" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


dimanche 9 mars 2025

Christianisme et marxisme ? Deux visions radicalement opposées, aucune entente possible ...

Dans les années 70, des chrétiens, dits engagés, recherchent à réconcilier leur foi avec les principes marxistes, à l’image des révolutionnaires d’Amérique latine. « La révolution, c’est la lutte pour un monde nouveau, une forme de messianisme terrestre dans lequel il y a une possibilité de rencontre entre chrétiens et marxiste. »[1] Des prêtres adhèrent aussi au marxisme tout proclamant leur attachement passionné à Notre Seigneur Jésus-Christ. « Être chrétien avec une philosophie matérialiste ; vivre la relation au Père dans une mentalité matérialiste pour vivre Jésus-Christ en étant marxiste »[2]. Certains d’entre eux entrent même dans le syndicat CGT. Un théologien et dominicain, Paul Blanquart (1934-2024), défend la complémentarité entre le christianisme et le marxisme au point de légitimer la participation du chrétien à la lutte révolutionnaire armée et à fonder un mouvement chrétien-marxiste en 1974. Le plus grand exemple de ce rapprochement reste la théologie de la libération, qui a touché l’Amérique latine …

En ce XXIe siècle, il n’est pas rare de nos jours de rencontrer des chrétiens qui voient dans les Évangiles un message contre la société capitaliste ou encore conçoivent un « Jésus de gauche », sans cependant aller jusqu’au Jésus marxiste de Barbusse[3]. De plus, le débat d’une conciliation possible entre le christianisme et le marxisme ne semble pas être éteint comme le soulèvent encore des journaux et des revues. Ces tentatives de rapprochement nous rendent perplexes. Comment est-il en effet possible de se dire chrétien tout en étant en même temps partisan du marxisme ?

Cet article a pour but de mieux connaître le marxisme afin de bien comprendre l’antagonisme radical qui existe entre le christianisme et le marxisme.

Qu’est-ce que le marxisme ?

Le marxisme est une philosophie, une doctrine ou encore une théorie, élaborée principalement au XIXe siècle par Karl Marx (1818-1883) et par Friedrich Engels (1820-1895). Il se veut une explication de l’histoire et de la société. Il touche ainsi à de nombreux domaines, économique, social, politique, philosophique… Inachevée au temps de Marx et unifiée par Engels, la pensée marxiste a été développée selon des axes privilégiés et a donné naissance à de nombreux courants.

Le cœur du marxisme réside dans l’idée que l’histoire et la vie sont déterminées par l’activité des hommes et les rapports qu’elle établit entre la nature et les hommes. Jusqu’à maintenant, la société est divisée en classes dont une domine les autres par le contrôle qu’il exerce sur les moyens de production, soit l’aristocratie au temps féodal, soit la bourgeoisie au temps capitaliste. Cette situation induit une lutte des classes qui ne peut que s’achever par la fin des classes.

La deuxième idée porte sur le remède, c’est-à-dire sur la libération des exploités. Le marxisme défend l’idée que cette émancipation ne peut être atteint sans révolution sociale et sans prise de pouvoir du prolétariat, à qui il attribue le rôle de libérateur de l’homme. Une nouvelle société se réalisera alors et conduira à une société sans classe, à une société d’abondance. Le communisme est alors, selon Engels, « l’enseignement des conditions de la libération du prolétariat »[4].

Le marxisme se repose sur le matérialisme dialectique, qui consiste à appliquer la méthode dialectique d’Hegel, épurée de tout idéalisme, à une conception matérialiste de l’histoire ou à un matérialisme historique. Par cette méthode, il explique l’histoire et devine l’avenir.

Le marxisme est en effet une philosophie fondamentalement matérialiste. Le matérialisme comprend notamment le refus de reconnaître la possibilité de l’existence d’une vie de l’esprit hors de la matière et donc la négation de l’existence de Dieu. L’esprit est, selon Engels, le produit le plus élevé de la matière organique. Il n’y a rien d’éternel sinon la matière. C’est pourquoi tout matérialiste et donc tout marxiste se présentent comme un athée…

Le matérialisme historique

Le matérialisme historique est une doctrine qui consiste à analyser l’histoire, les luttes sociales et les évolutions économiques et politiques à partir des causes matérielles. En effet, selon cette vision, ce sont les conditions matérielles d’existence des hommes qui déterminent les modes de productions, lesquelles à leur tour déterminent les consciences, les philosophies, les lois, les formes de gouvernement, etc. « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience »[5]. Selon le matérialisme, la vie est entendue comme l’activité matériel, la conscience comme « mon rapport avec ce qui m’entoure », c’est-à-dire le rapport que l’être entretient, par la pensée, avec ce qui l’entoure. En conséquence, le mouvement des idées est déterminé par celui de l’activité matériel, c’est-à-dire par la production.

Ainsi, l’homme est le produit de son activité quand son histoire est déterminée par les conditions économiques. « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. »[6] La religion est alors un produit d’une époque et des rapports sociaux, et non comme un événement qui influence l’histoire. Tout évolution des conditions matérielles et des modes de production conduit à celle de la société. Ce ne sont pas les idées qui sont prédominantes. Toute l’histoire s’explique donc par le facteur économique.

Le matérialisme dialectique

La dialectique hégélienne, initialement appliquée sur la conception des idées, est épurée de son idéalisme pour représenter le moteur de l’histoire, ou encore le mouvement du réel. Elle réside dans les contradictions entre les classes sociales, dans la lutte entre leurs intérêts divergents ainsi qu’entre le développement des forces productrices et les rapports de production. Tout cela génère un mouvement des modes de production et donc de l’histoire.

Selon le marxisme, le mode de production est défini à partir des forces productives, c’est-à-dire « l’ensemble des éléments qui établissent le rapport entre l’homme et la nature », la principale étant la force de travail, et des rapports de production, c’est-à-dire « les rapports tissés entre les hommes dans l’activité de transformation de la nature»[7]. Des rapports de production, à un moment donné, peuvent accélérer le développement des forces productives pour se muer en frein d’où leur remise en cause au profit de nouveaux rapports de production. « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision [ou contradiction] avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors […] Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions [ou rapports] se changent en de lourdes entraves. »[8]

Or, dans le cadre d’un faible niveau de développement des forces productives, la société se structure en classes dans un rapport de domination. La raison d’être de ces classes est l’appropriation du surplus de production dans un contexte de pénurie relative. La notion de de classes renvoie donc à celle de la lutte des classes, une lutte entre les classes dominatrices et les classes dominées. Elle marque alors le passage entre un mode de production à un autre. « Elle est un élément de maturation des conditions de passage en tant qu'élément de détermination du développement des forces productives dans le cadre de rapports de production déterminé. »[9]

Ainsi, la lutte des classes implique le changement de modes de production. En ce sens, elle est aussi le moteur de l’histoire. « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes, Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société toute entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte »[10]. Elle s’explique par la contradiction qui oppose forces productives et rapports de production. Et quand cesse cette contradiction, et donc la société sans classe, l’histoire se termine. C’est alors l’état communiste

En route vers le communisme

Marx présente l’histoire selon une succession linéaire et finie de quatre modes de production : asiatique, antique, féodal et bourgeois ou capitaliste, défini chacun par la forme spécifique de l’antagonisme inhérent au mode de production, antagonisme qui s’exprime par la lutte des classes.

Marx est alors convaincu que le mode capitaliste laissera sa place à un mode définitif, le communisme puisque le capitalisme est miné par une contradiction. Selon son principe que seul le travail nécessaire à la réalisation d’un produit donne sa valeur, les capitalistes doivent nécessairement investir de plus en plus dans les moyens de production pour faire face à la concurrence et donc disposer de plus de capitaux sans que la valeur des biens n’augmente. Pour sauver les bénéfices, ils doivent donc augmenter la production et baisser les charges, c’est-à-dire les salaires ou le nombre de salariés. Finalement, le pouvoir d’achat diminue parallèlement à la surproduction dans tous les secteurs d’activité. Le système capitaliste est donc continuellement en train de lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit tout en l’encourageant. Cette contradiction le conduit à sa perte…

Dans la société capitaliste, la concurrence est donc à la fois moteur et frein du développement. Elle impose progressivement la centralisation du capital pour développer les modes de production et accumuler les forces de production, et par conséquent, la réduction de la pluralité des capitaux, ce qui rend alors la concurrence inexistante d’où un mouvement de ralentissement du développement des forces productives. Ainsi, dans une société capitaliste, les rapports de production finissent par être un obstacle au développement des forces productives. Cela provoque une lutte des classes dont la fin est la destruction du capitalisme. Or, comme le capitalisme ne connaît pas de frontière, cette fin n’est possible que si le communisme est mondial. « Le prolétariat ne peut exister qu'en tant que force historique et mondiale, de même que le communisme, action du prolétariat, n'est concevable qu'en tant que réalité historique et mondiale. »[11] Le communisme ne peut se contenter de dominer un État. Il est voué à l’extension. Il est donc par essence universel et prosélyte.

Le capitaliste devra donc s’effondrer pour laisser place au socialisme. Celui-ci ne peut arriver que par la dictature du prolétariat et une appropriation collective des moyens de production. Comme le déclare Lénine, la dictature du prolétariat est « la dictature du peuple révolutionnaire … et non pas de tout le peuple ». C’est « un pouvoir que rien ne limite, qu’aucune loi, qu’aucune règle absolument ne bride et qui se fonde directement sur la violence. » L’État gérera ainsi l’ensemble du système productif.

Enfin, stade ultime du système, l’État disparaîtra et la richesse sera redistribuée à chacun selon ses besoins. La propriété sera commune. Il n’y aura plus de division de la société en classes sociales ni de lutte de classe. L’homme sera libéré de l’homme. C’est ainsi que verra le jour le communisme, défini parfois comme un idéal, un état ou encore un mouvement. Le rapport de production et les forces productives n’étant plus contradictoire, l’homme connaîtra l’état d’abondance. Telle est l’espérance du marxisme…

Une conception du monde et de la vie

La conception marxiste de l’histoire se présente donc d’abord comme une philosophie de l’histoire. « Elle est philosophie dans la mesure où elle prétend expliquer ainsi la totalité de l'histoire. »[12] Elle en définit la base, le mouvement et la fin de l’histoire. Mais elle ne se limite pas à l’histoire. Selon Maritain, « le communisme, tel qu'il existe, est un système de doctrine et de vie qui prétend dévoiler à l'homme le sens de son existence et qui répond à toutes les questions fondamentales que la vie pose. C'est une religion appelée à remplacer toutes les autres religions : une religion athée dont le matérialisme constitue la dogmatique, et dont le communisme comme régime de vie est l'expression éthique et sociale. » Le marxisme se veut la vérité fondamentale. Il s’arme d’un idéal, d’une espérance… Par conséquent, il est un adversaire de toutes les religions, et plus spécialement de la religion chrétienne, qui est, elle-aussi, de portée universelle…

Le marxisme n’est pas seulement une philosophie qui explique le monde et l’anticipe, il prétend aussi apporter une connaissance scientifique de la réalité. « Le socialisme est devenu une science »[13] grâce au matérialisme historique, se félicite Engels.

Par ailleurs, le marxisme apporte un éclairage aux événements tourmentés du XIXe siècle. Il naît et se développe à une époque marquée par de nombreuses révoltes d’ouvriers qui semblent effectivement annoncer la fin du capitalisme et font pressentir la libération du prolétariat. Marx et Engels les considèrent en effet comme un mouvement conforme aux lois de l’histoire qu’ils élaborent. Ces soulèvements annoncent pour eux l’évènement d’une nouvelle société, un événement qu’ils jugent immédiat. Ainsi, le marxisme veut non pas « mettre en œuvre dans la vie d’on ne sait quel système utopique mais de participer consciemment dans le processus historique de la transformation révolutionnaire de la société qui se déroule sous nos yeux »[14]. Et, comme le proclame le Manifeste du parti communiste, il est nécessaire objectivement que la société capitaliste ou bourgeoise se transforme en société communiste au moyen de la violence révolutionnaire et que le prolétariat tienne le gouvernail du pouvoir de l’État. Par conséquent, les fondateurs du marxisme sont persuadés que la révolution sociale du prolétariat est très proche, voire imminente.

En outre, par sa critique, le marxisme semble apporter une réponse à des insatisfactions profondes et à des frustrations, causées par les déficiences des systèmes sociaux en place. En 1847, en effet, « la première et la plus urgente des questions est la question sociale »[15]. Le marxisme est bien conscient de la condition du prolétariat, qui doit « porter sur ses épaules tous les fardeaux de la société sans profiter de ses bienfaits » et « constitue la majeure partie de la société et se trouve à l’origine de la conscience qu’une révolution radicale est nécessaire et de la conscience communiste… »[16]. Le marxisme donne ainsi sens et consistance au monde ouvrier. Il lui permet de lui faire prendre conscience de ses intérêts et de la nécessité de se battre pour les satisfaire. Il épouse ainsi les aspirations des ouvriers révolutionnaires de son temps. Il se veut même le guide de l’action du prolétariat. Finalement, le marxisme se soucie de coordonner la théorie et la pratique, récusant les doctrines idéalistes sans réelle action sur la société.

Incompatibilité radicale entre le marxisme et le christianisme

Comme toute doctrine matérialiste, le marxisme nie l’existence de Dieu et la vie spirituelle. Il récuse l’existence de l’âme ou encore la vie éternelle au-delà de l’existence terrestre. Il prétend ainsi libérer l’homme tout en niant ce qui fait l’homme[17], ce qui ne peut conduire qu’à l’erreur. Comment est-il alors possible d’adhérer à une doctrine qui se fonde sur de telles négations ? À partir de ce principe, le christianisme est vide de sens. Le marxiste convaincu le considère alors comme une invention humaine dont il cherche parfois l’origine ou la cause. Il s’ouvre donc à toutes les théories qui considèrent Notre Seigneur Jésus-Christ comme une figure imaginaire ou un personnage historique dont la vie a été détournée par ses disciples. Le chrétien peut-il alors s’entendre avec une doctrine qui nie ce qu’il est et ce qu’il aime sans se trahir lui-même ? Le marxisme ne relève pas de la cité de Dieu. Il n’est lumière ni vie…

Marx a parfaitement compris l’opposition fondamentale entre sa vision du monde et celle du christianisme. Reprenant les critiques de Feuerbach et de nombreux philosophes athées, il considère la religion comme une aliénation selon le célèbre slogan, « la religion est l’opium du peuple », même s’il n’en est pas à l’origine[18]. Il considère que la critique de la religion est déjà suffisante et ne cherche pas à la poursuivre. Engels s’en préoccupe davantage. Pour lui, la religion n’est que la conséquence d’une société de classe. Des penseurs communistes comme Marx Bloch sont plus intéressés par la philosophie de la religion malgré leur athéisme. Ils sont surtout fascinés par la force que procure la religion tout en restant fondamentalement athées. Mais, pour une très grande majorité de marxistes ou communistes, le christianisme est un adversaire à abattre.

Construire un « Jésus marxiste »

Pourtant, malgré cet antagonisme radical, le rapprochement entre le christianisme et le marxisme a déjà été tenté au XIXe siècle comme nous l’avons longuement évoqué dans les deux articles précédents[19]. Nous y avons souligné, dans cette improbable conciliation, une volonté pour les marxistes et communistes de dépasser l’obstacle que représente le christianisme ou encore d’armer leur utopie de la force religieuse qu’il possède. La conversion des chrétiens à leur idéologie a aussi été longuement recherchée, même si les fondateurs, Marx et Engels, ont été foncièrement antichrétiens et athées comme la majorité de leurs disciples.

Les objectifs d’un tel rapprochement sont donc liés à des campagnes de propagande et d’influence afin de propager les idées marxistes au sein de la population. Une des méthodes employées est de déconstruire l’image traditionnelle de Notre Seigneur Jésus-Christ pour construire celle d’un Jésus proche du peuple, soucieux de la justice sociale, un Jésus révolutionnaire qui s’oppose à l’ordre établi, aux autorités et aux riches. Ainsi, se met en place une dichotomie entre le Jésus marxiste et le Jésus tel qu’Il est enseigné par l’Église, accusant cette dernière d’avoir perverti l’histoire.

Construire un « Jésus humanitaire »

Nous pouvons peut-être rapprocher le rapprochement entre le marxisme et le christianisme avec la conciliation entre le christianisme avec les principes de la Révolution française que recherche le mouvement du Sillon[20] et les catholiques libéraux[21]. Elle conduit à « une déformation de l’Évangile et du caractère sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ. »[22] Comme l’observe aussi Saint Pie X, « dès que l’on aborde la question sociale, il est de mode, dans certains milieux, d’écarter d’abord la divinité de Jésus-Christ, et puis de ne parler que de sa souveraine mansuétude, de sa compassion pour toutes les misères humaines, de ses pressantes exhortations à l’amour du prochain et à la fraternité. »[23] Or, cette figure de Notre Seigneur Jésus-Christ n’est point celle des Évangiles.

Certes, nous aimant d’un amour infini au point de souffrir et de mourir pour notre salut, Notre Seigneur Jésus-Christ est venu nous apporter la paix et le bonheur, temporel et éternel. Cependant, cette part du bonheur est conditionnée à un nombre d’exigences que nous ne devons pas oublier sous peine de vivre dans la désillusion, comme celle d’appartenir à son Église, d’accepter sa doctrine, ou encore de pratiquer la vertu. Si Notre Seigneur Jésus-Christ a été bon avec les pécheurs, Il leur demande d’abandonner leurs péchés et leurs erreurs. S’Il soulage les pauvres et relève les humbles, Il s’indigne contre les profanateurs de la maison de Dieu, contre ceux qui scandalisent les petits ou accablent le peuple. S’Il montre de la douceur, Il a aussi été sévère et menaçant avec une souveraine autorité. Ses béatitudes sont aussitôt suivies de ses malédictions. Il n’hésite pas, non plus, à nous conseiller de couper un de nos membres pour sauver le corps de l’enfer. Enfin, à plusieurs reprises, sous différentes formes, Il nous avertit qu’à la fin, l’ivraie sera séparée du bon grain et jeté aux feux

En ne retenant des Évangiles que ce qui nous plaît ou correspond à notre conception de la vie, nous finissons par déformer l’enseignement de Notre Jésus-Christ. Au lieu de demeurer dociles à la vérité et donc réceptifs à tout son enseignement, au lieu de se laisser former par la parole de Dieu, nous nous servons d’elle pour nous réconforter dans notre conviction. Si nous pensons aussi rendre plus acceptable la foi aux incroyants en lissant l’image de Notre Seigneur Jésus-Christ pour la rendre plus proche de leur conception de la vie et du bonheur, nous les éloignons en fait de la lumière …

Il est donc impossible de concilier le christianisme avec le marxisme sans défigurer Notre Seigneur Jésus-Christ, sans Le désacraliser, et par conséquent sans renier l’enseignement de l’Église

L’imprégnation du marxisme dans le christianisme

Pourtant, dans les années 70, de nombreux silences couvrent des initiatives de rapprochement entre des chrétiens et des marxistes. Ainsi, quand des évêques de la commission épiscopale du monde ouvrier[24] rencontrent des chrétiens marxistes convaincus, ils ne leur présentent aucune critique et semblent être neutres ou indifférents.

La recherche de dialogue sans parti pris avec des chrétiens marxistes est peut-être louable, mais que devons-nous penser quand des chrétiens, dont des prêtres, loue le marxisme au lieu de le condamner ? « Convaincus que, malgré les divergences existant entre le christianisme et le marxisme sur l’interprétation de l’homme et du monde, c’est le marxisme qui donne l’analyse scientifique la plus exacte de la réalité impérialiste et des stimulants les plus efficaces pour l’action révolutionnaire… »[25] Pour se justifier, le Père Blanquart distingue au sein du marxisme l’utopie et l’idéologie. Il souligne que, sur le plan de l’utopie, une « convergence morale » entre le marxisme et le christianisme alors que, sur le plan de l’idéologie, il y a une « irréductibilité » entre eux. L’utopie nous renvoie à l’image humaniste de Notre Seigneur Jésus-Christ, telle que nous l’avons évoquée. Mais, l’utopie marxiste n’est pas à part de l’idéologie. L’une ne va pas sans l’autre. Et comment un chrétien peut-il adhérer à une utopie purement matérielle et fermée à la vie éternelle ? L’espérance chrétienne est d’une autre dimension. Elle n’a pas non plus de sens sans la foi et la charité…

L’autre justification réside dans une alliance pour combattre le même ennemi. « Les chrétiens révolutionnaires et les marxistes ont une conscience de plus en plus vive de leur alliance stratégique dans le processus de libération du continent. Alliance stratégique qui dépasse les alliances tactiques ou occasionnelles à court terme. Alliance stratégique qui signifie une marche de tous dans une action politique commune pour un projet historique de libération. Cette identification historique dans l'action politique ne signifie pas l'abandon de la foi pour les chrétiens ; elle dynamise au contraire leur espérance dans le devenir du Christ. »[26] Le véritable ennemi du chrétien est le mal et le péché. Tout mensonge est son adversaire. Toute idéologie qui détourne l’homme de son véritable bonheur est son ennemi. Comment la négation de Dieu peut-il être un allié du chrétien ? Comment la lumière peut-elle se joindre aux ténèbres ? C’est une alliance contre-nature que l’esprit et le cœur ne peuvent admettre. En outre, la libération n’est qu’un moyen. Elle n’est pas une fin qui peut justifier une alliance. Or, l’histoire des révolutions illustre la désillusion de ceux qui ont aidé leurs futurs persécuteurs à prendre le pouvoir. Car la philosophie marxiste « imprègne son action, son programme, non seulement l’imprègne, mais est première et déterminante. »[27] Le marxisme est une conception du monde et de la vie qui entre nécessairement en conflit avec celui du christianisme. Il ne peut donc y avoir entente sans malentendu ni duperie…

Conclusions

Le chrétien peut se réjouir de la justice que promet le marxisme mais il sait que cette justice est vaine ou biaisée puisqu’elle réside dans des erreurs et ne repose pas sur Notre Seigneur Jésus-Christ. Et de quelle justice réclame le marxisme ? Les mots ont du sens et ce sens doit être impérativement rattaché à l’univers auquel ils se rattachent. La liberté, le bien, le mal n’ont pas le même sens pour un chrétien et un marxiste. Il est donc impératif de considérer essentiellement la conception du monde et de la vie au-delà des mots. C’est elle qui dirige la parole et l’action. Rien ne sert donc de s’entendre et de s’allier si les regards divergent dans des directions opposées. Or, le chrétien et le marxiste regardent dans des directions radicalement opposées. « Nous, les communistes, nous nous réclamons d'une philosophie matérialiste et dialectique. Nous ne voulons pas créer d'illusions sur ce point : entre le marxisme et le christianisme, il n'y a pas de conciliation théorique possible, pas de convergence idéologique possible. Les travailleurs communistes ont leur conception du monde, les travailleurs catholiques ont la leur. »[28]

Contrairement au marxiste, le chrétien refuse de réduire l’homme à ses limites et conditions physiques ou encore à ses jours ici-bas. Il est convaincu qu’il n’y a pas de véritable libération ou de progrès s’il reste à ce niveau. Son bonheur auquel il croit est d’abord et avant tout auprès de Dieu dans la vie éternelle. L’humanisme tel que conçoit le marxiste est donc caduque, et par là, dangereux, puisque la volonté du marxisme est de transformer le monde selon sa vision, un monde sans Dieu ni éternité... Le chrétien peut-il contribuer à un tel projet sans se renier ?

Des chrétiens se rapprochent du marxisme tout en rejetant ce qu’ils considèrent comme accessoires ou peu importants pour se focaliser sur les traits les plus positifs de l’humanisme marxiste, espérant par-là atteindre Notre Seigneur Jésus-Christ tel qu’ils se L’imaginent. Mais une telle attitude, qui repose sur de subtiles distinctions, réside sur une double ignorance, celle du marxisme et du christianisme. Ils ignorent que le marxiste et le chrétien n’appartiennent pas à la même cité…


Notes et références

1 Tito de Alencar, militant de la jeunesse chrétienne, dominicain de Sao Paulo.

2 Lettre aux communautés, n°53, septembre 1975 dans Analyse marxiste et foi chrétienne, René Coste , 1976, itfp.fr.

3 Voir Émeraude, article février 2025, Le "Jésus marxiste" de Barbusse, une arme de propagande.

4 Engels, Principes du communisme, 1847.

5 Engels, Anti-Dürhing, Éditions sociales, Paris, 1973 dans Marxisme : science ou idéologie ? André Segura, dans Revue française d’économie, volume 5, n°2, 1990, doi.org.

6 Marx, Critique de l’économie politique, 1859,dans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?

7 André Segura, Marxisme : science ou idéologie ?

8 Marx, Critique de l’économie politique ans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?

9 André Segura, Marxisme : science ou idéologie ?

10 Marx, Critique de l’économie politique, dans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?

11 Marx, Critique de l’économie politique, dans Œuvres, éditions Gallimard, dans Marxisme : science ou idéologie ?

12 René Coste,  Analyse marxiste et foi chrétienne.

13 Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880.

14 Marx, article Monsieur Karl Vogt, dans Les paradoxes de la théorie marxiste du communisme, Theodor I. Oyserman.

15 Carl Biedermann, conférence sur le socialisme et les questions sociales, dans Les paradoxes de la théorie marxiste du communisme, Theodor I. Oyserman, revue Diogène, 2008/2, N°222, cairn.info.

16 Marx, Engels, L’idéologie allemande, dans Les paradoxes de la théorie marxiste du communisme, Theodor I. Oyserman, revue Diogène, 2008/2, N°222, cairn.info.

17 Voir Émeraude, article janvier 2025, Sur la formule, "la religion est l'opium du peuple".

18 Voir Émeraude, article Sur la formule, "la religion est l'opium du peuple".

19 Voir Émeraude, article janvier 2025, Sur la formule, "la religion est l'opium du peuple", et février 2025, Le "Jésus marxiste" de Barbusse, une arme de propagande.

20 Voir Émeraude, article décembre 2024, Le Sillon, l'histoire d'une mouvement séduisant mais funeste.

21 Voir Émeraude, article septembre 2024, Lamennais et la naissance du libéralisme catholique, et octobre 2024, Le Congrès de Malines, catholicisme ou libertés modernes.

22 Saint Pie X, Lettre Notre charge apostolique aux archevêques et évêques français, 25 août 1910, laportelatine.org.

23 Saint Pie X, Lettre Notre charge apostolique aux archevêques et évêques français, 25 août 1910, laportelatine.org.

24 Les évêques de cette commission ont transmis aux évêques de la conférence épiscopale français une communication, le 1er mai 1972, intitulée première étape d’une réflexion de la Commission épiscopale du monde ouvrier dans son dialogue avec des militants ouvriers chrétiens ayant fait l’option socialiste. Cette communication reprend les propos de leur interlocuteur sans aucune critique.

25 Déclaration du Congrès culturel de La Havane, janvier 1968, signée par des prêtres dont le dominicain Paul Blanquart dans

26 Document final de la réunion des Chrétiens pour le socialisme, dans Informations catholiques internationales, 1er juin 1972, dans Les chrétiens et l’analyse marxiste, René Coste, dans Revue théologique de Louvain, 4e année, fascicule n°1, 1973, doi.org.

27 J. Duquesne, La Gauche du Christ, Grasset, 1972 dans Les chrétiens et l’analyse marxiste, René Coste.

28 Georges Marchais, secrétaire générale du parti communiste français, Interview, dans Le journal de la Croix, 19 novembre 1970.