaliste est donc continuellement en train de lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit tout en l’encourageant. Cette contradiction le conduit à sa perte…
Enfin, stade ultime du système, l’État disparaîtra et la richesse sera redistribuée à chacun selon ses besoins. La propriété sera commune. Il n’y aura plus de division de la société en classes sociales ni de lutte de classe. L’homme sera libéré de l’homme. C’est ainsi que verra le jour le communisme, défini parfois comme un idéal, un état ou encore un mouvement. Le rapport de production et les forces productives n’étant plus contradictoire, l’homme connaîtra l’état d’abondance. Telle est l’espérance du marxisme…
Une conception du monde et de la vie
Le marxisme n’est pas seulement une philosophie qui explique le monde et l’anticipe, il prétend aussi apporter une connaissance scientifique de la réalité. « Le socialisme est devenu une science »[13] grâce au matérialisme historique, se félicite Engels.
En outre, par sa critique, le marxisme semble apporter une réponse à des insatisfactions profondes et à des frustrations, causées par les déficiences des systèmes sociaux en place. En 1847, en effet, « la première et la plus urgente des questions est la question sociale »[15]. Le marxisme est bien conscient de la condition du prolétariat, qui doit « porter sur ses épaules tous les fardeaux de la société sans profiter de ses bienfaits » et « constitue la majeure partie de la société et se trouve à l’origine de la conscience qu’une révolution radicale est nécessaire et de la conscience communiste… »[16]. Le marxisme donne ainsi sens et consistance au monde ouvrier. Il lui permet de lui faire prendre conscience de ses intérêts et de la nécessité de se battre pour les satisfaire. Il épouse ainsi les aspirations des ouvriers révolutionnaires de son temps. Il se veut même le guide de l’action du prolétariat. Finalement, le marxisme se soucie de coordonner la théorie et la pratique, récusant les doctrines idéalistes sans réelle action sur la société.
Incompatibilité radicale entre le marxisme et le christianisme
Marx a parfaitement compris l’opposition fondamentale entre sa vision du monde et celle du christianisme. Reprenant les critiques de Feuerbach et de nombreux philosophes athées, il considère la religion comme une aliénation selon le célèbre slogan, « la religion est l’opium du peuple », même s’il n’en est pas à l’origine[18]. Il considère que la critique de la religion est déjà suffisante et ne cherche pas à la poursuivre. Engels s’en préoccupe davantage. Pour lui, la religion n’est que la conséquence d’une société de classe. Des penseurs communistes comme Marx Bloch sont plus intéressés par la philosophie de la religion malgré leur athéisme. Ils sont surtout fascinés par la force que procure la religion tout en restant fondamentalement athées. Mais, pour une très grande majorité de marxistes ou communistes, le christianisme est un adversaire à abattre.
Construire un « Jésus marxiste »
Pourtant, malgré cet antagonisme radical, le rapprochement entre le christianisme et le marxisme a déjà été tenté au XIXe siècle comme nous l’avons longuement évoqué dans les deux articles précédents[19]. Nous y avons souligné, dans cette improbable conciliation, une volonté pour les marxistes et communistes de dépasser l’obstacle que représente le christianisme ou encore d’armer leur utopie de la force religieuse qu’il possède. La conversion des chrétiens à leur idéologie a aussi été longuement recherchée, même si les fondateurs, Marx et Engels, ont été foncièrement antichrétiens et athées comme la majorité de leurs disciples.
Les objectifs d’un tel rapprochement sont donc liés à des campagnes de propagande et d’influence afin de propager les idées marxistes au sein de la population. Une des méthodes employées est de déconstruire l’image traditionnelle de Notre Seigneur Jésus-Christ pour construire celle d’un Jésus proche du peuple, soucieux de la justice sociale, un Jésus révolutionnaire qui s’oppose à l’ordre établi, aux autorités et aux riches. Ainsi, se met en place une dichotomie entre le Jésus marxiste et le Jésus tel qu’Il est enseigné par l’Église, accusant cette dernière d’avoir perverti l’histoire.
Construire un « Jésus humanitaire »
Certes, nous aimant d’un amour infini au point de souffrir et de mourir pour notre salut, Notre Seigneur Jésus-Christ est venu nous apporter la paix et le bonheur, temporel et éternel. Cependant, cette part du bonheur est conditionnée à un nombre d’exigences que nous ne devons pas oublier sous peine de vivre dans la désillusion, comme celle d’appartenir à son Église, d’accepter sa doctrine, ou encore de pratiquer la vertu. Si Notre Seigneur Jésus-Christ a été bon avec les pécheurs, Il leur demande d’abandonner leurs péchés et leurs erreurs. S’Il soulage les pauvres et relève les humbles, Il s’indigne contre les profanateurs de la maison de Dieu, contre ceux qui scandalisent les petits ou accablent le peuple. S’Il montre de la douceur, Il a aussi été sévère et menaçant avec une souveraine autorité. Ses béatitudes sont aussitôt suivies de ses malédictions. Il n’hésite pas, non plus, à nous conseiller de couper un de nos membres pour sauver le corps de l’enfer. Enfin, à plusieurs reprises, sous différentes formes, Il nous avertit qu’à la fin, l’ivraie sera séparée du bon grain et jeté aux feux…
En ne retenant des Évangiles que ce qui nous plaît ou correspond à notre conception de la vie, nous finissons par déformer l’enseignement de Notre Jésus-Christ. Au lieu de demeurer dociles à la vérité et donc réceptifs à tout son enseignement, au lieu de se laisser former par la parole de Dieu, nous nous servons d’elle pour nous réconforter dans notre conviction. Si nous pensons aussi rendre plus acceptable la foi aux incroyants en lissant l’image de Notre Seigneur Jésus-Christ pour la rendre plus proche de leur conception de la vie et du bonheur, nous les éloignons en fait de la lumière …
Il est donc impossible de concilier le christianisme avec le marxisme sans défigurer Notre Seigneur Jésus-Christ, sans Le désacraliser, et par conséquent sans renier l’enseignement de l’Église
L’imprégnation du marxisme dans le christianisme
Pourtant, dans les années 70, de nombreux silences couvrent des initiatives de rapprochement entre des chrétiens et des marxistes. Ainsi, quand des évêques de la commission épiscopale du monde ouvrier[24] rencontrent des chrétiens marxistes convaincus, ils ne leur présentent aucune critique et semblent être neutres ou indifférents.
Conclusions
Des chrétiens se rapprochent du marxisme tout en rejetant ce qu’ils considèrent comme accessoires ou peu importants pour se focaliser sur les traits les plus positifs de l’humanisme marxiste, espérant par-là atteindre Notre Seigneur Jésus-Christ tel qu’ils se L’imaginent. Mais une telle attitude, qui repose sur de subtiles distinctions, réside sur une double ignorance, celle du marxisme et du christianisme. Ils ignorent que le marxiste et le chrétien n’appartiennent pas à la même cité…
Notes et références
1 Tito de Alencar, militant de la jeunesse chrétienne, dominicain de Sao Paulo.
2 Lettre aux communautés, n°53, septembre 1975 dans Analyse marxiste et foi chrétienne, René Coste , 1976, itfp.fr.
3 Voir Émeraude, article février 2025, Le "Jésus marxiste" de Barbusse, une arme de propagande.
4 Engels, Principes du communisme, 1847.
5 Engels, Anti-Dürhing, Éditions sociales, Paris, 1973 dans Marxisme : science ou idéologie ? André Segura, dans Revue française d’économie, volume 5, n°2, 1990, doi.org.
6 Marx, Critique de l’économie politique, 1859,dans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?
7 André Segura, Marxisme : science ou idéologie ?
8 Marx, Critique de l’économie politique ans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?
9 André Segura, Marxisme : science ou idéologie ?
10 Marx, Critique de l’économie politique, dans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?
11 Marx, Critique de l’économie politique, dans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?
12 René Coste, Analyse marxiste et foi chrétienne.
13 Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880.
14 Marx, article Monsieur Karl Vogt, dans Les paradoxes de la théorie marxiste du communisme, Theodor I. Oyserman.
15 Carl Biedermann, conférence sur le socialisme et les questions sociales, dans Les paradoxes de la théorie marxiste du communisme, Theodor I. Oyserman, revue Diogène, 2008/2, N°222, cairn.info.
16 Marx, Engels, L’idéologie allemande, dans Les paradoxes de la théorie marxiste du communisme, Theodor I. Oyserman, revue Diogène, 2008/2, N°222, cairn.info.
17 Voir Émeraude, article janvier 2025, Sur la formule, "la religion est l'opium du peuple".
18 Voir Émeraude, article Sur la formule, "la religion est l'opium du peuple".
19 Voir Émeraude, article janvier 2025, Sur la formule, "la religion est l'opium du peuple", et février 2025, Le "Jésus marxiste" de Barbusse, une arme de propagande.
20 Voir Émeraude, article décembre 2024, Le Sillon, l'histoire d'une mouvement séduisant mais funeste.
21 Voir Émeraude, article septembre 2024, Lamennais et la naissance du libéralisme catholique, et octobre 2024, Le Congrès de Malines, catholicisme ou libertés modernes.
22 Saint Pie X, Lettre Notre charge apostolique aux archevêques et évêques français, 25 août 1910, laportelatine.org.
23 Saint Pie X, Lettre Notre charge apostolique aux archevêques et évêques français, 25 août 1910, laportelatine.org.
24 Les évêques de cette commission ont transmis aux évêques de la conférence épiscopale français une communication, le 1er mai 1972, intitulée première étape d’une réflexion de la Commission épiscopale du monde ouvrier dans son dialogue avec des militants ouvriers chrétiens ayant fait l’option socialiste. Cette communication reprend les propos de leur interlocuteur sans aucune critique.
25 Déclaration du Congrès culturel de La Havane, janvier 1968, signée par des prêtres dont le dominicain Paul Blanquart dans
26 Document final de la réunion des Chrétiens pour le socialisme, dans Informations catholiques internationales, 1er juin 1972, dans Les chrétiens et l’analyse marxiste, René Coste, dans Revue théologique de Louvain, 4e année, fascicule n°1, 1973, doi.org.
27 J. Duquesne, La Gauche du Christ, Grasset, 1972 dans Les chrétiens et l’analyse marxiste, René Coste.
28 Georges Marchais, secrétaire générale du parti communiste français, Interview, dans Le journal de la Croix, 19 novembre 1970.