Au
lendemain de la première guerre mondiale, l’horreur est sur tous les visages.
Le monde vient d’achever une terrible histoire, teintée de sang et emplie de
cris épouvantables. Jamais, les hommes n’ont connu une telle cruauté à une si
grande ampleur. Après ce désastre, l’humanité a encore souffert de nouvelles
atrocités et barbaries à une échelle planétaire. Devant un tel carnage, la
pensée humaniste ne peut survivre. Elle avoue son échec. Elle se terre dans le
silence de l’abomination. L’homme n’a jamais été aussi déshumanisé et
deshumanisant…
Face
à ce cataclysme, aux lendemains de la seconde guerre mondiale, les Nations
Unies proclament à plusieurs reprises leur foi dans la dignité humaine et
dans la valeur de la personne humaine, d’abord dans sa Charte, en 1945 puis dans
la Déclaration
universelle des droits de l’homme en 1948. Depuis cette dernière
proclamation, plus d’une trentaine de constitutions nationales font
explicitement références à la dignité humaine à la fin du XXe siècle. En
France, si elle est absente dans la constitution, elle est élevée au rang de
principe à valeur constitutionnelle depuis une décision du Conseil
constitutionnel de 1994 au sujet de la loi dite de bioéthique. La dignité
humaine devient alors un des principes clés du droit, voire « la source de tous les droits fondamentaux ». Elle est au cœur des
questions de bioéthique.
La
dignité humaine ne concerne pas uniquement le droit. Elle ne se limite pas non plus à
des questions philosophiques. Elle concerne chacun d’entre nous. Elle intéresse
donc naturellement l’Église catholique. De nombreux textes pontificaux portent
en effet sur ce sujet ou le mentionnent pour réaffirmer son importance. La
dignité humaine est même le titre d’une déclaration du deuxième concile de
Vatican. Dernièrement, en 2024, la Curie romaine publie enfin un texte consacré
à ce sujet dans le but de clarifier le concept de dignité humaine et en dénoncer
les principales violations.
Dans
cet article, nous allons présenter brièvement la conception de la dignité
humaine selon les documents et interventions pontificaux à partir de la fin du
XIXe siècle…
La
dignité humaine face à la misère morale et sociale
Le
pape Léon XIII évoque la dignité humaine dans Rerum Novarum [2],
publié en 1891. L’encyclique a été écrite pour répondre à la misère morale
et sociale de son temps, notamment celle des ouvriers. Ce texte est fondamental.
Elle constitue le socle de la doctrine sociale de l’Église.
Léon
XIII y mentionne à plusieurs reprises la « dignité naturelle » que tout homme possède, que Dieu traite
« avec un très grand respect »(§36)
et que personne ne doit « violer
impunément »(§36). En rachetant tous les hommes, Notre Seigneur
Jésus-Christ les a rétablis « dans
leur dignité d’enfants de Dieu »(26). La dignité naturelle est ainsi « relevée encore par celle du chrétien »(§9).
Le terme de « dignité » est
ainsi employé pour désigner la valeur intrinsèque de l’homme, donnée par
sa nature et restaurée par l’œuvre de la Rédemption, une valeur qui ne dépend donc
pas de ses attributs, de son état ou de ses spécificités.
Léon
XIII présente aussi la « vraie
dignité de l’homme et son excellence dans ses mœurs, c’est-à-dire dans sa
vertu »(§24). Il fait ainsi référence à la morale qui confère à
l’homme une véritable valeur. La vraie dignité ne repose donc pas sur son
rang social, sa richesse, sa puissance ou encore sur ses activités.
Léon
XII s’oppose ensuite à toute violation de la dignité humaine, ou à l’asservissement
de l’homme, y compris de son âme, auxquels conduisent le libéralisme, le capitalisme
excessif et le marxisme.
Par
cette encyclique, Léon XIII fait prendre conscience que toute homme possède
une valeur éminente d’où découlent des droits et des devoirs. Le pape Pie
XI voit, dans sa doctrine et le mouvement social chrétien qui s’en inspire, la
prise de conscience « des droits
sacrés » que les ouvriers « tiennent
de leur dignité d’hommes et de chrétiens. »[3] Il réaffirme la position
de l’Église contre toute forme d’exploitation et de deshumanisation de l’homme.
L’ouvrier n’est pas un objet qu’on marchande…
La
dignité humaine face aux idéologies totalitaires
Dans
un autre contexte, Pie XI dénonce, dans plusieurs encycliques, les idéologies
et les régimes politiques qui prétendent déterminer, limiter ou même nier
les droits naturels fondamentaux de l’homme.
Dans
l’encyclique Divini Redemptoris, Pie XI dénonce le communisme qui « enlève à la personne humaine tout ce qui
constitue sa dignité » et qui « ne reconnaît à l’individu, en face de la collectivité, aucun des droits
naturels à la personne humaine ; celle-ci, dans le communisme, n’est plus
qu’un rouage du système. »[4]
Dans
l’encyclique Firmissimam constantiam [5],
Pie XI rappelle que la dignité humaine nécessite un minimum de bien-être
indispensable et dénonce le sort indigne que connaissent les chrétiens au
Mexique.
Dans
l’encyclique Mit brenneder Sorge [6],
Pie XI s’oppose au régime totalitaire que connaît l’Allemagne.
Dans
tous ces textes, Pie XI rappelle les fondements de la dignité de l’homme, créée
à l’image de Dieu et à sa ressemblance, et racheté par Notre Seigneur
Jésus-Christ, et des droits et des devoirs qui en découlent, en matière
sociale, économique, politique, civile, …Il souligne qu’il est du devoir de
l’État de la protéger.
La
dignité humaine face à la guerre
Pendant
la seconde guerre mondiale, le pape Pie XII intervient, par messages
radiophoniques[7], pour
« en appeler à la dignité humaine,
fondée sur l’acte créateur de Dieu, pour énumérer les droits naturels qui ne sont donc pas directement issus des
pouvoirs politiques, mais dont les États sont tenus de garantis leur exercice »[8].
Pie
XII insiste sur l’origine de la dignité humaine. Nul ne peut « nier ou oublier impunément la source
éternelle de sa dignité : Dieu. »[9]. « La dignité humaine est la dignité de l’image
de Dieu »[10] en référence à sa
création. Il insiste aussi sur la dignité humaine dont témoigne le mystère de l’Incarnation
où « le Verbe s’est fait chair ».
« Le mystère de Noël proclame une
dignité inviolable » ou encore
« Noël est la fête de la dignité
humaine. »[11] Ainsi, « l’Église a la mission d’annoncer au monde,
[…], le message le plus élevé et le plus
nécessaire qui puisse être : la dignité de l’homme, la vocation à la
filiation de Dieu. »,
Les
exigences de la dignité humaine
Dans
l’encyclique intitulé Pacem in Terris [12],
le pape Jean XXIII mentionne la dignité humaine qui la considère à deux
niveaux. Il la considère d’abord au point de vue de sa nature. « Tout être humain est une personne,
c'est-à-dire une nature douée d'intelligence et de volonté libre. Par là même,
iI est sujet de droits et de devoirs, découlant les uns et les autres, ensemble
et immédiatement, de sa nature : aussi sont-ils universels, inviolables,
inaliénables. »(9) Puis, il la considère à la lumière de la foi.
La dignité humaine est alors plus haute. « Les hommes ont été rachetés par le sang du Christ Jésus, faits par la
grâce enfants et amis de Dieu et institués héritiers de la gloire éternelle. »(9)
Ainsi, si la dignité humaine relève de la nature de l’homme, elle est élevée
par l’œuvre de la Rédemption.
Le
pape Jean-Paul II définit en quoi consiste la dignité humaine. Il insiste sur
la liberté. Elle « exige que chacun
agisse suivant une détermination consciente et libre »(§34), et non
sous l’effet de la contrainte ou de pressions extérieures. « Une société fondée uniquement sur des
rapports de force n’aurait rien d’humain. »(§34) La dignité de
l’homme revient donc à être libre et raisonnable. Mais, cela ne va pas à
l’encontre de l’ordre moral qui se fonde objectivement sur Dieu, un ordre
« universel, absolu et immuable dans
ses principes »(§38) qui demeure conforme à la dignité humaine.
La
dignité humaine a alors une double conséquence. Elle nous oblige comme elle
oblige l’autre à notre égard. De la dignité humaine découle des droits et
des devoirs que l’encyclique définit par la suite. À un droit correspond à un
devoir. L’un ne va pas sans l’autre. Les droits sont « autant d’expressions de sa dignité qu’il
devra les faire valoir »(§44).
Enfin,
l’encyclique souligne à plusieurs reprises que tous les hommes, y compris
l’étranger et « l’homme égaré dans
l’erreur »(§158), sont égaux en dignité, qu’il qualifie de
naturelle. Sans-doute, elle évoque par-là la dignité humaine uniquement du
point de vue de la nature humaine.
La
dignité humaine et la liberté religieuse
Le
deuxième concile de Vatican a élaboré un texte qui porte le titre éloquent de Dignatis
Humanae [13].
En fait, il est dédié à la liberté religieuse. Le titre n’est pas
anodin. Il souligne le rapport étroit entre la dignité humaine et le droit de
la liberté religieuse, car selon l’encyclique, ce droit se fonde sur la dignité
humaine (§2, § 9) et est conforme à la dignité de l’homme (§12). En
raison de cette dignité, « tous les
hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part des individus que
des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit »(§2).
C’est ainsi que se justifie la liberté humaine, notamment en matière de
religion.
La
dignité humaine est reconnue en tous les hommes, « parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire douées de raison et de
volonté libre, par suite, pourvus d’une responsabilité personnelle »(§2).
Notons que le terme de « personne »
est ainsi pris au sens kantien. Par conséquent, ils ne peuvent être contraints
à embrasser une religion. La déclaration précise que Dieu ne contraint pas non
plus l’homme en raison de sa dignité qu’Il a Lui-même créée (§11).
Enfin,
la déclaration souligne la prise conscience progressive, « toujours plus vive » (Préambule), de
l’homme en la dignité humaine, par « l’expérience »
qui en « manifeste toujours plus
pleinement les exigences à la raison humaine »(§9) et par « le ferment évangélique »(§12).
Nous
pouvons noter que la dignité humaine n’est considérée qu’au point de vue
naturelle, sans-doute en raison de la portée du document qui n’est qu’une
déclaration faite au monde.
La
dignité de la vie, objet d’un scandale inadmissible

Dans
l’encyclique Evangelicum Vitae [14], le pape Jean-Paul II proclame
et défend « la valeur sacrée de la
vie, depuis le commencement jusqu’à son terme »(2) ou encore « la valeur incomparable de toute personne
humaine » au point de déclarer que « l'Évangile de l'amour de Dieu pour l'homme, l'Évangile de la dignité de
la personne et l'Évangile de la vie sont un Evangile unique et indivisible. » Il dénonce alors les crimes et les maux qui portent atteintes
à la vie et à la dignité humaine, reprenant les paroles du deuxième concile
de Vatican. C’est pourquoi, dans cette encyclique, il réaffirme « avec l'autorité du Successeur de Pierre la
valeur de la vie humaine et son inviolabilité, eu égard aux circonstances
actuelles et aux attentats qui la menacent aujourd'hui. »(5) Il
souligne alors la situation paradoxale actuelle. « En un temps où l'on proclame solennellement les droits inviolables de
la personne et où l'on affirme publiquement la valeur de la vie, le droit à la
vie lui-même est pratiquement dénié et violé, spécialement à ces moments les
plus significatifs de l'existence que sont la naissance et la mort. »(18)
Jean-Paul II dénonce ce scandale. Il en donner aussi la cause.
Jean-Paul
II trouve la cause de cette contradiction dans une conception erronée de la
personne juridique, considérée uniquement comme « l’être qui présente une autonomie complète »(19), ou encore
dans une conception d’une « dignité
personnelle » qui l’identifie avec « la communication verbale explicite et, en tout cas, dont on fait
l’expérience. »(19) Ces conceptions excluent tout être humain qui doit
naître ou celui qui va mourir, en raison de ses faiblesses, de ses dépendances
à l’égard des autres, de son incapacité à s’exprimer par la parole. Cependant,
il est à noter que cette conception erronée de la personne est plutôt confortée
par la déclaration Dignitatis Humanae.
La
situation s’explique aussi par une mauvaise conception de la liberté, issu
du relativisme et de l’individualisme. Elle « révèle une conception de la liberté totalement individualiste qui finit
par être la liberté des « plus forts » s’exerçant contre les faibles
près de succomber. »(19) Ainsi, « comment peut-on parler encore de la dignité de toute personne humaine
lorsqu'on se permet de tuer les plus faibles et les plus innocentes ? »(20)
La perte de sens
Le
cœur du drame ou encore la racine profonde de toutes ces erreurs résident en
fait dans « l’éclipse du sens de
Dieu et du sens de l’homme »(21). Lorsque le sens de Dieu
disparaît, le sens de l’homme se perd aussi. « Quand Dieu est nié et quand on vit comme s'Il n'existait pas, ou du
moins sans tenir compte de ses commandements, on finit vite par nier ou par
compromettre la dignité de la personne humaine et l'inviolabilité de sa vie. »(96)
Or,
en contemplant Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’œuvre de la Rédemption, toute
la dignité humaine se révèle avec éclat. « Dans la foi en Jésus, « auteur de la vie » (Ac 3, 15), la vie qui est
là, abandonnée et implorante, retrouve conscience de soi et pleine dignité. »(32)
Mais sa « très haute dignité »
plonge d’abord ses racines dans l’œuvre de la Création. « La dignité de la vie n'est pas seulement
liée à ses origines, au fait qu'elle vient de Dieu, mais aussi à sa fin, à sa
destinée qui est d'être en communion avec Dieu pour le connaître et l'aimer. »(38)
C’est en écoutant la Parole de Dieu, c’est-à-dire en faisant sa volonté, que
l’homme peut vivre en toute dignité. La dignité humaine intrinsèque à l’homme
exige un comportement à sa hauteur, sans quoi il ne peut vivre dignement.
Jean-Paul II distingue donc deux types de dignité humaine, l’un liée à la
nature humaine, l’autre à son comportement.
Jean-Paul
II rappelle aussi le devoir de chacun, un devoir humain élémentaire, de
refuser toute participation à la perpétration d’une injustice, toute
coopération à une action mauvaise, à des pratiques contre la vie et en
opposition avec la loi de Dieu, même si elles sont légales. Ce serait contraire
à sa dignité.
Enfin,
Jean-Paul II définit la dignité humaine comme le fondement de la société.
Sa méconnaissance « mine à la racine
la vie même de la société civile. »(90) Ainsi, « pour l'avenir de la société et pour le
développement d'une saine démocratie, il est donc urgent de redécouvrir
l'existence de valeurs humaines et morales essentielles et originelles, qui
découlent de la vérité même de l'être humain et qui expriment et protègent la
dignité de la personne : ce sont donc des valeurs qu'aucune personne, aucune
majorité ni aucun Etat ne pourront jamais créer, modifier ou abolir, mais que
l'on est tenu de reconnaître, respecter et promouvoir. »(71)
Le
déclaration Dignitas Infinita, synthèse de l’enseignement de l’Église
La
déclaration Dignitas Infinita[15] a pour objectif de présenter
« le caractère incontournable du
concept de dignité de la personne humaine au sein de l’anthropologie
chrétienne »(Présentation), et les atteintes à la dignité humaine. Sa
première partie est ainsi une synthèse de l’enseignement de l’Église sur
sa conception de la dignité humaine. La déclaration est ainsi le premier texte
dédié à ce sujet. Cependant, nous constatons qu’elle apporte des précisions
importantes et ajoute aux textes pontificaux antérieurs des éléments essentiels
que nous soulignerons.
L’expression
« dignitas infinita » ou
« infinie dignité » peut
d’abord nous surprendre. Elle est en effet une reprise d’une déclaration de
Jean-Paul II[16].
Ce pape l’a utilisé pour en souligner son caractère universel. Elle est en
effet aussi présente chez les personnes affaiblies ou souffrantes, c’est-à-dire
chez celles qui ne présentent pas au monde moderne l’image de la dignité. Elle
dépasse donc les apparences. Cependant, si la valeur de l’homme est éminente et
inaliénable dans tout être humain, si elle prend sa cause dans l’amour infini
de Dieu et dans sa miséricorde infinie, peut-elle être qualifiée
d’infinie ?
La
déclaration est composée de trois parties. La première porte sur le concept de
la dignité humaine afin de le clarifier et d’éviter des confusions. La deuxième
analyse des situations où la dignité humaine n’est pas reconnue de manière
adéquate. Enfin, la troisième porte sur la dénonciation des violations graves
et actuelles de la dignité humaine, soulignant que la foi ne peut être séparée
de la défense de la dignité humaine. Celle-ci est définie comme « une vérité universelle » et « une condition fondamentale pour que nos sociétés soient réellement
justes, pacifiques, saines et finalement authentiquement humaines. »(Présentation).
Les
sources de la dignité humaine
La dignité humaine est intrinsèque à chaque personne humaines, et demeure inaliénable« en toutes circonstances ».
Elle fonde « la primauté de la
personne humaine et la protection de ses droits. »(§1) La seule
raison suffit pour démontrer la dignité ontologique de l’homme.
Cependant, elle est aussi proclamée dans la Révélation divine. Dans son
encyclique Fratelli tutti, du 3 octobre 2020, le pape François rappelle
aussi que la dignité humaine se trouve dans l’Évangile[17]. L’Église réaffirme ainsi
la dignité humaine et son inaliénabilité à la lumière de la Révélation
divine.
Son
fondement réside dans sa création puisque la personne humaine est « créée à l’image et à la ressemblance de Dieu
et rachetée dans le Christ Jésus. » (§1 et 2) L’encyclique fait ainsi une
équivalence entre l’homme et la personne humaine. Plus précisément, « la dignité humaine provient de l’amour son
Créateur, qui a imprimé en lui les traits indélébiles de son image »
et « s’est révélée dans sa plénitude
lorsque le Père a envoyé son Fils qui assumé dans sa totalité l’existence
humaine » (§18). Notre Seigneur Jésus-Christ a aussi montré que toute
personne, qualifiée indigne, même celle qui a perdu sa « figure » humaine, est aussi dotée
d’une dignité inestimable.
Enfin,
reprenant les paroles de Jean-Paul II, « la dignité de la vie n'est pas seulement liée à ses origines, au fait
qu'elle vient de Dieu, mais aussi à sa fin »[18], c’est-à-dire à sa
vocation divine, celle de s’unir à Dieu.
Les
différents sens de la dignité humaine
La
déclaration distingue quatre sens de la dignité humain : la dignité
ontologique, qui concerne la personne en tant que telle « par le simple fait d’exister et d’être
voulue, créée et aimée de Dieu »(§7), la dignité morale, qui
« se réfère à la l’exercice de la
liberté de la créature humaine »(§7), la dignité sociale, qui
correspond aux conditions de vie d’une personne, c’est-à-dire à la décence, et la
dignité existentielle, propre à un contexte ou à une situation.
Seule
la dignité ontologique est inaliénable. Elle subsiste en toutes circonstances. Dans les
trois autres sens, une personne peut perdre sa dignité, soit parce qu’elle n’agit
pas ou ne se comporte pas selon sa dignité ontologique (dignité morale), soit
parce que les conditions dans lesquelles une personne est contrainte de vivre
sont indécentes (dignité sociale), soit parce que la situation existentielle
qu’elle connaît s’oppose à la perception de la dignité ontologique, par exemple
en cas de maladie, de contextes familiaux, etc. (dignité existentielle). Par
conséquent, la « dignitas infinita »
ne désigne que la dignité ontologique, comme l’encyclique le précise dès
l’introduction.
La
dignité ontologique, la vraie et seule « dignitas infinita »
La
déclaration fonde alors la dignité ontologique sur la personne au sens de
« substance individuel »[19]. Elle nous rappelle ainsi
que la notion de dignité n’a pas de sens si elle ne s’attache pas à une
définition claire et précise de la personne à laquelle elle est attachée. Cependant,
si elle reprend la formulation traditionnelle de cette notion, elle modifie le
sens du terme de « rationnel »,
qui signifie « intellectuel »
au sens spirituel, et non les capacités humaines. En l’attachant à la personne
au sens ontologique, la dignité humaine est aussi inhérente à « un enfant à naître », à « une personne inconsciente » ou
encore à « une personne âgée à
l’agonie »(§9).
La
définition que présente la déclaration est un des éléments essentiels de la
déclaration : elle rejette la conception de Kant, se détourne de
celle de la déclaration Dignatis Humanae et réoriente
l’enseignement de l’Église vers la conception traditionnelle de l’homme.
En ne limitant la dignité humaine qu’à des êtres doués de raison et dotés de
volonté libre, comme l’entend le monde, le deuxième concile de Vatican a suivi
une voie périlleuse que Jean-Paul II et ses successeurs ont cherché à
redresser.
La
responsabilité de l’homme au regard de la dignité humaine
En
raison de son fondement ontologique, la dignité humaine est inaliénable et
intrinsèque à chaque être humaine, dès le début de son existence. Tout homme peut
la manifester, l’exprimer ou l’obscurcir comme il le souhaite. Tout dépend de
lui. Il en assume la responsabilité. La dignité morale, sociale ou
existentielle dépend donc des hommes.
Cependant,
précise la déclaration, « chaque
personne est en effet appelée à manifester sur le plan existentiel et moral la
portée ontologique de sa dignité dans la mesure où, avec sa propre liberté,
elle s'oriente vers le vrai bien, en réponse à l'amour de Dieu. »(§22)
Ainsi, « l’être humain doit aussi
s’efforcer de vivre à la hauteur de sa propre dignité. »(§22) La
dignité humaine exige donc chaque homme à demeurer digne de la valeur inhérente
qui est attachée à sa nature humaine. Il doit donc vivre dans la vérité et
le bien, c’est-à-dire hors des erreurs, des mensonges et du mal.
Le
péché s’oppose à la dignité humaine.
Il la blesse et l’obscurcit, même s’il ne peut l’effacer en l’homme. « La foi, par conséquent, contribue de manière
décisive à aider la raison dans sa perception de la dignité humaine »(§22)
La raison seule, c’est-à-dire sans la foi, ne suffit pas à manifester et
à protéger la dignité humaine.
Par
conséquent, l’adhésion à l’erreur ou la diffusion du mensonge sont clairement contraires
à la dignité humaine sans néanmoins l’effacer. Elles font perdre la dignité
morale.
Les
erreurs liées à l’usage du concept de dignité humaine
Après
avoir précisé la définition de la dignité humaine, la déclaration présente les
erreurs associées à un mauvais usage de ce concept.

La véritable dignité humaine n'est pas une « dignité personne », expression souvent utilisée pour la désigner. Le terme « personnel » renvoie en effet à la
notion de « personne »,
entendue comme « être capable de
raisonner », c’est-à-dire capable de connaissance et de liberté, ce
qui exclut par conséquent un grand nombre d’êtres humains comme les enfants à
naître, les personnes souffrant d’un handicap mental ou encore des personnes
âgées qui ont perdu toute autonomie. Or, l’Église réaffirme avec force que la dignité
humaine est intrinsèque à toute personne, c’est-à-dire à tout membre de
l’espèce humaine, et demeure « en
toute circonstance » en chaque être humain. Elle ne dépend d’aucune
condition. « Sans référence
ontologique, la reconnaissance de la dignité humaine serait à la merci
d'évaluations différentes et arbitraires. »(§24) C’est une
condamnation explicite de la conception qu’utilisent nos contemporains.

La
deuxième erreur consiste à abuser du concept de dignité humaine pour
« justifier une multiplication de
nouveaux droits, dont beaucoup […] sont
fréquemment mis en conflit avec le droit fondamental à la vie »(§25).
Ce recours abusif ne sert qu’à satisfaire les préférences, les désirs ou les
penchants de chacun. « La
dignité est alors identifiée à une liberté isolée et individualiste, qui
prétend imposer comme “droits”, garantis et financés par la collectivité,
certains désirs et penchants subjectifs. »(§25) Or, la dignité humaine
se fonde sur les « exigences
constitutives de la nature humaine » et non « sur l’arbitraire individuel » ou
encore sur « la reconnaissance
sociale ». Les droits et les devoirs qui découlent de la dignité
humaine sont objectifs. Ils ne sont pas non plus limités à l’individu mais sont
compris au sein de la communauté humaine. Finalement, la conscience de notre
dignité humaine ne doit pas nous faire oublier que tous les êtres vivants sont
dotés d’une valeur propre en tant que créatures de Dieu.
Enfin,
il est illusoire de croire qu’« une
liberté abstraite, libre de tout conditionnement, contexte ou limitation »
est nécessaire ou suffit pour être digne. Notre liberté est vraie et réelle
si elle est attachée à Notre Créateur. Une liberté indépendante, sans
référence notamment morale, est une négation de la dignité humaine. Une
meilleure compréhension de la véritable liberté est gage de progrès dans la
reconnaissance de la dignité humaine.
Les
violations graves de la dignité humaine
La
déclaration présente longuement des violations concrètes et graves de la
dignité humaine. Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, ou à l’intégrité
de la personne humaine porte atteinte à la dignité humaine. Elle revient
sur des contextes qui portent atteinte à la dignité humaine comme l’extrême
pauvreté, la guerre, la souffrance des migrants, mais aussi sur des actes comme
la traite des personnes, y compris le commerce d’organes, les abus sexuels, les
violences contre les femmes, l’avortement, la gestion pour autrui, l’euthanasie
et le suicide assisté, mise au rebut des personnes handicapées, ou encore la
violence numérique.
Si
la déclaration s’oppose à l’idéologie de la théorie des genres, elle rappelle
que toute personne, quelle que soit son orientation sexuelle, doit être
respectée en raison de la dignité humaine. Elle revient aussi sur le respect du
corps. Elle rappelle que la personne est constituée d’un corps et d’une âme, et
par conséquent, que le corps et l’âme participent à la dignité humaine. « Le corps humain participe à la dignité de la
personne, dans la mesure où il est doté de significations personnelles, en
particulier dans sa condition sexuée. »(§60) Nous devons donc
respecter le corps tel que nous l’avons reçu, tel qu’il a été créé. Par conséquent,
le changement de sexe constitue une atteinte à la dignité humaine.
Notre
Seigneur Jésus-Christ « a révélé,
dans sa plénitude, la dignité intégrale de tout homme et de toutes femme »(§65)
Convaincue de la force que lui procure Notre Seigneur Jésus-Christ, l’Église
réaffirme la dignité humaine comme fondement des droits fondamentaux de
l’homme, de la justice et de toute société, sans laquelle elle ne peut exister.
Face aux violations de la dignité humaine, l’Église encourage sa promotion et demande
aux États non seulement de la protéger mais également de garantir son
épanouissement.
Conclusions
Dignitas
Infinita est
le dernier texte de Rome sur la dignité humaine, après une série d’encycliques,
déclarations et interventions pontificales. Elle reprend les thèmes qu’ils ont
abordés tout en y ajoutant des précisions importantes.
Les
textes pontificaux se réjouissent des progrès de la prise de conscience de la
dignité humaine dans les sociétés mais dénoncent en même temps ses nombreuses
violations, notamment les crimes odieux que sont l’avortement, l’euthanasie et
le suicide assisté. Ce scandale s’explique par une perte de sens de la dignité
humaine et par une perte de sens de Dieu.
La
déclaration rappelle en effet qu’il n’est pas possible de parler de la dignité
humaine si le terme de personne humaine auquel elle est attachée n’est pas correctement
définie. Toute erreur dans la conception de la personne humaine conduit à
méconnaître la véritable dignité humaine et à commettre des erreurs et des
fautes. La déclaration rejette ainsi clairement les fausses conceptions de la
personne humaine, qui, incapables d’en montrer sa véritable dignité,
sont sources de malentendus, d’erreurs et de fautes graves. Telles sont les
conceptions de Locke, de Kant et du personnalisme, même s’ils ne sont pas
nommés dans le texte.
Tous
les textes venant de Rome sont unanimes pour souligner le fondement divin de
la dignité humaine, d’abord par l’œuvre de la Création puis celle de la
Rédemption. L’amour de Dieu témoigne de la valeur inestimable de tout homme
comme il en est la cause. De cette dignité objective et inaliénable, découlent
des droits et des devoirs. Ainsi, « les
droits de la personne découlent du fondement divin de sa dignité »
contrairement au « droits de l’homme »,
qui « un produit de l’histoire »[20]. Si la dignité humaine
n’est donc pas reliée à la vraie notion de Dieu, elle ne peut être réellement
comprise dans toutes ses dimensions.
Les
interventions pontificales sont aussi unanimes pour rappeler que si l’homme
possède en lui une dignité inaliénable, inconditionnelle, un homme doit
vivre à la hauteur de cette dignité, sans quoi il peut perdre sa dignité
morale. Le péché, qui est une offense faite à Dieu, la lui fait perdre
puisqu’il l’éloigne de la fin pour laquelle il a été créé. Pouvons-nous alors,
au nom de la vraie dignité humaine, promouvoir ce qui va à sa rencontre ? Pouvons-nous
oublier que sans dignité morale, elle n’a aucune valeur au-delà de la mort ?
Elle prend en effet tout son sens quand, devant Dieu, l’homme est ce qu’Il a
voulu qu’il soit… Ainsi, la dignité morale demeure le bien essentiel à
préserver ou à reconquérir…
Quand
le centurion romain demande à Notre Seigneur Jésus-Christ de secourir son
serviteur malade et souffrant, Notre Sauveur lui assure qu’Il ira chez lui pour
le guérir. Mais, il lui répond aussitôt : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. »
L’officier romain est conscient de la distance qui existe entre Notre Seigneur
Jésus-Christ et lui-même, entre Dieu et l’homme. Il sait qu’il n’a aucun droit
devant Lui. Il ne se vante d’aucun mérite. Il ne négocie pas. Il implore. Il
n’en appelle ni à dignité humaine, bien réelle, ni à sa dignité sociale. Et devant
un tel acte, Notre Seigneur Jésus-Christ s’émerveille devant tant de foi. Par
une seule parole, le centurion est alors exaucé. Il devient digne du don de
Dieu…
Notes et références